La littérature égyptienne contemporaine

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

La littérature égyptienne contemporaine

Message par John le Lun 18 Avr 2011 - 1:49

Excellent article de Mounira Chatti sur trois romans phares de la littérature égyptienne contemporaine.

On rêverait de pouvoir écrire de tels articles : http://www.revue-silene.com/f/index.php?sp=comm&comm_id=31

Extrait :

Traumas et apories de l’identité arabe contemporaine - (Tewfik Hakim, Naguib Mahfouz, Alaa El Aswany)

Mounira Chatti - Maître de Conférences à l’Université de la Nouvelle-Calédonie

« Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au-delà. »
Montaigne, Essais, I, III

Depuis la nahda (« renaissance »), qui se prolonge de la fin du XVIIIème siècle jusqu’aux années 1950, la question de la différence, inaugurant le rapport à soi mais aussi à l’altérité, qui met en jeu la mémoire, donc l’histoire personnelle et collective, est centrale dans le monde arabo-musulman. La configuration et l’articulation de l’identité et de la différence constituent une problématique éminemment politique, une problématique urgente et cruciale, dont la résolution, d’une manière ou d’une autre, oriente déjà le présent (et l’avenir) de ce monde. Marquée par la rencontre avec l’Occident, la nahda est porteuse d’une tension constante et extrême entre ouverture à l’autre et retour sur soi, entre occidentalisation, le plus souvent jugée comme acculturation, et idéalisation qui va jusqu’à la naturalisation et l’essentialisation du passé. Selon le critique syrien Georges Tarabichi, le monde arabo-musulman vit de manière tragique sa « blessure anthropologique » née du « choc de la rencontre avec l’Occident »1. Le monde arabe s’est découvert comme arriéré dans le miroir de l’Occident développé. La blessure fut double car, dans la conscience arabe commune, l’Occident était arriéré, et l’Orient était développé. Dans la langue arabe, la signification et l’enjeu du mot « culture » vont se métamorphoser alors que, jusque-là et depuis le VIIIème siècle, « culture » signifiait « apprentissage » ou « savoir-faire »2. De même, jusqu’à la campagne d’Égypte, « héritage » avait seulement un sens matériel. La nouvelle signification de l’héritage, la prise de conscience même de son existence, au sens de la « culture des anciens », datent de la rencontre avec l’Occident3.

Dans la littérature arabe contemporaine, la représentation de la question de l’identité à soi s’accomplit selon deux modalités antithétiques : l’identité à soi est posée comme une tautologie ; l’identité à soi est au cœur d’une problématique de la différenciation. Nous avons choisi d’examiner la représentation de l’identité et de la différence dans quelques romans égyptiens emblématiques de l’histoire littéraire – en particulier, de l’histoire du genre romanesque - dans le champ arabo-musulman. La question de l’Autre, comme le note Georges Tarabichi, est le trait définitoire du roman arabe : elle est liée à son émergence ; et elle détermine sa structure narrative. Bien qu’on ait souvent tenté de l’enraciner dans la culture arabe, c’est-à-dire de le raccrocher à d’autres formes traditionnelles du récit, le roman pourrait se définir comme « l’art de l’autre »4. Cette altérité du genre romanesque est dédoublée par sa thématique privilégiée, celle de l’identité et de la différence, depuis que Tewfik El Hakim en a proposé le modèle initial et quasi définitif dans Un oiseau d’Orient.

À ces deux éléments conjoncturels qui alimentent la problématique de l’identité et de la différence – la blessure narcissique de l’égo arabe et l’intrusion du roman – s’ajoute un élément structurel, celui de l’assise virile dans la tradition musulmane. La différence sexuelle – et singulièrement les attributs du féminin et du masculin - excèdent, de manière explicite ou implicite, la représentation narrative de toute autre différence. À ce propos, on peut rappeler qu’en se posant la question du fondement de la hiérarchie des sexes, Françoise Héritier met en évidence l’existence de ce qu’elle nomme une « valence différentielle des sexes » universellement repérable. Dans toute société, la différence des sexes structure la pensée puisqu’elle en commande les concepts primordiaux. De l’observation de la différence anatomique et physiologique des sexes « découlent des notions abstraites dont le prototype est l’opposition identique/différent »5. Nadia Tazi décrit ainsi le nomos du monde arabo-musulman, qui est structuré par la prévalence du mâle : « Cette culture ne se borne pas à servir l’homme-adulte-musulman au détriment des autres […] minorisés. Elle sature et elle polarise le gender. L’homme doit se postuler comme souverainement masculin, comme Un, et il ne cesse de se définir négativement en rapport à l’autre. Son éminence est visible au point d’en devenir aveuglante : la virilité est la tache aveugle de ce monde. »6

Dans Un oiseau d’Orient, Tewfik El Hakim pose l’identité à soi comme une tautologie en recourant aux catégories « mâle » et « femelle » pour qualifier les identités, les valeurs, les représentations de l’Orient et de l’Occident. Vingt ans après, dans Les fils de la médina, Naguib Mahfouz fait un choix radicalement différent en représentant l’identité et la différence en dehors de toute réification de soi et de l’autre. Ce roman, toujours interdit en Égypte depuis 1959, invite à une sorte de rupture épistémologique : l’ironie et les symboles qui s’y déploient rompent avec la conception épique du passé, et font craquer les fondations mêmes de l’identité arabo-musulmane en rappelant que l’origine du Coran n’est autre que l’Ancien Testament, confrontant ainsi le « mâle » arabe, qui se pensait comme une entité pure, à l’altérité juive dont les attributs sont, également, masculins. Au début de ce XXIème siècle, Alaa El Aswany met en scène, dans L’Immeuble Yacoubian, de nouveaux personnages dont les identités sont minorisées : la femme égyptienne, l’homosexuel égyptien, et l’islamiste qui finira terroriste et martyr. La réception de ce roman, qui a rencontré un succès inédit, est emblématique des configurations et interrogations identitaires arabes actuelles.

_________________
En achetant des articles au lien ci-dessous, vous nous aidez, sans frais, à gérer le forum. Merci !


"Celui qui ne participe pas à la lutte participe à la défaite" (Brecht)
"La nostalgie, c'est plus ce que c'était" (Simone Signoret)
"Les médias participent à la falsification permanente de l'information" (Umberto Eco)

John
Médiateur


Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut


 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum