"Eloge du plus beau métier du monde"

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"Eloge du plus beau métier du monde"

Message par Concertant62 le Lun 24 Mai 2010 - 13:32

(Bonjour à toutes et à tous, Je viens de terminer un texte sur l'enseignement, qu'en pensez-vous chers collègues ? Merci d'avance pour toutes critiques, positives comme négatives )








Mesdames, Messieurs, Murs, Plafonds, Chats absents,
Souris qui dansent, Fromages tremblotants, Dieu, Nicolas,





Devant les mines déconfites de certains costards
pensâtres qui ronflent dans leur cravate de ministre un chapelet de borborygmes
molardeux, alors que je viens à peine, et avec la modestie de l’Humble qui
sacrifie ses grasses matinées à traire la vache pour engraisser la sienne,
d’introduire ces quelques mots, je me dois de préciser un titre des plus
énigmatiques et des plus vendeurs qui soit dans l’univers avec, bien
évidemment, Blanche fesse et les sept
mains
et Le Septième sceau.


Tout d’abord, sachez que faire l’éloge de consiste à ne pas en dire du mal, à ne pas
chercher à détruire avec une vigueur déconcertante et une cruauté extraordinaire
le labeur de tout une vie, à ne pas godiller le malheur d‘autrui avec la
délectation infinie du fin gourmet s’apprêtant à décapiter d’une canine franche
et tout-à-fait incisive le fruit d’une intense réflexion ; bref, un effort
surhumain. Le corps de chair contre le cœur de fer.





Vous allez me dire : à quoi bon faire l’éloge du plus beau métier du monde ? Après
tout, si c’est le plus beau, cela doit se voir avec évidence et tout le monde
doit espérer un jour obtenir cette promotion exceptionnelle. Et moi de vous
demander : mais qu’est-ce que le plus beau métier du monde ?





Ce qui m’intéresse dans cet éloge, ce n’est pas moins
de comprendre ce métier que d’en faire l’éloge. Certains diront que le plus
beau métier du monde, c’est de ne rien faire, de taper du ballon devant une
centaine de photographes en feu ou de passer ses journées derrière son bureau à
refaire sa vie sur facebook ou à mater le postérieur de filles sans visage. Certains
diront tout simplement que le plus beau métier du monde, c’est celui qu’on aime
faire, que ce soit balancer des sacs de merde dans des bennes de merde à des
horaires de merde et les mains pleines de… d’angelures les matins d’hiver, ou
alors se geler les pesantes à attendre sous les quolibets hypocrites qu’un
chauffard surbrûle l’asphalte innocemment pour le flasher et le faire cracher.




Aujourd’hui, je veux vous chanter non pas l’un de ces
merveilleux métiers mais celui que nous appelons toutes et tous en chœur LE plus beau métier du monde. Celui de
Socrate, de Newton, de Bède le Vénérable, du Padre Martini, de Bigard, de
Depardieu ou de Bruel. Enseignant. C’est un métier si fascinant et si
extraordinaire que la moitié de ceux qui le font sont pressés de le quitter.
C’est un métier si agréable et d’une portée si noble que plus des trois quarts de
ceux qui sont heureux d’exercer une telle fonction passent le plus clair de
leur temps à le noircir. Violences, incompréhensions, indifférence,
déconcentrations, suppressions, paresse, dépressions, suicides, qu’il est loin
le temps où le maître et le curé étaient les coqueluches et les coqs en pâte du
village ! Qu’il est loin le temps où le jeune prof pensait qu’il pouvait
changer quelque chose ! C’était jadis, c’était hier. On se passerait bien
de tous ces professeurs de nos jours. Après tout, à quoi servent-ils ? On
ne les écoute pas, ils sont plus souvent dans les rues que dans leurs classes,
ils n’ont plus aucune autorité devant les gamins, leurs savoirs ne servent
strictement à rien si ce n’est à ennuyer des cerveaux en puissance…





Imaginez, vous êtes prof. La stridente stridule :
les profs ronchonnent, les élèves crient. Au bout de trois minutes, un pitre de
vos collègues, hilare, s’écrie « Il est l’heure ! » alors qu’il
n’a pas cours ; au bout d’une minute, dans la cour, les élèves hurlent,
intenables, que le prof est absent. Les uns chahutent, se bousculent,
s’excitent ; les autres font mine d’achever un débat interminable ou de
siroter un café bien trop chaud en bougonnant. Ni l’un ni l’autre n’est
véritablement en joie de se retrouver – vous non plus. Au bout de cinq minutes,
un héros part rejoindre sa classe. Vous faites de même, honteux, vous jetez
votre gobelet et votre débat et sortez affronter la cour aux mille yeux. De
loin, votre classe mi-rangée mi-dérangée, s’invente des histoires et se court
les uns après les autres, en se fauchant ou en s’accrochant par les sacs. Les
voix aigues vous anesthésient déjà les lobes de la patience et de la clémence,
et déjà il vous faut hausser le ton plus haut encore. Vous les faites attendre
sous la bruine ou le froid pour obtenir le silence et le calme, et à peine
esquissez-vous un pas que vous êtes assailli par une cohorte de castrats
criards bouleversés d’émotion :




« M’sieur, j’ai pas fait l’exercice, c’est
grave ?


-
M’sieur, ma
grand-mère m’a dit que si je serais sage…


-
M’sieur, j’ai mal
aux dents…


-
M’sieur, y’a
interro ?


-
M’sieur, j’ai
oublié mon classeur, qu’est-ce que je fais ?


-
M’sieur, c’est
vrai qu’il y a DS ?


-
M’sieur,
j’pourrai effacer le tableau ?


-
M’sieur, j’ai mal
aux cheveux…


-
M’sieur, j’peux
aller aux toilettes, problème de filles… ?


-
M’sieur, j’ai pas
appris pour le contrôle, comment je fais ?


-
M’sieur, c’est
vrai que Molière est né au 12ème siècle ?


-
M’sieur, pourquoi
y’a plein de gens morts à Haïti ?


-
M’sieur, c’est
quoi une croix gammée ?


-
M’sieur, y’a Ludo
qui m’a tapé…


-
M’sieur, c’est
pas moi, c’est pas vrai, j’ai rien fait !... »




Et
tout cela, en même temps, comme si vous aviez onze oreilles et cinq cerveaux,
et tout en se chahutant dans les escaliers glissants de neige. Fraiche. Vous n’êtes
pas encore à la porte de votre classe que vous vous demandez bien ce que vous
faites là et pourquoi vous avez à dos toute la société.




« Au-delà de cette porte, il
n’y a plus d’espoir », avait gravé Dante juste au-dessus de la porte des
Enfers. Une porte majestueuse. Grandiose. Obscure. Lourde. Quinze mille
deux cent cinquante six démons et demi étaient nécessaires ne serait-ce que
pour la fermer – sachant qu’il en faut trois fois plus pour fermer celle de
certains de nos politiqueux chéris ou de certaines de nos tendres bouches
d’abîme télévisuelle qui béent la bavasse dans le fond de nos classes entre le
chant d’une publicité tocarde et la référence à un dessin-animé débilissime. Une
porte d’acier ancrée de plein pied dans le ciel et dans la terre. D’un côté
l’infini, de l’autre le néant. Non pas ce néant d’obscurité tréfonde, ce néant
des bacs à sable, cette vacuité de vide, cette non-nuit de non-rien, mais ce
néant d’ombres mouvantes, de pierres qui brûlent d’écraser, de tortures-d’épines-de-flammes-et-de-conscience.
Et vous franchissez le seuil de cette gigantesque Porte, forcé ou comme
entraillement attisé par une curiosité implacable, et vous voilà piégé entre
quatre murs imprésents ; porte-souffrance encamisolé de remords, vous
allez cognant vainement ces absences dans lesquelles vous vous enfoncez si bien
que ceux qui, de l’autre côté, contemplent, morbidement béats, cette sublime
porte infernale, de temps à autre voient apparaître une vague silhouette de
visage déformer de son empreinte effarée la chair de la froide pierre.


Voilà pour le surréalisme de la
situation. Voici pire.





Un prof,
aussi étrange soit-il aux yeux du prolétaire qui sue briques sur briques sans
en gagner une seule ou aux yeux du banquier qui ne se fatigue même pas à suer
pour gagner briques sur briques, travaille, et, plus étourdissant encore, se
fatigue.





Il lui
arrive parfois même de suer, voire de tomber, terrassé par l'harassement, sur
son matelas Ikea. On m'a même dit qu'il paraît que quelqu'un a cru voir un jour
un prof se plaindre.





Moi-même, le
premier, lorsque j'ai appris cela, entre Tournez manèges et un épisode
d'Un, dos, tres, je peux vous certifier sur mon honneur, celui de toute
ma famille depuis Charlemagne et celui de François Mitterrand depuis la
Thaïlande, que je n'en revenais pas. J'étais comme stupéfait, bouche d'abîme et
les globes tout rond ouverts, et je cherchais à gobe-mouches un semblant de
respiration, perdu que j'étais dans un fou rire furieux qui me déchiquetait la
poitrine et m'équarrissait l'estomac. J'ai même dû appeler les pompiers.
Lesquels, dressant une oreille brûlante à ce que je viens de vous dire et que
je tentais de leur répéter en hahanant le moins possible, s'enflammèrent dans
une même énorme poufferie inextinguible. Les casques dorés s'embrasaient à
gorge déployée, les mains se tordaient les lèvres de bon cœur, les ventres
s'éclataient la rate aux larmes, tant et si bien que de maisons en maisons, de
rues en rues, de villes en villes et de pays en pays, lui glissant à l'oreille
cette même incroyable affirmation, c'est ainsi que le Claude des tsars fit
fondre de rire le Marc-Antoine des capitalistes (qui pourtant fondait déjà très
régulièrement dans son bureau) devant un parterre de journalistes absolument
médusés.





Les profs
travaillent...



C'est dur à
croire, je le sais.





J'irai même
plus loin : qui ne s'est jamais tué à la tâche 18 heures par semaine n'a
jamais, ô non jamais jamais jamais, été épuisé de toute sa laborieuse et vaine
vie. Les professeurs sont des mineurs qui suent corps et âme quatre à cinq
jours par semaine en creusant des regards plus insondables encore que ceux des
amibes qui gisent au plus profond des fosses sub-mariannes.





Ce sont des
sysyphes qui, inlassablement, et à la seule force des veines et des mots,
exaltent, exhortent, stimulent, galvanisent, électrisent, enflamment,
passionnent, soulèvent un auditoire peu enclin à lever le moindre petit doigt.





Ce sont de
véritables pénélopes tenaces qui brodent autour des textes et des supports les
plus divers et les plus originaux de brillants canevas aux motifs singuliers et
curieux pour des bas-ventres béotiens, rigolards et impersonnels incapables
d'une once d'hypopatience.





Ce sont de
superbes tantales qui, croyant avoir suscité l'esprit et l'intelligence d'un
élève qui se prend à sourire, s'enthousiasment, lèvent les bras, vont de tables
en tables en énonçant la meilleure leçon de leur vie, donnent leurs âmes aux
meubles, aux murs, aux feutres, aux passants, jouent avec les mots,
approfondissent le cours en emmenant les élèves dans des contrées magiques aux
mille énigmes nobellifères, tout prêts à se tuer à la tâche en donnant son
corps, son savoir, son expérience à l'intarissable conscience collective, et
c'est en chevauchant le portant de la fenêtre qu'ils réalisent que l'élève
souriait parce que son voisin avait pété.





Ce sont des
fourmis qui abattent un travail de titans et des titans qui abattent un travail
de fourmis.





Ce sont des
Augustes qui fournissent des efforts de romains pour des entités mi-clown
mi-golum pour des janus minuscules qui rient d'un côté et se moquent de
l'autre.





Ils
marchent, courent, écrivent, dessinent, crient, parlent, hurlent, expliquent
explicitent, motivent, recrient, décrivent, feintent, rient, ironisent,
titubent, stridulent, effacent, jettent, crayonnent, encouragent, râlent,
grognent, font face, affrontent, opposent, lisent, relisent, rerelisent,
râlent, comprennent, réfléchissent, font réfléchir, écoutent, entendent,
observent, toussent, toussottent, sanctionnent, s'énervent, s'agacent,
fléchissent, s'usent les semelles, les craies, la voix, et tout cela en dix
huit heures. Voire moins. Et sans jamais s'arrêter. Ce qui est déjà un tour de
force extraordinaire en soi. Qu'est-ce qu'un mineur à côté d'un prof ?





Mais bon,
tout leur travail ne consiste guère en ces dix-huit heures interminables : une
fois la journée finie, alors que l'hiver a déjà revêtu sa zibeline étoilée, une
autre journée, plus complexe, et non moins éreintante, déroule son tapis rouge
de ratures, de colères, de fatigues, et de procrastinations impossibles.





C'est
Sysyphe qui aboule sa pierre à la maison sous les railleries familiales ; c'est
Pénélope qui coud nappes et draps tout en ressassant inlassablement les
moindres entrelacs quotidiens ; c'est Tantale qui croit sans cesse détenir la
clef du cours parfait après s'être brisé le dos au-dessus de son bureau et
tendinité les poignets sous le joug du livre et du stylo.





En plus,
cette obscure et primordiale partie de la vie de l'enseignant est
INQUANTIFIABLE. Allez donc demander à Sysyphe s'il peut poser sa montagne pour
aller ricocheter de la roquetaille au bord d'un lac ensoleillé.





On ne nait
pas prof, on l'est, on le vit. Et on fait avec. On ne nait pas prof, mais on
meurt enseignant.





Chaque
minute et chaque seconde qui passent sont un défi qu'il jette contre sa propre
volonté pour ne pas laisser échapper le moindre mot, la moindre syllabe du
commencement de la plus schématique anecdote, lui rappelant non seulement cette
divine vocation qui, telle un ténia, lui pompe silencieusement toute son
existence, mais lui rappelant aussi à quel point il saoule lui-même la terre
entière à radoter interminablement les mêmes radoteries ridicules de
globetrotteur d'hémisphères désertiques et désertés. Qu'est-ce qu'un
chaudronnier à côté d'un prof?





