Vargas Llosa et l'éducation en France : une analyse intéressante dans Books

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Vargas Llosa et l'éducation en France : une analyse intéressante dans Books

Message par Igniatius le Lun 3 Jan 2011 - 21:26

Dans le dernier numéro de Books, excellente revue (mensuelle je crois), on trouve un long article de MArio Vargas Llosa sur son idée de la culture : celui-ci est passionnant et revient notamment sur une forme de refus d'un relativisme culturel trop simpliste (i.e. toutes les cultures ne se valent pas tout à fait pour lui). Il devrait ravir les nombreux littéraires de ce forum.
Au cours de cet article, il s'attarde sur la "révolution" de l'éducation en France autour de 68, c'est cet extrait que je vous propose ici.
Vous pouvez consulter l'intégralité de l'article à l'adresse suivante :
http://www.booksmag.fr/magazine/a/mon-idee-de-la-culture.html
mais il vous faudra vous inscrire (gratuitement) pour pouvoir le lire (ainsi que deux autres extraits du numéro en cours).



"Il y a quelques années, j’ai vu à la télévision française un documentaire qui est resté gravé dans ma mémoire et dont les images me reviennent parfois, surtout quand j’entends parler du plus gros problème de notre époque : l’éducation. Ce documentaire exposait les problèmes d’un lycée de la banlieue parisienne. Cet établissement public, dont les élèves composaient un arc-en-ciel de races, de langues, de coutumes et de religions, avait été le théâtre de violences : professeurs roués de coups, agressions sexuelles dans les toilettes ou les couloirs, affrontements entre bandes rivales à coups de couteaux et de pelles. En fouillant les locaux, la police avait saisi des armes, de la drogue et de l’alcool. Le documentaire se voulait rassurant, souhaitant montrer que le pire était passé et qu’avec la bonne volonté des autorités, des professeurs, des parents et des élèves, les eaux rentraient dans leur lit.


Je venais de lire l’un des essais plaisants et sophistiqués de Michel Foucault. Avec son brio habituel, le philosophe français y affirme que l’enseignement – à l’instar de la sexualité, de la psychiatrie, de la religion, de la justice et du langage – a toujours été une « structure de pouvoir » conçue pour réprimer et domestiquer le corps social grâce à de subtiles mais très efficaces formes d’asservissement et d’aliénation qui garantissent la perpétuation des privilèges et le contrôle du pouvoir par les groupes sociaux dominants.


Or, depuis 1968 – au moins dans l’enseignement –, l’autorité qui castre les instincts libertaires des jeunes gens a volé en éclats. Et, à en juger par ce documentaire, l’effondrement et la perte de prestige de l’idée même d’enseignant (et, en dernière instance, de toute forme d’autorité) ne semblent pas avoir entraîné la libération créatrice de l’esprit de la jeunesse, mais plutôt transformé les lycées, au mieux, en institutions chaotiques, au pire, en petites satrapies de fiers-à-bras et de délinquants précoces.


Il est évident que Mai 68 n’a pas mis un terme à l’« autorité », qui était déjà soumise depuis longtemps à un processus d’affaiblissement généralisé. Toutefois, la révolution des enfants de bonne famille, la crème des classes bourgeoises et privilégiées de France, protagonistes de cet amusant carnaval qui prit pour slogan « Il est interdit d’interdire ! », a sonné le glas du concept d’autorité. Il a légitimé et donné du glamour à l’idée que toute autorité est suspecte, pernicieuse et détestable, et que l’idéal libertaire le plus noble est de l’ignorer, de la nier et de la détruire. L’autorité, au sens latin d’auctoritas, non pas de pouvoir mais, comme la définit le dictionnaire de l’Académie royale espagnole, de « prestige et crédit reconnus à une personne ou une institution en raison de sa légitimité, sa qualité ou sa compétence dans une discipline », ne s’en releva pas. Dans aucun autre domaine, cet effondrement n’a été aussi catastrophique pour la culture que dans celui de l’éducation. Le maître, privé de sa crédibilité, devenu en quelque sorte l’ennemi auquel il faut résister pour accéder à la liberté et à la dignité humaine, a non seulement perdu la confiance et le respect des élèves mais aussi des pères de famille eux-mêmes et des philosophes révolutionnaires. Ceux-ci, à la manière de l’auteur de Surveiller et punir, en firent l’incarnation (au même titre que les gardiens de prison et les psychiatres des asiles) de ces sinistres instruments utilisés par l’establishment pour brider l’esprit critique.


