Michel Houellebecq : "La carte et le territoire"

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Michel Houellebecq : "La carte et le territoire"

Message par Robin le Mar 5 Oct 2010 - 22:08

"Le monde est ennuyé de moi, et moy pareillement de luy." (Charles d'Orléans)

Jed Martin, a des ennuis avec son chauffe-eau et des relations en demi-teinte avec son père, un architecte de renom en compagnie duquel il fête rituellement le réveillon de Noël.

Après s'être longtemps intéressé aux objets manufacturés ("hommage rendu au travail humain") , Jed poursuit ses recherches artistiques en photographiant des cartes Michelin ("la carte est plus intéressante que le territoire"), travail qui débouche sur une exposition organisée par son ami galliériste Franz Teller à laquelle assiste le Tout-Paris.

"Jamais il n'avait contemplé d'objet aussi magnifique, aussi riche d'émotion et de sens que cette carte Michelin au 1/150 000 de la Creuse, Haute-Vienne. L'essence de la modernité, de l'appréhension scientifique et technique du monde, s'y trouvait mêlée avec l'essence de la vie animale. Le dessin était complexe et beau, d'une clarté absolue, n'utilisant qu'un code restreint de couleurs. Mais dans chacun des hameaux, des villages, représentés suivant leur importance, on sentait la palpitation, l'appel, de dizaines de vies humaines, de dizaines ou de centaines d'âmes - les unes promises à la damnation, les autres à la vie éternelle."

Ce travail lui vaut un début de célébrité (à quoi tient le succès ? Qu'est ce qui explique la coïncidence entre un parcours individuel et une demande sociale ? Qu'est-ce qui détermine la valeur marchande d'une œuvre d'art ?"), l'amour d'Olga, ravissante jeune femme d'origine russe et l'estime de Frédéric Beigbeider .

Puis viendront la renommée mondiale et la fortune grâce à une série de tableaux sur les "métiers simples", portraits de personnalités au travail de tous les milieux, "saisis dans l'exercice de leur profession", à l'exception des artistes, Jed ayant rageusement détruit "Damien Hirst et Jeff Koons se partageant le marché de l'art" (les deux pôles opposés de la post-modernité : le "kitsch" et le "gore", la sentimentalité bêtifiante et l'horreur à l'état pur) qui aurait , d'après le célèbre critique d'art Wong Fu Xin, constitué le pendant de "Bill Gates et Steve Jobs s'entretenant du futur de l'informatique", sous-titré "La conversation de Palo Alto".

Jed réussit cependant un saisissant portrait d'écrivain : Michel Houllebecq en plein travail, un Michel Houellebecq caricaturé par Michel Houellebecq en alcoolique boulimique et maniaco-dépressif...

L'artiste et l'écrivain (mais les deux hommes ne sont-ils pas deux facettes du même Michel Houellebecq ?) correspondent par téléphone, par textos et par mails et se rencontrent à deux reprises : la première fois en Irlande dans une maison de banlieue où Houellebecq essaye d'exister et la seconde dans sa "longère du Loiret", ragaillardi au point de se mettre à couper du bois et à adopter un chien à la SPA de Montargis.

C'est l'occasion pour Houellebecq de se lancer dans une étourdissante "conférence" sur Tocqueville et "La Démocratie en Amérique" sur les socialistes utopistes anglais, en particulier un certain William Morris, modèle du personnage principal du Don Quichotte de Chesterton, étonnant roman d'un improbable retour à la "merry old England" d'avant le capitalisme et l'industrialisation, expérience que n'importe qui, dans le monde capitaliste, peut vivre... à condition d'en avoir les moyens, c'est-à-dire à peu près personne... sur les Préraphaëlites (ainsi dénommés parce qu'ils voulaient revenir à une conception de l'art antérieure à la Renaissance) et les peintres de la Renaissance avec leurs ateliers qui fonctionnent comme des "Entreprises", préfigurant la pratique de la "sous-traitance" (Jeff Koons) et la "factory" d'Andy Warhol, l'art comme "business".

Les deux gestes de violence de Jed dans le roman consistent à démolir le portrait de Damien Hirst et de Jeff Koons "se partageant le marché de l'art" et , au sens propre, celui de la directrice de l'institut suisse où son père va se faire euthanasier. Jeff s'accommode du "système", mais quand les choses le touchent de près (son métier, son père), il ne supporte pas que l'argent puisse l'emporter sur toute autre considération.