Et pourtant,
le prof fait tout fuir ce monde de fous. Y compris dans les mots. Il ne veut
plus entendre parler de stylos, mais d'outils scripteurs. Toutes ses mains sont
des extrémités préhensibles. Ils manient les surfaces de broyats quadrillés
comme personne. Lorsqu'il veut jouer au foot avec son fils, il l'envoie
chercher le référentiel bondissant. Il parle aux parents en ces termes :
« En tant que géniteurs de cet apprenant, vous devriez savoir quelles sont
ses affinités didactiques » ; « Vous savez, votre apprenant n'est pas
si sage que cela » ou encore « Jetez plus régulièrement un œil sur
ses sollicitations éducatives répétées ». Ne lui parlez pas de grèves,
mais de revendications redondantes momentanées. Il structure toute pensée,
toute réflexion, en séquences, ponctuées de séances avec des objectifs
clairement ciblées. Pour faire des courses, il établit un plan d'attaque en
trois points, cinq astérisques, deux étoiles, et suit un tableau en sept
colonnes distribuant rigoureusement chaque denrée selon sa nature, sa quantité
ou son origine géographique. Il n’hésite pas non plus à mettre ses enfants en
activité raisonnée didactico-presque-ludique le soir après le glucose
nécessaire et ce malgré leur caractère réfractaire à toute dépense intempestive
d’énergie post-scolaire. Il n’allume jamais la télé : il s’ouvre sur la diversité
citoyenne du monde. Il s’émerveille, à haute voix, de la facilité déconcertante
avec laquelle chaque être humain est capable d’agencer des structures
phrastiques à thèmes éclatés parfaitement syntaxées, et ce sans presque y
penser. Dites-vous bien qu’il travaille activement sa perlocution dans son
gueuloir individuel et qu’il ne sort jamais de chez lui avant que d’avoir mâché
morphèmes sur morphèmes sept et sept fois, si bien que parfois, son système
neuronal complexe souffre de quelque ralentissement circadien aléatoire du
cycle de la vigilance, accompagné d’un écoulement salivaire hypnagogique.
Qu’est-ce qu’un esclave à côté d’un prof ?








En fait,
enseigner, c'est un plein temps de dix-huit heures à temps plein. On a beau
créer une nouvelle langue, se noyer dans l'alcool, le sport, la drogue, le sexe
ou la lecture, ne plus prononcer un seul mot durant les grandes tablées, se
cacher pour écrire, bannir tout contact avec tout être humain n'ayant pas
encore le lobe préfrontal parfaitement constitué, prendre des médicaments pour
ne plus rêver de « Monsieur !... Monsieur !... », ni cauchemarder, ou
dormir, il y en a toujours un pour nous demander au hasard d'une rencontre :
« Dites, vous qui êtes prof, à paire de chaussettes sales, je mets bien un
s à paire puisqu'il y en a deux ?... ». Marre.






Récemment,
des chercheurs ont mis clairement à jour ce qu’ils appellent la plasticité neuronale, démontrant que
tout cerveau détient une faculté d’adaptation intrinsèque qui lui permet de se
restructurer à l’infini et comme bon lui semble. Des années et des années de
sang, de sueur, d’Alzheimer et d’incontinence, alors qu’il suffisait de se
poser un peu et d’observer un prof pour accoucher point par point cette
théorie. S’il y a bien une incarnation de cette plasticité dans ce monde où le
marbre même est éphémère, c’est bien le corps enseignant. Sans cesse face à des
classes différentes dont la chimie collective dépend tout entière de la somme
de personnalités tout à fait hétérogènes, le professeur doit gérer des individualités
multiples, des niveaux extrêmement disparates, du cancre crétin au crack
chrétien, et des situations parfois des plus improbables, qui exigent de lui
une prise incalculable de décisions en un laps de temps tout aussi
inquantifiable, de l’ordre de l’angström de trillionième de seconde. Et tout
cela en dix-huit heures. Des miracles de prophète, non de professeur. Je
connaissais d’ailleurs personnellement une madame Dieu ; je crois avec
certitude que jamais professeur ne portât un nom qui convînt aussi parfaitement
à sa fonction.





Rien
n’excède plus un dieu, je veux dire un enseignant, que de lui affirmer au nez,
à la barbe mal-rasée et à l’œil de cocker, qu’il ne fait rien et que même s’il
éprouvait ne serait-ce qu’une moitié de fatigue d’une moitié de chaudronnier
voire le quart de l’éreintement d’un vendangeur nain, il n’aurait qu’à attendre
calmement les vacances bourgeonner pour répandre sa fatigue de six semaines sur
le sable fin, la douce poudreuse, ou deux petites fesses délicatement
rebondies. Evidemment, les vacances représentent un facteur prépondérant dans
la vocation, mais il faut corriger quelques mauvaises langues éclatantes d’une
jalousie médisante qui vont aboyant inepties sur inepties avec le cynisme et le
mordant du caniche nain d’Afrique noire.





NON,
les profs ne ruinent pas le sublime fronton doré de soleil du Contribuable
lorsqu’ils s’en vont éclabousser leurs jambes trentenaires dans la tranquillité
éternelle des immensités bleues. Non, non et renon de non de madame Dieu !
De ma vie, aussi courte fût-elle, je ne laisserai jamais une seule imbécilité
plus ou moins bipède à grosses mains briseuses de nuque péremptorer de telles
sornettes infondées et strictement gratuites, alors que les profs, eux, se les
payent chères – ces sornettes et ces vacances. Enfoncez-vous bien que non
seulement les enseignants ne sont pas rémunérés pour ces mois de farniente où
le lourd sommeil de la paresse seul fatigue, mais qu’en plus il leur est
inéluctablement impossible d’hors-saisonner en quête des prix les plus
attractifs. Ils sont comme acculés, et profondément, par ces vacances obligées
qu’ils s’autofinancent ET pendant lesquelles ils se plongent bien plus
régulièrement dans les corrections et les cours d’orthographe que dans les
cours d’eaux grasses et les décoctions, et tout cela sous le regard
sarcastique, accusateur et stupide d’une brochette de niais laborieux qui pense
qu’une fois débarrassés des élèves, les profs s’endechavannent et
s’embriochent, les doigts de pied en éventail, dans un lit de plumes et de
soie, et un verre à la main.





Qui n’a
jamais partagé plus de deux jours complets et consécutifs la trépidante
existence professorale n’a pas le droit d’amorcer la moindre contraction du
plus infime muscle mastoïdien dans le but d’enclencher une quelconque aperture
buccale susceptible d’insuffler je ne sais quel venin dans je ne sais quelle
oreille. Que celui qui ignore tout du décret de 1950 se boucle à triple tours
le claque-merde, car il sera tout aussi proche du duvet de la vérité que Bush
l’est de la barbe de Ben Laden.





