Froid de Lars Noren, aux Editions de l'Arche

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Froid de Lars Noren, aux Editions de l'Arche

Message par Robin le Jeu 3 Mar 2011 - 13:17

"La malédiction de l'espèce humaine est de prendre la haine pour la communication."

Avec mes chaleureux remerciements à Pascale Coupon et à Pierre qui m'ont fait connaître cette pièce et son auteur.

Keith : Il saute à quelle hauteur le chien ?
Anders lève la main : Comme ça..
Keith : Il saute à quelle hauteur ?
Anders, lève encore la main et ça devient le salut hiltélien. Heil !
Keith : Hitler ! Heil!
Anders : Hitler !
Keith : Dis-le !
Karl : Quoi ?
Keith : Dis Heil Hitler.

(Extrait de "Froid" ("Kyla") de Lars Norén, aux éditions de L'Arche, texte français de Katrin Ahlgren en collaboration avec Amélie Wendling)

Dans un coin tranquille de la Suède, c'est la fin des cours. Trois amis, trois adolescents à peine sortis de l'enfance : Keith, Anders et Ismaël, s'ennuient et tuent le temps en éclusant des canettes de bière et en chahutant. Ils parlent de leur amour pour la race suédoise, la nature suédoise, expriment leur haine envers les étrangers, les "métèques", évoquent les matchs de foot, l'alcool, les rixes... Ils admirent les nazis, mais ils ressemblent comme des frères aux fanatiques de tous bords.

Anders éprouve des sentiments troubles envers Keith qui ne cadrent pas avec l'image de macho homophobe qu'il voudrait donner.

Passe un garçon nommé Karl ; c'est un enfant coréen recueilli et éduqué par une famille des environs, une famille aisée ; Karl est tout à fait intégré à la société suédoise, il travaille bien à l'école et croit aux vertus du dialogue.

"Froid" a beau être une tragédie moderne (respectant, la règle des trois unités : de lieu, de temps et d'action), le destin mène le jeu comme dans les tragédies antiques : Karl a la malchance de se trouver au mauvais moment, au mauvais endroit, avec les mauvaises personnes.

Il est attendu pour fêter son anniversaire et ses trois camarades s'amusent à lui voler un temps précieux, en jouant avec lui, avec une intelligence perverse, au jeu du chat et de la souris. Nous sommes sans cesse sur le fil du rasoir, la tension est à la limite du supportable, la pièce joue avec les nerfs des spectateurs, jusqu'au drame final.

Ismaël est un étranger, comme Karl, mais il est prêt à tout pour se faire accepter par les deux autres (on apprend qu'il souffre de troubles mentaux, d'hallucinations, et qu'il a mis le feu à la salle des professeurs du collège), même s'ils le traitent, à l'occasion, comme un chien.

Il n'a pas mauvais fond et serait plutôt d'accord pour laisser partir Karl, mais c'est sans compter sur la fascination pour le pire qui habite Keith et Anders et ce sera finalement Ismaël, sommé par Keith, qui commettra l'irréparable.

Ce texte noir et dérangeant qui ne s'embarrasse ni de beau langage, ni de subtilité psychologique, nous introduit dans l'univers mental d'une jeunesse à la dérive, saturée de ressentiments et de préjugés, fascinée par la violence, l'autodestruction et le passage à l'acte.

Il s'inspire d'un fait divers réel dont nous avons eu l'équivalent en France avec Youssouf Fofana et le "Gang des Barbares".

"Le Mal ne procède pas de l'élan originel, écrit Alain Finkelkraut à propos de "Tout passe" de Vassili Grossman dans "Un cœur intelligent", Le Mal est dans l'élan lui-même, dans le fait de localiser le Mal, de lui découvrir une adresse (le Koulak, le Bourgeois, le Juif, l'Étranger, le Métèque... "l'Autre") et de se vouer avec une ardeur rédemptrice à son anéantissement."

"Il n'y a pas d'union sacrée sans victime expiatoire. Privée de l'aliment de la haine, la fraternité dépérirait. Pour exister, elle a besoin de chair fraîche." (à propos de "La Plaisanterie" de Milan Kundera)

Quant à la "camaraderie fusionnelle" en laquelle Sebastian Haffner voyait le cœur intime du nazisme, avec son mélange étroit de conformisme et d'amoralisme, ne la voyons-nous pas renaître autour de nous sous d'autres formes, celle évoquée dans cette pièce, justement ?

"L’effroi que suscite cette pièce à la lecture est le même que celui que je cherche pour les spectateurs. Nul ne peut sortir indemne de cette tragédie.

Que de la confrontation de ce drame naisse une réflexion sur l’héritage laissé aux plus jeunes générations, sur la faillite d’un système, et sur le grand absent de ce texte, le mot « amour » (Howard Barker)

Né en 1944, à Stokholm, Lars Norén est un poète, metteur en scène, dramaturge et auteur dramatique suédois.

Considéré comme le successeur de Strindberg, de Bergmann ou d'Ibsen, son travail est centré sur des thématiques psychologiques, psychiatriques ou sociales.

Auteur de plus de quarante pièces de théâtre, son œuvre, sans être autobiographique, est imprégnée de résurgences personnelles telles que les perversions sexuelles, les maladies psychiatriques (il fut interné à l'âge de 20 ans pour schizophrénie), les relations conflictuelles entre parents et enfants et le recours à la violence.

Après avoir succédé à Ingmar Bergman à la tête du Théâtre national de Suède, Norén est depuis 1999, le Directeur artistique du Riks Drama au Riksteatern le théâtre national itinérant suédois.

En 2007, il publie et met en scène une pièce de théâtre intitulée "À la mémoire d'Anna Politkvoskaïa", en référence à la célèbre journaliste russe assassinée en octobre 2006.

Dans ses dernières pièces, il explore le monde des plus démunis et des plus faibles, montre l’univers de l’enfermement psychiatrique et carcéral par le truchement d’une langue riche, drôle et vivace.

Robin
Neoprof expérimenté


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