Houellebecq montre bien, à travers le marché de l'art, que l'objet n'a pas de "valeur intrinsèque", mais que c'est la concurrence entre les acheteurs (la rivalité mimétique dirait René Girard) qui en détermine la valeur. Aux catégories traditionnelles de l'économie : valeur d'usage et valeur d'échange, il faudrait ajouter ce paramètre prétendûment "irrationnel" (mais parfaitement prévisible et universellement observable) et en tenir compte (notamment dans l'analyse des causes des crises cycliques du capitalisme comme celle que nous traversons actuellement).

En tant que mise en place de procédés au service d'un concept, l'art contemporain va immanquablement vers le kitsch, le stéréotype impersonnel et reproductible, c'est-à-dire le contraire d'une création authentique, celle qui faisait dire au Père Tanguy, quelque temps après la mort de Van Gogh : "Le pauvre Vincent, c'en est-il pas des chef d'œuvres oui ou non ? Et il en a ! Et c'est si beau, voyez-vous que quand je les regarde, ça me donne un coup dans la poitrine." (A moi aussi).

De cette suprématie du concept dans l'art, évolution que prévoyait déjà avec tristesse dans ses cours d'Esthétique, un vieux philosophe allemand assommant, mais lucide, Georg Friedrich Wilhelm Hegel (1770-1831), vient le sentiment persistant que les catalogues d'exposition sont généralement plus intéressants que les oeuvres elle-mêmes, comme dans ces restaurants surfaits où la formulation du menu dissimule la médiocrité des plats et justifie le montant élevé de l'addition.

Le visiteur, hanté par l'angoisse de passer pour un béotien, mais qui, malgré tous ses efforts, ne ressent rigoureusement rien, hormis une vague sensation de nausée, se dit qu'il y a peut-être quelque chose à comprendre (et s'il fallait prendre "ça" au troisième ou au quatrième degré ?) ; c'est alors qu'il se jette sur le catalogue comme un naufragé sur une bouée de sauvetage. Mais il arrive aussi qu'il ne comprenne pas non plus les explications du catalogue, ou bien le rapport entre ce dernier et les œuvres exposées.

Les organisateurs en sont réduits à ressayer de renouveler le coup de l'urinoir de Marcel Duchamp en exposant les "œuvres" de Jeff Koons au château de Versailles, mais comme il n'y a plus beaucoup de "bourgeois" pour s'en émouvoir, ils ne réussissent guère qu'à intriguer les visiteurs japonais.

Le roman comporte aussi, et je crois que c'est la première fois dans l'oeuvre de Houellebecq, une incursion timide dans la sphère religieuse avec des interrogations sur la fonction du prêtre, le sens du mot "amour" dans la théologie et la pastorale chrétienne, sur la prière et sur le rôle des rituels, notamment de la liturgie des défunts qui joue, selon Jed, un rôle irremplaçable, mais demeure aussi incompréhensible pour lui que le reste notamment parce qu'il applique à la religion l'impératif de la jouissance.

C'est d'ailleurs un acte religieux, un sacrifice, ou plutôt une parodie de sacrifice pour cacher le vol d'un tableau, qui est au centre du roman, tout se passant comme si Houellebecq avait l'intuition que la marchandisation du monde, l'idolâtrie du pouvoir, du sexe et de l'argent, la domination idéologique de la science et de la technique (pour reprendre le titre d'un ouvrage de J. Habermas) impliquait une régression vers le religieux sacrificiel, voire le satanisme (Houellebecq a retenu la leçon de Lovecraft).

Dans la troisième et dernière partie du roman, Jed Martin aide le commissaire Jasselin à élucider le vol de tableau maquillé en crime rituel, avant de se retirer du monde, dans la maison héritée de sa grand-mère, quelque part dans le Creuse et d'y mettre au point les énigmatiques créations de sa "dernière période", métaphores de la mort et du déclin des êtres et des civilisations : "Ce sentiment de désolation, aussi, qui s'empare de nous à mesure que les représentations des êtres humains qui avaient accompagné Jed Martin au cours de sa vie terrestre se délitent sous l'effet des intempéries, puis se décomposent et partent en lambeaux, semblant dans les dernières vidéos se faire le symbole de l'anéantissement généralisé de l'espèce humaine. Elles s'enfoncent, semblent un instant se débattre avant d'être étouffées par les couches superposées de plantes. Puis tout se calme, il n'y a plus que des herbes agitées par le vent. Le triomphe de la végétation est total."

Roman minutieusement construit, où le tragique côtoie sans cesse le burlesque, "La carte et le territoire" est une méditation sur l'art, l'argent, le succès, les rapports humains (entre les pères et les fils, les hommes et les femmes, les êtres humains et les animaux, les chiens en particulier), la vieillesse et la mort, mais aussi une satire "drolatique" des ridicules, des stéréotypes et des tics de langage du parisianisme et de la "post-modernité".