En
outre, j’ajouterai qu’il est on ne peut plus regrettable que les enseignants,
qui subissent tant les foudres des trente cinq heures qui gambadent les rues
moqueusement et brandissant je ne sais quelle éclair de vengeance puéril,
n’aient jamais concrètement bénéficié des lois de réduction du temps de travail
qui est tout de même passé d’une quarantaine d’heures à trente cinq en
cinquante ans. Et pourtant, nous l’avons vu, nous le verrons, leur travail
n’est pas moins pénible qu’un autre. Loin de là ! On ne s’ennuie
jamais : entre deux coups de couteau, deux craies jetées au hasard d’une
heure, un croche-pied involontaire,
des digressions en tout genre, entre l’asile, l’hôpital ou le 9 m², le prof est
incapable de penser à quoi que ce soit, si ce n’est à sa vie – et à son cours.





Lorsqu’il
rentre chez lui, le prof n’a pas encore fermé les portes de sa classe – et je
crains même qu’il ne les ferme jamais. Avez-vous déjà réussi à parler d’autres
choses que de mioches immondes ou de cours infâmes avec un prof ? Devrais-je
dire : avez-vous des profs parmi vos amis ?... Comme je vous
comprends ! Comment on doit l’avoir mauvaise devant un être humain, qui
est souvent comme vous et moi, avec deux jambes, deux mains, deux yeux, une
bouche, des organes cancérigènes, et la grippe A, et qui pourtant bosse trois
fois plus que nous ! Tant et si bien que, ses heures finies, terminées,
complètement accomplies, il continue de vivre surpleinement son métier. Il ne
vit pas son métier : son métier, c’est sa vie. Qu’il met d’ailleurs en danger
chaque jour – et tout cela, pas par amour du gain, quoiqu’il gagne tout de même
4000 euros net par mois, et ce, en tout début de carrière, lorsqu’il a encore
du lait au bout de son nez et ses cours tapés sur ordinateur. Car, au final,
les seules et uniques choses que l’on gagne en étant enseignant, ce sont des
mesquineries et des coups de pied au cul, alors que les enseignants se
déchirent les cordes vocales pour inculquer une éthique à nos pré-délinquants
hyénophiles et perdent je ne sais combien de chaussure dans l’entre-fesse
moelleux de ces mêmes approximatifs du respect commun.





Pour
beaucoup aujourd’hui, on n’enseigne plus ; on ensaigne. Et il faut les abattre, ces institueurs. Il faut les saigner, ces ensaignants. De quel titre se targue-t-il pour donner cent lignes à
mon fils ? Et pourquoi ne justifierait-il pas son absence si ma fille doit
le faire ? Et qu’est-ce qu’il se permet d’éduquer mon enfant ? Ce
n’est pas un tourne-pouce à la petite semaine qui décidera de son avenir !
Et mon fils est irrespectueux, s’il le veut, monsieur ! Et il est libre de
ne pas écouter et de ne pas prendre votre cour. Et puis quoi encore ?...
Bientôt, on va lui apprendre quelque chose !








Bon,
il est vrai, je le concède avec contrition, qu’il est extrêmement difficile de
prendre au sérieux un professeur. Tour à tour assistante sociale et maternelle,
auxiliaire de vie scolaire pour schizophrènes inadaptés, psychologue,
conseiller en tout genre, gourou sympathique, gendarme fliquâtre et féroce,
singe-hurleur des escaliers et couloirs, mécanicien hi-fi, colonel garde-à-vous
obstiné et patient, orateur souleveur-de-montagnes, marathonien d’entre tables
et d’entre salles, routier ès clim et neige, trésorier de cagnotelettes,
organisateur de voyage club-med-une-étoile-trois-quart pour des vaches qui
regarde passer les arrière-trains, agent matrimonial surdiplômé pour
pseudo-pubères de deux poils sous le joug du Bonheur et du Plaisir, infirmier
placébophile, médecin spécialiste des migraines, des règles douloureuses, des
doigts ankilosés et des crampes de cheveu, chirurgien en mal d’amputation,
styliste ès lolita et lolito, esthéticien raffiné des classeurs, conteur
envoûtant et polymorphe aux voix multiples, maman-bobo-maman-pipi-maman-câlin,
surveillantoïde aux mille yeux, nounou pour bas-âge d’un mètre quatre-vingt
casse-biberon, animateur charismatique à l’énergie inépuisable ou bien
dictionnaire sur pattes, aucune profession ne mérite autant les titres de
FAINEANTE et d’INUTILE.





Vous
le voyez bien, ce métier est loin d’être aussi complet que les céréales, le
pain et le théâtre de Paul Claudel réunis. C’est une espèce de sous-métier de
tous les autres métiers.





Un
beau brouillon de branleurs.





Comment
est-il donc possible de les prendre au sérieux ? Sur 18h, à peine font-ils
cinquante minutes de cours véritables, avec des phrases achevées, des craies
usées, et des polys lus, voire complétés. Et encore ! Sur ces cinquante
minutes de cours, combien sont véritablement comprises ? et utiles ?
Entre leurs pédanteries maniéristes, leurs enseignements élitistes, du genre
Esope a inspiré Les Fables de La
Fontaine
, et leur orgueil à la
c’est-moi-le-meilleur-prof-de-l’humanité-après-Socrate-et-Bigard, où est
l’élève ? Où est ce charmant petit bambin blond et pâle qui ne demande
qu’à apprendre et à réciter par cœur ? Ne nous méprenons pas : si un
élève jette une boulette ou, à la rigueur, un couteau, ce n’est pas pour faire
l’intéressant ou pour refaire la déco, mais bien pour extérioriser la violence
d’un système dans lequel il ne se reconnait plus. Vous savez, un futur
travailleur ne peut être éduqué par des rois fainéants. Un curieux avide et
ouvert ne saurait être formé par des éphémères autoritaires et égocentriques.
Comment voulez-vous que des retardataires pro-absentéistes parviennent à
enseigner à nos jeunes sauvages le goût de la ponctualité et de
l’assiduité ? Ce n’est pas en diffusant des films durant les cours que les
élèves vont arrêter de s’en faire.





Et
encore, heureusement que les parents, dans une très large majorité, assument
encore leurs responsabilités et daignent, pour une part, poursuivre et enrichir
les enseignements à la maison. Parfois, je me demande, non pas à quels crétins
d’élèves offrons-nous ces chers professeurs, mais bien à quels crétins de
professeurs offrons-nous ces chers élèves. Dressés par des autorités naturelles
indiscutables qui les suivent quasi militairement, les exaltent et les
galvanisent, les élèves ont de plus en plus maille à partir avec des
enseignants éparpillés, trouillards et qui rêvent de changer de métier. Mais,
une fois de plus, heureusement que certains parents, excédées par de telles
attitudes capricieuses, les remettent à leur place en n’hésitant guère à
laisser traîner dans les carnets de correspondance des mots brûlants,
clairs, pédagogiques, enjoignant tout prof à se reprendre en mains.