Beaucoup de maîtres accordèrent le plus grand crédit à cette dégradante diabolisation d’eux-mêmes et contribuèrent à aggraver les choses en considérant par exemple qu’il est aberrant de réprimander les mauvais élèves, de les faire redoubler ou de mettre des notes car, en faisant de telles distinctions, on favoriserait l’idée pernicieuse de hiérarchie, l’égoïsme, l’individualisme, l’inégalité et le racisme. Il est vrai que ces extrêmes n’ont pas contaminé tous les secteurs de la vie scolaire, mais l’une des conséquences perverses du triomphe des idées de Mai 68 a été la brutale accentuation de la division des classes à l’école. L’enseignement public était l’une des grandes réussites de la France démocratique, républicaine et laïque. Dans ses écoles et ses collèges, de très haut niveau, des générations d’élèves ont profité d’une égalité des chances qui corrigeait les asymétries et les privilèges de famille et de classe, ouvrant aux enfants des secteurs les plus défavorisés de la société la voie du progrès social, du succès professionnel et du pouvoir politique.


L’appauvrissement et le chaos dont a été victime l’enseignement public, en France comme dans le reste du monde, ont donné à l’enseignement privé un rôle prépondérant dans la formation des dirigeants politiques, professionnels et culturels d’aujourd’hui et de demain. Croyant construire un monde vraiment libre, sans répression, sans aliénation ni autoritarisme, les philosophes libertaires comme Michel Foucault et ses disciples inconscients ont contribué à ce que les pauvres restent pauvres, les riches restent riches, et les maîtres invétérés du pouvoir aient toujours le fouet à la main. Grâce à la grande révolution éducative qu’ils prônaient.


Citer le cas paradoxal de Michel Foucault n’a rien d’arbitraire. Ses intentions critiques étaient sérieuses et son idéal libertaire indiscutable. Son rejet de la culture occidentale – la seule, malgré toutes ses limites et ses dérives, à avoir fait progresser la liberté, la démocratie et les droits de l’homme au long de l’histoire – l’a amené à croire qu’il était plus facile d’accéder à l’émancipation morale et politique en jetant des pierres sur les policiers, en fréquentant les saunas gays de San Francisco ou les clubs sadomasochistes de Paris, qu’en passant par les salles de classe ou en allant voter. Et, dans sa dénonciation paranoïaque des stratagèmes auxquels, selon lui, le pouvoir a recours pour soumettre l’opinion publique à ses diktats, il a nié jusqu’au bout la réalité du sida – la maladie qui l’a tué –, considéré comme une imposture de plus de l’establishment et de ses agents scientifiques pour terroriser les citoyens en les réprimant sexuellement. Son cas est paradigmatique : la vocation du penseur le plus intelligent de sa génération fut toujours, conjointement au sérieux de ses recherches dans différents domaines du savoir (l’histoire, la psychiatrie, l’art, la sociologie, l’érotisme et, bien sûr, la philosophie), iconoclaste et provocatrice. Loin d’être le seul, il avait fait sien un mandat générationnel qui marquerait au fer rouge la culture de son temps : une propension au sophisme et aux arguties intellectuelles. C’est là une autre des raisons à la perte d’« autorité » des penseurs de notre temps : ils ne sont pas sérieux, ils jouent avec les idées et les théories comme les jongleurs de cirque avec les foulards et les massues. Ils amusent, parfois émerveillent, mais ne convainquent pas.


L’une des premières à le remarquer et à en faire une critique virulente fut Gertrude Himmelfarb. Dans un recueil à la fois polémique et excellent, intitulé On Looking Into The Abyss  (4), elle attaqua la culture postmoderne, surtout le structuralisme de Michel Foucault et la déconstruction de Jacques Derrida et Paul de Man, courants de pensée qui lui semblaient frivoles et superficiels comparés aux écoles traditionnelles de critique littéraire et historique (5)."


A l'heure où des gens comme Eric Zemmour crachent sur Stéphane Hessel en le faisant passer pour un vieillard sénile qui ne comprend rien au monde dans lequel il vit, je trouve que le regard de Vargas Llosa est plein d'acuité, à défaut d'être rassurant.

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Re: Vargas Llosa et l'éducation en France : une analyse intéressante dans Books

Message par Finrod le Lun 3 Jan 2011 - 22:11

J'ai déjà lu des choses similaire, c'est tout de même bien construit.

ah les théories de Meirieu sur les notes, si on multiplie le budget de l'EN par 2 (je suis gentil) et qu'un diminue en conséquence le quotat horaire des enseignants (c'est vachement plus de boulot, malheureusement), et qu'on les forme intensivement, et qu'on rende le métier attractif et qu'on recrute mieux en formant mieux et qu'on investisse activement faire face aux divers cas d'échec scolaire, de violence, et que ...

