L'enseignant face à la réunionite
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L'enseignant face à la réunionite
Trouvé dans La Quinzaine, journal du SNALC, cet article de 2008 que j'ai trouvé pertinent.
« Réunionite » et réforme
« Il ne manque à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille s'appelât travailler… » La formule des Caractères de La Bruyère, écho à l’otium cum dignitate [1] de Cicéron, n'est pas souvent évoquée à propos du métier d’enseignant, et pourtant elle constitue le socle sur lequel ce dernier a fonctionné pendant de nombreuses années. Elle a pour elle de permettre l’expression de la personnalité de celui qui devant sa classe présente des connaissances, des démarches, des réflexions qu’il a eu le loisir de construire chez lui, en consultant la documentation qu’il a estimée nécessaire, en lisant, en éprouvant tel ou tel cheminement. Ce travail de préparation, en fait, demeure souterrain, l’élève n’est jamais, et heureusement, invité à entrer dans la cuisine. Le résultat que nous avons connu est un enseignement marqué du sceau de l’enseignant. Et nos souvenirs nous rappellent qu’avoir un tel ou un tel, c’était telle « manie », bien innocente la plupart du temps, tels types de contrôles, nous oserions écrire c’était la rencontre chaque année nouvelle avec des êtres humains dont les élèves travailleurs attendaient quelque chose, et dont les non travailleurs n’attendaient de toutes façons rien – attendent-ils jamais rien d’un enseignant qu’une éventuelle absence ?
Depuis quelques années, cette situation devient une sorte de monstre. On (mais qui ?) a décrété que les enseignants devaient travailler en équipe, suivre des progressions parallèles, donner des devoirs communs, présenter aux familles des évaluations lissées, aux moyennes identiques dans toutes les divisions d’une même classe – et en l’occurrence, « moyennes identiques » prend un sens nouveau, qui est « supérieur si possible à 12/20 ». Crainte d’une révolution judiciaire qui conduirait l’enseignant aux moyennes dysharmoniques au tribunal ? Pourquoi dépersonnaliser ainsi le métier ?
Je n’ai pas de réponse objective. Mais pendant que les enseignants se réunissent, hors temps de travail décompté, bien sûr, pour élaborer la foultitude de gadgets modernes destinés à uniformiser l’ensemble (qui n’a pas connu d’ahurissantes séances destinées à construire un barème de brevet blanc au quart de point près, avec un découpage des questions qui préserve la possibilité d’avoir 12 à n’importe quel analphabète moyen, est un homme heureux) ; pendant qu’ils choisissent quels texticulets faire lire, tirés du manuel étique autant qu’unique en fonction dans l’établissement ; pendant qu’ils s’échangent cours, notes, corrigés d’exercices, plans tout faits (Ah la poésie lyrique opposée à la poésie engagée ! Harry Potter ! L’Autobiographie d’une courgette !) ; dans tout ce fatras, quelle approche personnelle peuvent-ils espérer bâtir ? Ces pourtant proclamés pédagogues me semblent oublier un fait essentiel : la pédagogie, avant l’IUFM et les « sciences » de l’éducation (sic), c’est avant tout la rencontre d’un homme et d’un groupe, et l’homme qui parle doit être à l’aise dans ce qu’il dit. Ou alors, autant rédiger des polycopiés et les envoyer aux élèves, autant pratiquer l’enseignement à distance généralisé.
On ne m’enlèvera pas de l’idée que ces nouvelles pratiques sont acceptées, voire recherchées, parce qu’elles dégagent du temps libre à la maison, non plus pour élaborer des cours, pour réfléchir à une discipline qui intéresse, mais pour participer à la ronde des loisirs qui caractérise notre époque. Professeur de lettres, pendant vingt-cinq ans, je n’ai pas lu un livre pour moi sans penser à l’usage qui pourrait en être fait dans une classe ; pendant vingt-cinq ans, n’en déplaise aux contempteurs de « mes trois mois de vacances », je ne me suis jamais senti totalement détaché de mon métier – et j’ai aimé et j’aime encore cela. Aujourd’hui, il semble qu’être prof, dans l’esprit des orientations prévisibles du ministre Darcos, comme dans celui des annonces démagogiques de naguère de la candidate Royal, être prof, donc, c’est papoter entre collègues, se réunir encore et toujours, délivrer un cours le plus uniforme possible – ah non, pardon, prévoir toutes sortes de séances communes de remédiations, le tout en 35 h de présence hebdomadaire, et rideau ! Mais au lycée ou au collège, où vais-je mettre ma bibliothèque qui envahit mon petit appartement ? Où vais-je pouvoir m’installer pour être au calme si j’ai besoin de corriger des copies ? Réponse : il faut que je n’aie plus besoin de livres, il faut que ma correction soit collégiale, il faut du col-lec-tif. D'ailleurs, ça marche bien en sports, d’ailleurs les Anglais, d’ailleurs les Finnois… (qu’on puisse prendre le système britannique pour modèle est d’ailleurs un signe ahurissant de la non ambition que la puissance publique entretient vis-à-vis de l’école publique).