Hier
encore, les profs étaient en grève. Pourquoi ? Allez savoir ! Tout va
pour le mieux, et le budget alloué à l’Education Nationale est encore
supérieur, et de loin, à celui alloué au ministère de la guerre et du people.
Il y a encore largement assez de profs pour garder tous nos jeunes lions
assoiffés. Les conditions de travail sont exceptionnelles : devant la
télé, dans son lit ou sur un coin de table pour les meilleurs. Les relations
avec les parents sont étroites et tendent à se resserrer, puisque, comme je
l’ai dit, on s’échange de plus en plus régulièrement des mots doux. Et les
gamins aiment tellement l’école qu’ils y viennent avec toute leur maison – jusqu’au
canif et l’ouvre-bouteille. Que réclament donc les profs ?






Et encore, ce n’est pas cela le
pire. LE Pire.





Une rédaction, la mort.





Qui n’a jamais lu, sous la triste griserie solitaire
d’un dimanche chagrin, ou sous l’embrasante mosaïque d’or, d’azur et de chairs
nues d’un mercredi estival, l’éclatante médiocrité d’une seule et unique
rédaction superbe d’inepties, de maladresses et de redondances redondantissimes
tartinées tout au long de trois pages raturées et parfumées au bic suintant, ne
peut absolument pas se piquer avec force plaintes et autres jérémiades
pleurnichardes d’avoir ne serait-ce qu’un seul jour entrevu une véritable
fatigue, LA fatigue, celle qui l’espace de quelques instants vous fait
entrapercevoir dans le même temps ET le
kaléidoscope d’une existence des plus passionnantes ET ce fameux tunnel
lumineux au bout duquel certaines mains cherchent à vous caresser certaines
parties du corps racoleusement – et tout cela pour vous ensiréner dans je ne
sais quelle incroyable orgie de lumière et de bonheur arc-en-ciel.


Qui n’a jamais corrigé une rédaction n’a jamais été
fatigué de toute sa vie.





Imaginez : vous êtes levé depuis 6h30, sursauté
par l’épouvantable vagissement guttural d’un gueulâtre affamé, transi par un
souffle froid qui givre les fenêtres et verglace les carrelages ; vous
trainez vos baguettes de droite à gauche, heurtant par ci le coin d’un meuble
et par là le meuble du coin, incapable de penser à quoi que ce soit si ce n’est
à allumer la cafetière ; vous parvenez plus que laborieusement à vous
rincer une aisselle, l’épi au garde à vous et une joue badigeonnée d’un mousse
mi-poils mi-savon, lorsque vous vous jetez comme un pachyderme à col roulé dans
votre carcasse à quatre roues mal garée afin de vous faufiler dans l’enfer
fumâtre et râleur d’une queue d’escargots poussifs bavant d’essence et
d’irrespect ; et là, à peine l’orteil entredéposé au seuil du quart de
l’entrée du collège où vous quasimodez paresseusement, alors que vous croulez
sous les cartables obèses à craquer et sous les photocopies entassées dans de
vieux porte-fichiers surusés, le front imprégné d’angoisse, la main
tremblotante, la grippe aux lèvres, à l’orée d’un coma plus profond encore que
celui d’une momie égyptienne, la sonnerie sonne et un interminable long
chapelet de tours d’horloge s’emballe avec son lot de crises, de tripes et de
rires ; après quelques six heures entièrement pleines, lorsque la voix et
le cœur n’y sont plus, vous renfourchez sans réfléchir votre rossinante avec
laquelle vous allez paissant au beau milieu des flatulences mécaniques et des
excrétions gastéromobiles, galopant furieusement sur un tapis roulant
d’asphalte mouillée, ivre d’une solitude passagère entre bouillonnement
épidermique et béatitude bienheureuse ; vous pensez votre harassante
journée achevée, mais, terribles, tapies dans la profonde vase des heures
perdues, prêtes à ouvrir leurs grandes ailes trompe-les-profondeurs, d’affreux
caprices pâles striés d’absconses arabesques épient l’obscurité du coin de
l’œil en grognant : des rédactions qui se font les plus discrètes
possibles pour mieux vous surprendre.


Qui n’a jamais corrigé une rédaction n’a jamais été
malade de toute sa vie.


Je crois même que tout prof est un médecin en
puissance. D’ailleurs, quand une moitié d’entre eux transporte leur pharmacie
avec eux, c’est l’autre moitié qui la consomme.





L’une des pathologies que les professeurs croisent le
plus fréquemment lorsqu’ils se penchent sur ces tissus raturés d’écailles, est
ce que nous nommons communément [i]l’aponctuationnite
suraigue.
Une horreur. Une épidémie. Une pandémie universelle digne des
plus grands chefs-d’œuvre dramatiques. Une plaie d’Egypte, mais en France. Un
fléau. Une grippe. L’aponctuationnite suraigue est une épidémie qui touche une
très large population des jeunes adolescents entre sept et vingt sept ans.


Elle se caractérise notamment par l’oubli persistant
des règles basiques du langage écrit et plus particulièrement par une propension naturelle à ne plus savoir
rédiger de phrases claires, compréhensibles et nettement rythmées, au moment
même où ces jeunes adolescents en ressentent le plus la nécessité. Nous pensons
que les aires de la mémoire, du mouvement manuel et du langage sont
simultanément atteintes pour des raisons tout à fait inconnues. Cette
aphrastopathie est généralement associée à des troubles sinuographiques et
dysorthographiques patents.


Toutes personnes, et je pense plus précisément à ces
enseignants héroïques, lisant voire jetant un coup d’œil furtif sur la
production d’un adolescent touché par les troubles susmentionnés contractent
presque instantanément une série de symptômes reconnaissables dont la liste non
exhaustive a été dressée par le docteur Jean Feydéfot il y a peu[ii] :





1)
« Lassitude
soudaine caractérisée par une augmentation du rythme cardiaque, une respiration
irrégulière et un souffle grognon.


2)
Fatigue oculaire
prononcée, suivie de près par une migraine frontale.


3)
Crampes
diversement marquées selon les individus (au niveau des mains, des muscles
oculaires, de l’estomac voire du cuir chevelu pour certains).


4)
Fatigue et
lassitude généralisées à l’ensemble des fonctions corporelles.


5)
Courbatures
étendues dans le dos, la nuque et les avant-bras.


6)
Grippe A dont le
sujet peut espérer sortir indemne s’il arrête dans les deux heures qui suivent
les premiers symptômes toute lecture quelle qu’elle soit.


7)
Insomnies et
cauchemars peuplés d’insectes grouillants de toutes sortes.


8)
Crises d’angoisse
lancinantes


9)
Insectophobie


10)
Sentiment
d’infériorité accru par la fatigue, les frayeurs de plus en plus récurrentes et
par cette manie analysée comme ridicule par le cerveau de fuir devant n’importe
quelle mouche.


11)
Déprime puis
dépression violente ne laissant plus entrevoir l’avenir d’un jour meilleur – et
ce, en dépit des multiples interventions subventionnées de psychologues
spécialisés en dépressiologie du corps enseignant.


12)
Démissions
professionnelle et sociale.