Non mais mis à part les 20 ou trente pré-requis indispensable et inatteignable (ensemble) à l'application de ses idées, la théorie elle est parfaitement construite.

Donc il joue oui, mais il rigole pas avec son jeux, il fait ça sérieusement. Un peu comme les gens qui font tour Eiffel en allumette, c'est une vrai création mais ya pas la place sur la cheminée (en plus ça risquerait de prendre feu).


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Re: Vargas Llosa et l'éducation en France : une analyse intéressante dans Books

Message par Igniatius le Lun 3 Jan 2011 - 22:21

@Finrod a écrit:J'ai déjà lu des choses similaire, c'est tout de même bien construit.

ah les théories de Meirieu sur les notes, si on multiplie le budget de l'EN par 2 (je suis gentil) et qu'un diminue en conséquence le quotat horaire des enseignants (c'est vachement plus de boulot, malheureusement), et qu'on les forme intensivement, et qu'on rende le métier attractif et qu'on recrute mieux en formant mieux et qu'on investisse activement faire face aux divers cas d'échec scolaire, de violence, et que ...

Non mais mis à part les 20 ou trente pré-requis indispensable et inatteignable (ensemble) à l'application de ses idées, la théorie elle est parfaitement construite.

Donc il joue oui, mais il rigole pas avec son jeux, il fait ça sérieusement. Un peu comme les gens qui font tour Eiffel en allumette, c'est une vrai création mais ya pas la place sur la cheminée (en plus ça risquerait de prendre feu).


Oui, ce sont des gens qui en fait réfutent l'idée de "normalité" des profs : ils doivent être exceptionnels et TOUS être capables d'enseigner avec la finesse requise par leurs théories.
Il existe sans doute de tels pédagogues, mais cela m'étonnerait qu'il y en ait un million en France.
Par conséquent, à force de vouloir promouvoir à tout prix leurs pratiques (dont il reste cpdt à démontrer qu'elles puissent être efficaces) auprès de personnes qui n'ont pas les compétences exceptionnelles pour les appliquer, ils créent ce profond sentiment de déclassement qui frappe actuellement une grande partie des enseignants : c'est comme si l'on nous disait "C'est de votre faute si vous n'y arrivez pas"...

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Re: Vargas Llosa et l'éducation en France : une analyse intéressante dans Books

Message par Reine Margot le Mar 4 Jan 2011 - 8:53

ça tombe bien, je viens de lire "la ville et les chiens" de VL, qui montre l'organisation d'un lycée militaire au Pérou dans les années 50, et la violence que cett institution suscite chez les élèves...


très bonne analyse de VL, j'aime voir que je ne suis pas la seule à penser cela.

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1 enseignant molesté, c’est un fait divers, pas un phénomène de société.
2 enseignants molestés, c’est un fait divers, pas un phénomène de société.
150 enseignants molestés, ce sont des faits divers, pas des phénomènes de société.
151 enseignants molestés, ce sont des faits divers, pas des phénomènes de société.
………………………………
[la progression arithmétique se poursuit en série]
…………………………………..
156 879 enseignants molestés, ce sont des faits divers, pas des phénomènes de société.
156 880 enseignants molestés, ce sont des faits divers, pas des phénomènes de société. »

Reine Margot
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Re: Vargas Llosa et l'éducation en France : une analyse intéressante dans Books

Message par InvitéN le Mar 4 Jan 2011 - 9:32

J'aime beaucoup la revue Books à laquelle j'ai été abonnée durant 1 année ( c'est très dense et je n'ai plus le temps de la lire ).

Merci pour la diffusion de cet article !

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Re: Vargas Llosa et l'éducation en France : une analyse intéressante dans Books

Message par Igniatius le Mar 4 Jan 2011 - 21:25

marquisedemerteuil a écrit:ça tombe bien, je viens de lire "la ville et les chiens" de VL, qui montre l'organisation d'un lycée militaire au Pérou dans les années 50, et la violence que cett institution suscite chez les élèves...


très bonne analyse de VL, j'aime voir que je ne suis pas la seule à penser cela.


Je crois que de plus en plus d'enseignants pensent cela, car aux premières loges de la catastrophe.
MAis les pompiers pyromanes continuent d'agir, malheureusement...

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Re: Vargas Llosa et l'éducation en France : une analyse intéressante dans Books

Message par Dulcinea le Mar 4 Jan 2011 - 22:18

Très bon VL comme d'habitude. J'adore. Je vous conseille de lire son dictionnaire amoureux de l'Amérique Latine, il rétablit un certains nombre de vérités, notamment sur la supposée candeur des indiens.

Dulcinea
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