Et si c’était là une pratique d’enseignants qui n’ont plus rien à enseigner et qui pourront, quand les nécessités économiques se seront montrées plus exigeantes, être remplacés par n’importe qui, qui se coulera dans les cours communs et les démarches contractualisées, et n’aura, au fond, plus besoin de rien de ce qui faisait la dignité du professeur : son savoir, son métier, sa « patte » ? J’ai peut-être mauvais esprit, mais je souffre que tous ceux qui me font la leçon sur le thème « c’est mieux en équipe » soient des gens… qui n’enseignent plus dans les classes concernées. Et je note que les remplacements de courte durée ont déjà bien ouvert la voie à « tout le monde peut remplacer tout le monde », sous le prétexte qu’une heure perdue ne pouvait le demeurer sans que l’infamie rejaillît sur l’Institution. Eh bien moi, je suis de ceux qui pensent qu’une heure faite avec un autre enseignant est une heure inutile, si ce n’est contre productive ; qu’un prof doit avoir son cours à lui, dont il ne rend compte qu’à son I.P.R. ; et que l’enseignement est un métier difficile parce qu’il faut être exigeant dans ses attentes, mais surtout parce qu’il faut s’impliquer personnellement et non se cacher derrière le collectif de la réunionite. Et c’est ce discours que j’aimerais entendre plus souvent relayé par les syndicats, au premier rang desquels le mien, le SNALC.
Bonne rentrée à tous.
C.O., lettres classiques
[1] On pourrait peut-être traduire par « oisiveté non indigne ».
« Réunionite » et réforme
« Il ne manque à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille s'appelât travailler… » La formule des Caractères de La Bruyère, écho à l’otium cum dignitate [1] de Cicéron, n'est pas souvent évoquée à propos du métier d’enseignant, et pourtant elle constitue le socle sur lequel ce dernier a fonctionné pendant de nombreuses années. Elle a pour elle de permettre l’expression de la personnalité de celui qui devant sa classe présente des connaissances, des démarches, des réflexions qu’il a eu le loisir de construire chez lui, en consultant la documentation qu’il a estimée nécessaire, en lisant, en éprouvant tel ou tel cheminement. Ce travail de préparation, en fait, demeure souterrain, l’élève n’est jamais, et heureusement, invité à entrer dans la cuisine. Le résultat que nous avons connu est un enseignement marqué du sceau de l’enseignant. Et nos souvenirs nous rappellent qu’avoir un tel ou un tel, c’était telle « manie », bien innocente la plupart du temps, tels types de contrôles, nous oserions écrire c’était la rencontre chaque année nouvelle avec des êtres humains dont les élèves travailleurs attendaient quelque chose, et dont les non travailleurs n’attendaient de toutes façons rien – attendent-ils jamais rien d’un enseignant qu’une éventuelle absence ?
Depuis quelques années, cette situation devient une sorte de monstre. On (mais qui ?) a décrété que les enseignants devaient travailler en équipe, suivre des progressions parallèles, donner des devoirs communs, présenter aux familles des évaluations lissées, aux moyennes identiques dans toutes les divisions d’une même classe – et en l’occurrence, « moyennes identiques » prend un sens nouveau, qui est « supérieur si possible à 12/20 ». Crainte d’une révolution judiciaire qui conduirait l’enseignant aux moyennes dysharmoniques au tribunal ? Pourquoi dépersonnaliser ainsi le métier ?
Je n’ai pas de réponse objective. Mais pendant que les enseignants se réunissent, hors temps de travail décompté, bien sûr, pour élaborer la foultitude de gadgets modernes destinés à uniformiser l’ensemble (qui n’a pas connu d’ahurissantes séances destinées à construire un barème de brevet blanc au quart de point près, avec un découpage des questions qui préserve la possibilité d’avoir 12 à n’importe quel analphabète moyen, est un homme heureux) ; pendant qu’ils choisissent quels texticulets faire lire, tirés du manuel étique autant qu’unique en fonction dans l’établissement ; pendant qu’ils s’échangent cours, notes, corrigés d’exercices, plans tout faits (Ah la poésie lyrique opposée à la poésie engagée ! Harry Potter ! L’Autobiographie d’une courgette !) ; dans tout ce fatras, quelle approche personnelle peuvent-ils espérer bâtir ? Ces pourtant proclamés pédagogues me semblent oublier un fait essentiel : la pédagogie, avant l’IUFM et les « sciences » de l’éducation (sic), c’est avant tout la rencontre d’un homme et d’un groupe, et l’homme qui parle doit être à l’aise dans ce qu’il dit. Ou alors, autant rédiger des polycopiés et les envoyer aux élèves, autant pratiquer l’enseignement à distance généralisé.