13)
Suicide. »[iii]





Comme vous pouvez le constater, les conséquences de
cette maladie sont plutôt fâcheuses : non seulement pour l’élève touché
qui ne parviendra jamais à trouver un emploi décent si ce n’est empereur,
dealer ou homme politique, métiers qui ne demandent pas une maîtrise parfaite
de la langue française ni même une intelligence hors du commun ; mais
fâcheuses aussi pour l’enseignant qui ne peut plus remplir sa fonction
principale et si fondamentale pour la République s’il est décédé.





Il faut noter que l’aponctuationnite suraigue est en
constante progression, et ce quelque soit le niveau social. C’est une
catastrophe d’une amplitude sans précédent – d’où un taux de chômage et un taux
de suicide si inquiétants que la chaleur de toutes les éminentes cervelles
occidentales associées dans une même immense réflexion accélère sensiblement le
réchauffement climatique.





Devant ce constat perturbant, l’état a depuis pris en
toute hâte une décision des plus sages : la création de l’accompagnement
éducatif. Ainsi, les élèves en difficulté, après les trente deux heures de
cours qui leur sont offertes obligatoirement, et après les deux heures de
soutien censés les galvaniser dans leur dur labeur de futurs plébéiens
éclairés, pourront poursuivre leur vain apprentissage en aide aux devoirs ou en
séance de méthodologie intensive.







Toujours est-il que je m’agenouillerai à jamais devant
un prof qui, après sa longue journée de travail et d’émotion, alors que tout à
chacun sirote le silence devant sa télé ou le soleil, lui seul, dans
l’obscurité chancelante traversée de poussières errantes, va corrigeant une
enfilade de copie au péril absolu de sa propre vie.


Respect éternel.





Et
encore… Vous allez dire qu’après tout cela je suis forcément acculé dans ma
plaidoirie, mais… qui n’a jamais essayé de faire lire ne serait-ce qu’un
feuillet de cinq pages agrafées à des soupçons de cerveau feignasse qui,
d’images en images trainent une infatigable stupidité indolente, et qui ne compulsent
plus que le revers de la boîte de céréales le matin, deux pages de manga en
japonais le midi et, entre deux, Closer
dans les closets la bouche béate et la bave au bec ; qui n’a jamais tenté
de faire lire à tous ces zappés déneuronés de toute forme de spiritualité un
peu plus élevé que l’odeur de leurs pieds qui fermentent dans les pantoufles
casanières, un VERITABLE livre, recouvert, relié, avec une odeur de poussière
lointaine, avec des mots sur chaque page, avec des mots formant des phrases plus
ou moins longues, avec des paragraphes et une intrigue bâtie sur du suspens,
n’a jamais mené la moindre lutte, ne s’est jamais égaré dans les sanglantes
mêlées des combats absurdes, les armes à la main et le sourire aux lèvres.




La dernière semaine, avant chaque
vacances, branle-bas de combat : la classe tout entière tremble d’un même
frisson, croisant les doigts, les tables, des regards apeurés et des sarisses
qu’ils affûtent avec les dents, et implorant dans un silence de chapelet Jésus,
Allah, Bouddha et toutes les autres divinités du Mal comme du Bien, de
Zoroastre à Dark Vador, espérant du plus profond de leur cœur qui bat flammes
et flemme que le prof oublie de leur donner un livre. Un devoir, une rédaction,
des exercices, passe encore. On les fera le dimanche soir, entre un film
d’action haletant et la démotivation ambiante. Et on pourra même espérer un bon
neuf. Mais un livre ! Ils craignent de gravir l’Everest, alors que ce
n’est que Victor Hugo.





Un livre, c’est long, c’est lourd,
c’est difficile à comprendre ; alors on saute des pages, on le parcourt
entre trois-quatre légèretés audiovisuelles, on le lit non pas plusieurs fois
mais en plusieurs fois : ce sont là les moyens les plus sûrs pour le
comprendre, l’assimiler et l’apprécier.




En même temps, il faut les
comprendre, ces ânonneurs bégayards de Bateau-ivre : ils ont déjà tant à
lire ! Et qu’on facebooke, et qu’on se maile, et qu’on se aiméssène à tour
de doigts. Où peuvent-ils donc trouver le temps, alors qu’il y a tant de
comédies américaines à déguster, d’affronter du Stendhal ou d’estimer du
Baudelaire ? Entre American 16, intitulé Flair et pet, et Guerre et
Paix
de Tolstoï, même pour moi, tout est clair, limpide, le choix est vite
fait : je prends un bon paquet de chips, un soda et je m’écroule sur le
canapé. Je suis jeune, ce livre attendra ma retraite.





Et puis, je suis certainement trop
méprisant à leur égard et gonflé d’a
priori
stupides. Il faut avouer que, loin de tous les préjugés universels
contre cette jeunesse déchéante, le livre
garde tout son magnétisme, tout son mystère et tout son vertige, et ce, dès
les premiers regards, puisque les élèves, sans même l’avoir entre les mains, et
avec une angoisse folle, et une curiosité que je ne leur soupçonnais pas,
veulent tout savoir de lui : « M’sieur, il fait combien de
pages ? M’sieur, il est long ? M’sieur, c’est écrit en petit ?
M’sieur, y a des mots compliqués ? M’sieur, y a des images ? M’sieur,
on est obligé d’le lire ?... ». Et j’en passe, et des meilleures.
Autant vous dire que je fus comme soulagé par ce sursaut encéphalographique que
tout professeur quelque peu réveillé pendant son cours est capable de me
tracer.





Comme cela doit rasséréner tout enseignant dans sa
lutte contre l’analphabétisme et la bêtise ! Que cela serve de leçon
à tous ces professeurs qui croient que les jeunes se foutent des livres qu’on
leur offre, et qu’en temps de déprime, qu’il pense à cela avec bonheur. Il ne
faut pas méjuger de ces frétilleurs digressifs : ils connaissent Julien
Sorel, Céladon, Rastignac et Pécuchet. Ils ont vu les deux premiers à Tournez manèges !, le troisième à La roue de la Fortune, et le dernier à C’est pas sorcier. Ils ont croisé
Candide dans la cour et fracassé Gauvain à la récré.





Il est tout de même rassurant de se dire qu’ils le parcourent,
le livre – à pieds joints et en sautant allégrement. Certains le dévorent, ah
ça oui, ou plutôt le laissent dévorer par leur chien. D’autres l’avalent
littéralement – avec un aspro. Et les plus courageux d’entre tous, galvanisés,
électrisés presque par la quatrième de couverture, une illustration ou la verve
professorale, se jettent à corps perdu dans l’intrigue et, après deux pages,
ils ont le nez dedans – endormis. Il faut toutefois les croire : ils les
lisent ces putains de livres qu’ils ont kiffés et dont ils ne connaissent plus
les personnages principaux ! Ils les lisent… Une page sur quatre, entre
quinze SMS, un exercice de style à FIFA 2010, un coup de fil amical (parce
qu’Unetelle vient de larguer Untel parce que X a dit à Y que le copain de son
cousin lui avait dit qu’il avait vu Untel dans les bras de Z), entre une série
métaphysico-policière, un paquet de cacahuètes salées et une lamentation
vertigineuse, allongé dans son lit, sur la destinée pessimiste de sa propre
personne dans l’immensité intergalactique des univers pluridimensionnels.





