Pierre Lunel : La manufacture des ânes ou les dérives de l'enseignement de l'historie

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Pierre Lunel : La manufacture des ânes ou les dérives de l'enseignement de l'historie

Message par John le Dim 19 Sep 2010 - 0:19

http://www.valeursactuelles.com/actualit%C3%A9s/soci%C3%A9t%C3%A9/sos-histoire20100902.html

Après la Fabrique du Crétin de Jean-Paul Brighelli, Pierre Lunel publie La manufacture des ânes.

Compte-rendu dans "Valeurs actuelles" :

Éducation nationale. C’est Napoléon qu’on assassine…
Fabrice Madouas le jeudi, 02/09/2010

En remplaçant le récit chronologique par l’étude de documents, l’école a fait fausse route. Il faut revoir l’enseignement de l’histoire.

L’intelligence de l’enfant se nourrit d’imagination, pas seulement de concepts et de notions. C’est parce qu’il est persuadé qu’on ne peut pas enseigner l’histoire et la faire aimer à ses élèves sans avoir le goût du récit et la passion des hom­mes qui l’ont faite que Pierre Lunel a écrit la Manufacture des ânes. Agrégé de droit romain, ancien président de l’université Paris-VIII-Vincennes, il fut aussi délégué interministériel à l’orientation : l’Éducation nationale n’a pas de secrets pour lui, et c’est avec lucidité qu’il en expose les errements sans céder au découragement.

Il y a dans cet ouvrage ce qu’il faut d’érudition joyeuse et d’esprit français pour ne pas désespérer. « Les Français sont attachés à l’histoire. Viscéralement. […] Au même titre d’ailleurs qu’ils ont le goût des belles lettres, cette autre composante de l’“identité nationale” : on est français parce que l’on sait écrire, on est français parce que l’on aime l’histoire. Telles sont les deux mamelles de l’“esprit hexagonal”. »

D’où vient alors que l’Éducation nationale semble s’acharner contre ce qu’il est coutume d’appeler les “hu­manités” ?

La suppression annoncée de l’enseignement de l’histoire en terminale S a provoqué l’an dernier une tempête dont l’écho n’est pas arrivé Rue de Grenelle : le ministère a maintenu sa décision. La quasi-disparition dans les programmes du collège de figures telles que Louis XIV et Napoléon inquiète aujourd’hui les historiens sans susciter, là non plus, de réactions officielles.

On dira que tout cela n’est pas nou­veau et que, du temps où l’on enseignait l’histoire de France comme un roman (celui de la nation, sous la IIIe République), des instituteurs dé­ploraient déjà l’ignorance de certains de leurs élèves – mais beaucoup étaient de petits paysans obligés de passer dans les champs presque la moitié de leur temps, alors qu’aucun élève n’échappe au système scolaire aujourd’hui.

On pourra dire aussi qu’il y a toujours eu des cancres, dont les sottises ont fait, dans les années 1960, le succès de Jean-Charles et d’autres humoristes. Certaines perles sont si comiques qu’elles méritaient d’être rappelées : « Napoléon est mort guillotiné, tout comme Bonaparte » ; « Le gouvernement de Vichy siégeait à Bordeaux » ; « Les Allemands nous ont attaqués en traversant les Pyrénées à Grenoble » ; « Les Américains vont souvent à la messe car les protestants sont très catholiques »… et celle-ci, peut-être apocryphe : « Toute sa vie, Montaigne a voulu écrire, il n’a fait que des essais. » Mais les auteurs de ces absurdités étaient précisément des cancres, dont l’ignorance n’était pas, à l’époque, couronnée par le baccalauréat (85,4 % de réussite cette année !).

On dira, enfin, que la querelle sur l’enseignement de l’histoire est ancienne : « Il suffit d’aller dans une école pour se rendre compte que l’histoire n’existe plus en tant que telle. L’histoire, c’est d’abord la chronologie : la chronologie a disparu. L’histoire, ce sont ensuite des récits : il n’y a plus de récits », constatait Michel Debré, le 30 mai 1980, devant l’Assemblée nationale. C’était alors un gouvernement de droite. Trois ans plus tard, Max Gallo, porte-parole du gouvernement, affirmait à l’Élysée, le 31 mai 1983, que le président était « angoissé » par les « carences de l’enseignement de l’histoire qui conduisent à la perte de la mémoire collective des nou­velles générations ». C’était alors un gouvernement de gauche.

Pourtant, bien que le constat soit partagé, droite et gauche n’ont rien fait pour empêcher une dégradation qui n’en était encore qu’à ses débuts. « C’est dans les années 1970 et 1980 que l’enseignement de l’histoire a été mis à mal, écrit Pierre Lu­nel. Les démiurges des pro­grammes, peu ou prou, ont épousé l’air du temps, lequel était soufflé par une génération dont le souci n’était ni le patriotisme ni les grandes figures du passé. »

Deux mouvements intellectuels se sont conjugués pour bannir de l’en-seignement le portrait des grands hommes et le récit de leurs actions : l’irruption dans les classes de la “nouvelle histoire”, sous l’influence de l’école dite des Annales, et les méfaits d’un pédagogisme abscons issu de la recherche universitaire.
L’intuition et les intentions de l’école des Anna-les (Marc Bloch, Lucien Febvre, puis Fernand Braudel, Georges Duby, Jacques Le Goff et bien d’autres) n’étaient évidemment pas mauvaises : il s’agissait de rendre justice au peuple, qui tenait peu de place dans l’histoire événementielle, et d’étudier l’évolution des mentalités et des comportements sociaux à travers les siècles. L’historien délaissait la chronique pour endosser les habits du sociologue. Pourquoi pas – à condition cependant d’admettre qu’une salle de classe n’est pas un laboratoire de recherche et qu’il est difficile d’intéresser des enfants ignorant tout de saint Bernard de Clairvaux et de Philippe Auguste à la civilisation rurale dans l’Occident chrétien médiéval. « Les gosses sont des gosses, que diable ! s’exclame Pierre Lunel. La classe n’est pas le lieu où pratiquer la virtuosité intellectuelle. Elle n’est pas une ré­union de petits Roland Barthes supposés presser les objets comme des citrons pour en faire jaillir le suc de la mythologie ! »

C’est précisément l’erreur commise dans les années 1980 par les promoteurs des pédagogies dites “nouvelles” (comme l’histoire !) dont l’influence est aujourd’hui décisive. S’inspirant de réflexions conduites en France dans l’entre-deux-guerres et mises en œuvre d’abord aux États-Unis, privilégiant le développement de la personnalité de l’enfant, ils ont mis l’accent sur les disciplines d’éveil et décrété que l’élève était apte à construire lui-même son propre savoir.

Enseigner aux futurs professeurs l’art de la narration

Appliqué à l’histoire, un tel pro­gramme a sonné le glas de la narration au profit de la sacro-sainte étude de documents. « Comme me le rappelait récemment un jeune prof d’histoire, avec une ironie non teintée d’amertume, on voudrait nous obliger à faire réfléchir les gosses sur les civilisations à partir d’un tesson de poterie… » Les planches colorées montrant saint Louis sous son chêne, Louis XIV à Versailles et les poilus dans les tranchées ont été critiquées pour leur naïveté. « Du moins l’émotion était-elle éveillée chez l’enfant, et son intérêt aiguisé » : elles ouvraient « un chemin initiatique vers la vérité », elles permettaient à l’élève de s’inscrire dans l’histoire en se situant dans l’espace et dans le temps.

Que faire ? Pierre Lunel énonce à la fin de son livre sept commandements pour en finir avec “la manufacture des ânes”. Il suffirait au ministère d’appliquer le deuxième pour que l’histoire fasse de nouveau briller les yeux des élèves : « Je souhaiterais que l’art du récit fût enseigné dans les IUFM où l’on organiserait, à l’intention des étudiants et des futurs professeurs, des stages de conteurs », écrit Pierre Lunel. Ce com­mandement, le voici : « Rêver tu feras. » Fabrice Madouas

La Manufacture des ânes. Enseignement de l’histoire : la bérézina ! de Pierre Lunel, L’Archipel, 160 pages, 14,95 euros.

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Re: Pierre Lunel : La manufacture des ânes ou les dérives de l'enseignement de l'historie

Message par doublecasquette le Dim 19 Sep 2010 - 8:18

L'école des Ana-les, c'est un prénom composé lol! ?

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