Erik Orsenna : "Et si on dansait ?"

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Erik Orsenna : "Et si on dansait ?"

Message par Robin le Jeu 2 Sep 2010 - 12:42

"J'avoue.
Pas besoin d'avocat, je plaide coupable."
Je m'appelle Jeanne.
J'ai seize ans.
Quelques-uns d'entre vous m'ont connue quand j'étais petite : je découvrais la grammaire. Depuis, j'ai dû me battre pour me faire respecter. J'ai pleuré. J'ai voyagé. J'ai rencontré des gens. Peut-être bien qu'en ce moment, suis-je amoureuse ? Je vous raconterai. Bref, j'ai grandi et j'ai créé un petit commerce plutôt limite."

Jeanne, la petite fille de La Grammaire est une chanson douce (Stock, 2001) est devenue une "droguée de mots", une "dealeuse de phrase". Elle fabrique des textes à la demande : rédactions, dissertations, commentaires pour les jeunes qui ne savent pas écrire... A des tarifs modestes ou pour des députés en mal d'inspiration... A des tarifs moins modestes.

Jeanne a des circonstances atténuantes. Depuis que ses parents se sont réconciliés, ils ont la tête ailleurs et un mandat mensuel de 100 euros pour vivre à deux - elle et son frère Tom - ça n'est pas beaucoup !... D'autant que Tom n'a qu'une seule passion : la musique : "Et qui finance le musicien, en attendant que la gloire vienne ? Sa sœur."

La grammaire est une chanson douce était un hymne à la grammaire : "La grammaire essaie de mettre de l'ordre dans le grand peuple des mots. Si on ne leur imposait pas des règles, ils iraient n'importe où, les mots. Ils s'assembleraient n'importe comment. Et plus personne ne se comprendrait. Ou alors ils resteraient chacun dans son coin, ils refuseraient de former des phrases. Quel dommage ! Quel gâchis ! La grammaire rapproche, la grammaire relie, la grammaire accorde..."

La révolte des accents s'intéressait à ces petits signes de rien du tout qui changent tout.

Dans Et si on dansait, Jeanne découvre l'importance de la ponctuation : "Qu'est-ce qu'un point final ? "Signe qui indique la séparation"... Ou : "Signe qui indique qu'une histoire s'achève." Qu'est-ce que les points suspensifs ? "Signes qui indiquent une interruption de l'histoire." (et donc qu'elle pourra, peut-être, un jour reprendre). "Il suffit d'en ajouter deux autres, écrit joliment Erik Orsenna pour que le final devienne suspensif. Et que l'espoir renaisse."

"Les guillemets ressemblent à des accents circonflexes, ou à des chapeaux, à demi renversés. Ils annoncent le plus souvent une citation et, comme ils sont polis, ils en saluent l'auteur. Pour saluer on soulève son chapeau, non ? Et quand la citation est finie, nouveau salut, nouveau coup de chapeau."

Il est aussi question des virgules, ces signes de ponctuation qui marquent une pause de peu de durée, le peu de durée qui sépare l'intervalle entre les "fiancées" de son frère musicien.

Sans oublier les points-virgule : "On n'utilise presque plus le point-virgule. On a tort. Il donne du rythme à la phrase, sans la couper. Il la réveille, il la relance."

Le président Bonaventure qui a supplanté l'odieux Nécrole (cf. La grammaire est une chanson douce) fait appel aux services de Jeanne pour écrire une lettre d'amour à la reine du Pakistan. C'est en survolant en hélicoptère la pointe nord de l'archipel pour se rendre au palais présidentiel que Jeanne aperçoit une épaisse ligne noirâtre juste entre la ligne jaune du sable et la ligne bleue de la mer.

Mais Jeanne découvre que ce qu'elle croyait être du mazout échappé des cales d'un tanker est en réalité une nappe de... mots ! "laurier, excréments, remorqueur, rhinocéros... Combien de mots s'étaient-ils rassemblés là pour former une ligne d'une telle longueur ? Des millions peut-être ? D'où pouvaient-ils venir ?"

"Aucun dictateur n'aime les livres. Car les livres aident à rêver, à réfléchir et donc à critiquer (...) Nécrole, en dictateur efficace, avait fait ramasser par ses policiers tous les livres. Il avait ordonné de les brûler (...) Au lieu de ça, quelqu'un avait tenté de les vendre à l'étranger. Le bateau plein de livres avait fait naufrage. La mer avait monté. Mais on distinguait parfaitement l'épave. La fuite des mots continuait."

Vatenchétifinsecteexcrémentdelaterrecestencesmotsquelelionparlaitunjouraumoucheron

"Cette suite ininterrompue ne nous rajeunissait pas ! Il y a deux mille ans, les Grecs écrivaient ainsi, sans séparer les mots les uns des autres. Comment faisaient-ils pour s'y retrouver, pour distinguer les phrases dans ce flux continu de lettres ? J'avais appris, ahurie, que les blancs, les espaces entre les mots, n'avaient été employés en Europe que vers l'an 800, à l'époque de Charlemagne. Ces blancs avaient été les toutes premières ponctuations."

Et voici que les mots supplient Jeanne de se souvenir de Charlemagne, de les "délivrer les uns des autres", de les aider à respirer : "La promiscuité, Jeanne ! Nous n'avons plus d'espace pour respirer, tu vois bien, Jeanne, nous vivons les uns sur les autres, les uns dans les autres, au sens propre, emboîtés, encastrés, imbriqués. Tu veux des détails : j'ai mon nez dans la fesse de mon voisin. Regarde, mais regarde. Tu crois que tu pourrais vivre comme ça, Jeanne, toi qui ne supportes personne dans ta chambre, même pas ton Tom chéri ?"

Je m'arrête là pour ne pas déflorer la fin de cette savoureuse histoire de mots, où l'on découvre les liens étroits entre la ponctuation, la musique et la danse...

... Et où l'on voit se transformer en points de suspension ce que l'on avait cru, au début du conte, être le point final d'une histoire d'amour...

"Et si on dansait ?" : il existe une nouvelle de Borgès dans laquelle l'écrivain argentin se demande ce que font les mots quand nous ne les avons pas sous les yeux. Erik Orsenna a son idée sur la question : ils dansent !

Erik Orsenna de l'Académie française, Et si on dansait ? (Eloge de la ponctuation), aux éditions Stock, 2009, illustrations : Montse Bernal/Zegma.com


Robin
Neoprof expérimenté


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