Qui peut donc être cet humanoïde capable de les faire
lire autre chose que Closer ou une
notice de jeux vidéo, si ce n’est une espèce de super-héros chrysostome au
charisme inouï ? Un magicien. Un fakir. Un surhomme.




Peu de gens sont pleinement conscients de l’énergie
qui est mise en œuvre par les enseignants ne serait-ce que pour intéresser. Et encore faut-il expliquer
ensuite. Une fatigue de chaque instant. Car, pour expliquer, faut-il encore
avoir l’écoute. Le pire des combats. Le magicien, une fois le rideau baissé,
disparait dans une cape de fatigue. Quand il le peut…





Car…





… Qui ne s'est
jamais retrouvé claustré cinquante trois minutes au beau milieu d'une meute de
pré-adolescents pipi-caca-bobo-ouioui qui se foutent littéralement de Charybde
comme de Scylla et qui croient dur comme verge que Mozart est un chanteur de la
starac et Gustave Doré le frère de Julien, n'a jamais, ô combien Dieu-jamais,
été effrayé par la misérabilissime place qu'occupe l'être humain dans
l'obscurité inquiétante de l'ignorance universelle.






La vanité que
tout à chacun élude au mieux chaque jour que le néant fait, le prof l'affronte,
à chaque seconde, à bras le corps et le cœur, comme le soldat dans la tranchée,
les godasses pleines de boue, les doigts tremblants, et le regard vide du
squelette à demi-enterré, contraint de pointer les gâchettes et d'aiguiser les
dagues pour lutter contre la paresse mucophage et l'incuriosité bavardâtre.






Ah ! Si le
trouillomètre des élèves pouvait être plus élevé que leur QI ! Et pourtant
celui-ci est si bas qu'on l'évalue sur l'échelle de Richter, voire, et cela
arrive de plus en plus fréquemment, qu'on parvienne à le calculer sur les
doigts d'une seule main gauche. Mais les élèves aujourd'hui, enfoncés dans
leurs certitudes et dans leurs trônes de Petit-Prince-grosse-feignasse, ne
craignent rien ni personne, pas même le Christ tout puissant, notre Sauveur,
qui est à la droite du Père, si, si, là-bas, ne le voyez-vous pas, là-bas tout derrière,
foetalement recroquevillé, tête basse et tirant sur les croûtes qui saignent
encore sur ses pieds, pendant que des gamins, s'étant faufilés à l'anglaise
hors des limbes, en tressant avec les ombilics des nouveaux-morts-nés une
nouvelle échelle de Jacob, techtoniquent une danse du feu autour de lui, armés
d'imposantes férules et braillant la Marseillaise.






Vous avez déjà vu
Kickboxer, ce chef-d'oeuvre hollywoodien chorégraphié par Jean-Claude
Van Damme lui-même, véritable hymne à la fraternité, à la solidarité et au
dépassement de soi par la distribution d'une vélocité tout à fait étonnante de
ha-kicks tibia-péroné dévastateurs ou de coups de genoux brise-sternum
déconcertants de puissance ? Ou, dans la même veine stoïciste, avez-vous déjà
regardé cette romance exquise et complexe entre un légionnaire tiraillé par ses
devoirs patriotiques et ses convictions personnelles, et une journaliste
ravissante et naïve dévorée par une ambition acide l'entrainant à l'ombre des
coupe-gorges braillards et jette-billets, au beau milieu des gallomachies les
plus sanglantes, entre un sumo brise-rein, un sagouin casse-noisette, ou un
remue-poitrine casse-cou, bref, avez-vous déjà regardé Tous les coups sont
permis
? Eh bien, dans une classe, ce n'est pas si différent. Et je suis
convaincu que si un enseignant venait à perdre une de ses dents en or en plein
combat, une meute d’hyènes cupides courait sous les tables pour se la chausser.






La classe est une
arène, rectangulaire, sans sable, si ce n'est celui du Temps qui
interminablement passe, avec ses rétiaires aux stylos quatre couleurs, ses
mirmillons poisseux, ou ses belluaires rebelles qui coulent leur temps à lancer
des piques au prof devant un public de mérous globuleux assoiffés de sang et de
violence.






Qui n'a jamais vu
un film de Jean-Claude Van Damme ou n'a jamais posé la moindre ultime phalange
dans une salle de classe un tout petit peu agitée, n'a jamais, mais
Dieu-seul-sait-à-quel-point-il-n'a-jamais, entrediscerner le moindre cheveu
blanc de la monstrueuse Angoisse à la tête lourde et aux pieds légers. Nul ne
peut se considérer anxieux si ce n'est pour faire cours contre des cheveux
blonds qui nous font des cheveux blancs.






Il est tellement
facile de se dire qu’une fois les classes fermées, et enfermés avec les élèves,
les profs se la coulent douce, allongés derrière leur bureau pendant que les
gamins ouvrent sagement leur classeur, écoutent religieusement le cours, aussi
imbuvable soit-il, les yeux entièrement rivés au tableau et les mains pleines
de stylos.






Il est tellement
facile d'oublier qu'une classe est une
chimie complexe dont le produit peut s'avérer d'une violence effroyable, où d'ennuis
en obligations, de pensées en pensum, de broutilles maternelles en frustrations
adolescentes, les élèves vivent des conflits permanents entre quatre murs et un
chauffage ou trop chaud ou trop froid.



Et les profs de
vouloir décompresser en chatouillant le béton avec le tibia.



Comme Tong Po.





De toute
évidence, il ne faut pas confondre Violence et violence. L'enseignement est une
lutte, un combat, avec son ring suintant, à l'odeur fauve, où l'on devine à
brûle-pourpoint que nombre de pugilistes ont donné du poing dans des sacs de
sable imperturbables jusqu'à l'épuisement. Mais, avant, ces pacotilleurs de
mouches suffoquaient leur audace devant des maîtres stoïques, qui encaissaient
sans broncher leurs noix de coco balancées du plus haut de leur lune avant
d'exverminer en un seul mot tous ces cancrelats qui se prenaient pour des loups
; alors qu'aujourd'hui, le cancre de la classe, chanté par Prévert, ce bel âne
béat que la férule pliait comme une brindille, a fait place aux idiots bêtasses
se complaisant dans une paresse de compétition à qui-aura-la-plus-mauvaise-note
ou à-qui-sera-le-plus-collé, avec une insolence naturelle, souriante :









L ’IDIOT





Il dit non avec la tête, le corps
et les mots



Il dit non avec le cœur


Il dit ouais ! à ce qu'il vénère


Alcool catch skate jupes ne rien
faire



Il dit merde aux professeurs – de
bon cœur mais dans le dos,



Il est assis il est debout tout
en même temps souvent même couché et les yeux plus que lourds



On le questionne


Et tous les problèmes soudain se
posent comme une mouche dans une toile d'araignée



Il rit une absurdité du genre
« M'sieur, c'est vrai qu'il y a des bananes en Guadeloupe ? » ou
« M'sieur, aujourd'hui, quand je pète, j'essaye de ne pas faire trop de
bruit »



Et le fou rire le prend et se
communique d'élèvres en élèvres tous en chœur



Il n'efface rien car cela le
fatiguerait ne serait-ce que lever le bras



Mais en dépit des menaces du prof


Sous les acclamations générales


Il se tourne et retourne à sa
place



Fier et hilare


Tournant le dos au tableau noir
au prof et au silence



Heureux de s'enfoncer dans le
gouffre de l'ignorance.