Michel Houellebecq n'est ni un sentimental (ce qui n'empêche pas d'être sensible, voire ultra-sensible), ni un mystique, mais un esprit précis qui porte sur le monde un regard objectif et sans concession ; on peut le rattacher à la tradition des "moralistes" français du XVIIème siècle qui refusent "d'être dupes", avec un peu de la mélancolie élégante et exténuée du Chateaubriand de "La Vie de Rancé", prenant ses distances avec le "monde", un Chateaubriand qui aurait conversé "outre-tombe" avec Marcel Proust (la fin de "La recherche du temps perdu") Jean Baudrillard, (sur la disparition du monde réel), Guy Debord, Roland Barthes ("Mythologies"), Georges Perec ("Les Choses"), Samuel Beckett, ("Fin de partie") Emil Cioran ("De l'inconvénient d'être né"), Philippe Murray, Jacques Tati et Buster Keaton, sans oublier un ou deux philosophes, principalement Schopenhauer ("Le Monde comme Volonté et comme Représentation") et Kant ("La Critique du Jugement esthétique") dont Houellebecq confronte les concepts de "beauté adhérente" et de "beauté libre" aux créations contemporaines.

Si l'on peut classer les automobiles (essentiellement des Audi et des Mercedes dans le roman), les vêtements et les constructions de son père dans la première catégorie, l'application des critères kantiens se révèle plus problématique avec les œuvres des trois premières périodes de Jed Martin (les photographies d'objets industriels, de cartes Michelin et les tableaux de métiers) : les œuvres sont "libres", mais continuent à adhérer à la notion "d'utilité" à travers le sujet choisi par l'artiste ; ce "compromis" est d'ailleurs peut-être l'une des clés de son succès.

Seules les vidéos de la fin et les épures trouvées dans le bureau de son père ("des constructions pour les hirondelles") relèvent véritablement du concept de liberté au sens où l'entendait Kant.

J'ignore si ce livre décrochera le Goncourt et même s'il le mérite (il faudrait lire tous les concurrents et je ne m'en sens pas le courage) ; je ne lis en général que des essais, des biographies et des romans policiers et j'ai fait une exception pour "La carte et le territoire" avant de m'apercevoir qu'il y avait une intrigue policière (dans la troisième partie).

Je ne pense pas, ceci dit, que Houellebecq soit un écrivain de premier plan, ni que "La carte et le territoire" soit un chef d'œuvre.

La meilleure définition que l'on pourrait donner de ce livre et de l'œuvre de Houellebecq en général, c'est Houellebecq lui-même qui la donne, par la bouche du père de Jed : "C'est agréable à lire et il a une vision assez juste de la société."

Morceaux choisis :

"Pepita Bourguignon est là, dit-elle finalement avec un ricanement sec.

- Bourguignon ? s'enquit Jed.

- La critique d'art du Monde."

-Il faillit répéter stupidement : "du monde?" avant de se souvenir qu'il s'agissait d'un journal du soir, et résolut de se taire autant que possible, pour le restant de la soirée."

"Le succès croissant, sur l'ensemble du territoire français, des cours de cuisine ; l'apparition récente des compétitions locales destinées à récompenser de nouvelles créations charcutières et fromagères ; le développement massif, inexorable de la randonnée, et jusqu'à l'outing de Jean-Pierre Pernaut, tout concourait à ce fait sociologique nouveau : pour la première fois en réalité en France depuis J.J. Rousseau, la campagne était redevenue tendance."


"La célèbre phrase “la carte n’est pas le territoire” ne vient pas d’un géographe, mais du fondateur de la “sémantique générale”, Alfred Korzybski dans les années 1930. Elle signifie que la représentation ne peut pas être ce qu’elle représente, parce que sa fonction même est d’appliquer des filtres pour rendre cet objet intelligible. Elle exprime un espoir : le monde est toujours plus riche que ce que vous croyez ; il existe toujours d’autres possibilités que celles que vous pouvez percevoir et même concevoir ; il y a toujours quelque chose à découvrir.

L’expression sensible du monde livrera toujours autre chose que sa simulation ou sa représentation. Mais la nouveauté d’aujourd’hui tient peut-être à ce que désormais, l’inverse est aussi vrai : la carte est le territoire, non parce qu'elle en serait devenue le reflet fidèle et exhaustif, mais parce qu'elle le produit, parce qu'elle le remplace à l'occasion, parce qu'elle interagit avec lui." (Daniel Kaplan)




Robin
Neoprof expérimenté


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Re: Michel Houellebecq : "La carte et le territoire"

Message par thierry75 le Mar 5 Oct 2010 - 22:55

C'est très intéressant, mais le sujet existe déjà.

thierry75
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