Quelle patience ne faut-il pas pour affronter ces idiots rigolards
qui ne réfléchissent plus que par libre-association spontanée :






LE PROF : Quelle est la nature du mot « à »
dans « Je vais à Paris » ?



LES ELEVES : Adjectif !... Verbe !...
Sujet !...






Ou encore :





LE PROF : Pouvez-vous me donner des mots de la même famille
que « conte » ?



LES ELEVES : Congestion !...
Anticonstitutionnellement !... Complot !






Mon Dieu L





Regardez donc la
fatuité consternante des blogs des élèves qui pèlent-mêlent avec une
superficialité sublime tous les stéréotypes préadolescents. D’ailleurs, vous
remarquerez qu’ils n’y laissent aucune place à l’école si ce n’est pour
juronner deux-trois scatologies et débiter trois-quatre obscénités affreuses
sur leurs profs.






Pour
résumer :






1)
Pour les
Elèves, le prof est un pénible lourd qui gueule son cours en postillonnant un
charabia incompréhensible et de toute façon inutile s’il n’est pas beau ;



2)
Pour les
Parents, le prof est un râleur autoritaire sans discipline qui distribue les
punitions et les heures de colle par pur plaisir et sans que les gamins aient
fait quoi que ce soit de mal ;



3)
Pour la
Société, le prof est un fainéant, toujours en vacances ou en grève, qui se
plaint de tout en permanence quand bien même il a tout pour lui, et qui fait
tout pour ne rien faire ;



4)
Pour les
inspecteurs, le prof est un gaucher de la pédagogie, incapable dans l’ensemble
de gérer les hétérogénéités d’une classe en adaptant ses pratiques ;



5)
Pour le
Gouvernement, le prof est un fardeau budgétaire superflu d’autant plus qu’il
est un travaille-moins-pour-gagner-plus gênant et un obstacle majeur dans l’abrutissement de tout une génération de
capitalistes en puissance ;



6)
Et, enfin,
les profs eux-mêmes se sentent comme des boulets électrons-libres qui
travaillent trop pour une maigre reconnaissance et songent à changer d’activité
avec de plus en plus d’insistance.






Quoi de plus violent ? Quel
métier peut donc se vanter d’une telle rancœur quand bien même tout le monde à
l’unisson s’accorde à dire dans le même temps que c’est une fonction
indispensable et que c’est le plus beau
métier du monde
?









Personne ne semble être en mesure d’estimer
l’accablante solitude du professeur. Dédaigné de tous, raillé de toute part,
critiqué de haut en bas par le haut et le bas, l’abandon est terrible, d’autant
plus que cela ne dérange personne ni ne déplaît à personne. Est-ce cela le plus
beau métier du monde ?





Quant à moi, je pense aux jeunes profs, à tous ceux
qui, fiers de souscrire au plus beau métier du monde, ont tôt fait leurs
premiers pas dans le plus grand tombeau du
monde.





Certes, les pompiers sont des demi-dieux : ils
sauvent des chats et des vies. Les policiers sont des héros : ils tuent
des apprentis délinquants sans faire exprès. Les chanteurs sont des démiurges
tout puissants : ils passent à la télé. Et certes, les professeurs ne sont
que des parasites : ils distribuent les zéros et prodiguent les heures de
colle à des futurs pompiers, à des flics prometteurs ou à des maitres-chanteurs
en puissance.





Nous vivons dans une société qui ne tolère plus
l’échec. Or, l’école en est la plus éclatante incarnation. On ne sait plus que
c’est en titubant qu’on apprend à marcher. Que devons-nous donc dire à toutes
ces jeunes intelligences qui, pour avoir tant trébuché, n’en ont pas moins
obtenu le CAPES ? Que le chemin de croix ne fait que commencer ? Que
la joie est de courte durée ? Qu’il vaut mieux refuser le concours pour
faire un vrai métier ? Que
Thierry Henry n’a pas fait exprès de mettre la main ? Que Pamela Anderson
aime les bains bouillants à la verveine ?





Il faut se rendre à l’évidence : le plus beau métier
du monde l’est parce qu’il est dur. Uniquement pour cela. N’en déplaise à tous
ceux qui pensent le contraire et le cul collé à leur chaise prodiguent les
zéros sur des comptes en banque secret.





Ainsi donc, vous qui, un jour, aimerez jouir de cette
noble profession, sachez tout cela. Imbibez-vous de cet alcool violent qui vous
collera le vertige à tous les coups – si tant est que vous ne vous soyez pas
pendu avant. La route est longue, chaotique, truffée de pièges et de mensonges,
mais le chemin est beau quel que soit le temps.






















Qu’est-ce qu’on s’en fout quand on a douze ans et que l’agneau, on veut le
bouffer aussi.






[ii]
Je vous renvoie à la lecture on ne peut plus passionnante de son ouvrage le
plus éclairant, rédigé dans un style limpide et efficace : [i]Nos jeunes sont des malades
, éd. Plomb,
2007 et demi.






[iii]
Ibidem, P. 123-124.

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Re: "Eloge du plus beau métier du monde"

Message par John le Lun 24 Mai 2010 - 14:45

Je n'ai pas pris le temps de tout lire, mais au vu de la taille du texte, il ne faut pas juste le soumettre sur le forum : il faut l'envoyer à quelques éditeurs ayant des collections de livres très courts (1001 nuits, Folio 2€, Allia...) !

_________________
En achetant des articles au lien ci-dessous, vous nous aidez, sans frais, à gérer le forum. Merci !


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"La nostalgie, c'est plus ce que c'était" (Simone Signoret)
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Médiateur


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Re: "Eloge du plus beau métier du monde"

Message par Héliandre le Lun 24 Mai 2010 - 15:53

Je n'ai pas tout lu non plus, mais pour les quelques passages sur lesquels je me suis arrêtée (au hasard, et quand la typographie parlait à ma paresse), j'aime beaucoup.

Héliandre
Expert


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Re: "Eloge du plus beau métier du monde"

Message par Concertant62 le Mer 26 Mai 2010 - 13:56

Merci pour vos réponses Smile

En ce qui concerne une éventuelle tentative de publication, j'aimerais beaucoup, mais il y a encore beaucoup de travail à faire sur le texte (notamment effacer certaines lourdeurs) et surtout ce serait quoi qu'il en soit trop bref. J'ai deux/trois autres textes sur l'enseignement d'ores et déjà écrits (sur les TZR, mes premières expériences de jeune prof...). A voir !

Merci encore

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