On ne m’enlèvera pas de l’idée que ces nouvelles pratiques sont acceptées, voire recherchées, parce qu’elles dégagent du temps libre à la maison, non plus pour élaborer des cours, pour réfléchir à une discipline qui intéresse, mais pour participer à la ronde des loisirs qui caractérise notre époque. Professeur de lettres, pendant vingt-cinq ans, je n’ai pas lu un livre pour moi sans penser à l’usage qui pourrait en être fait dans une classe ; pendant vingt-cinq ans, n’en déplaise aux contempteurs de « mes trois mois de vacances », je ne me suis jamais senti totalement détaché de mon métier – et j’ai aimé et j’aime encore cela. Aujourd’hui, il semble qu’être prof, dans l’esprit des orientations prévisibles du ministre Darcos, comme dans celui des annonces démagogiques de naguère de la candidate Royal, être prof, donc, c’est papoter entre collègues, se réunir encore et toujours, délivrer un cours le plus uniforme possible – ah non, pardon, prévoir toutes sortes de séances communes de remédiations, le tout en 35 h de présence hebdomadaire, et rideau ! Mais au lycée ou au collège, où vais-je mettre ma bibliothèque qui envahit mon petit appartement ? Où vais-je pouvoir m’installer pour être au calme si j’ai besoin de corriger des copies ? Réponse : il faut que je n’aie plus besoin de livres, il faut que ma correction soit collégiale, il faut du col-lec-tif. D'ailleurs, ça marche bien en sports, d’ailleurs les Anglais, d’ailleurs les Finnois… (qu’on puisse prendre le système britannique pour modèle est d’ailleurs un signe ahurissant de la non ambition que la puissance publique entretient vis-à-vis de l’école publique).
Et si c’était là une pratique d’enseignants qui n’ont plus rien à enseigner et qui pourront, quand les nécessités économiques se seront montrées plus exigeantes, être remplacés par n’importe qui, qui se coulera dans les cours communs et les démarches contractualisées, et n’aura, au fond, plus besoin de rien de ce qui faisait la dignité du professeur : son savoir, son métier, sa « patte » ? J’ai peut-être mauvais esprit, mais je souffre que tous ceux qui me font la leçon sur le thème « c’est mieux en équipe » soient des gens… qui n’enseignent plus dans les classes concernées. Et je note que les remplacements de courte durée ont déjà bien ouvert la voie à « tout le monde peut remplacer tout le monde », sous le prétexte qu’une heure perdue ne pouvait le demeurer sans que l’infamie rejaillît sur l’Institution. Eh bien moi, je suis de ceux qui pensent qu’une heure faite avec un autre enseignant est une heure inutile, si ce n’est contre productive ; qu’un prof doit avoir son cours à lui, dont il ne rend compte qu’à son I.P.R. ; et que l’enseignement est un métier difficile parce qu’il faut être exigeant dans ses attentes, mais surtout parce qu’il faut s’impliquer personnellement et non se cacher derrière le collectif de la réunionite. Et c’est ce discours que j’aimerais entendre plus souvent relayé par les syndicats, au premier rang desquels le mien, le SNALC.
Bonne rentrée à tous.
C.O., lettres classiques
[1] On pourrait peut-être traduire par « oisiveté non indigne ».
Dernière édition par Cripure le Jeu 28 Avr 2011, 13:41, édité 2 fois

Cripure- Bon génie
Re: L'enseignant face à la réunionite
Je découvre et je suis d'accord avec ce monsieur
cette année il faudra qu'en plus de travailler en équipe avec les collègues qui font les mêmes matières que moi, je travaille en équipe avec ceux qui sont sur le même niveau que moi, et qu'en plus je partage deux classes avec un collègue
Alors quand puis je faire de la pédagogie différenciée, travailler les projets individuels et personnaliser mon cours en fonction de ce que je suis (l'émetteur) et à qui je m'adresse (mes élèves, différents chaque année).Une des simples bases de la situation de communication et de la relation pédagogique est occulté...
J'ai perdu entre deux à trois heures de nuit du lundi au mardi du mardi au mercredi du mercredi au jeudi, du jeudi au vendredi
Ca craint à 17 ans de carrière
cette année il faudra qu'en plus de travailler en équipe avec les collègues qui font les mêmes matières que moi, je travaille en équipe avec ceux qui sont sur le même niveau que moi, et qu'en plus je partage deux classes avec un collègue
Alors quand puis je faire de la pédagogie différenciée, travailler les projets individuels et personnaliser mon cours en fonction de ce que je suis (l'émetteur) et à qui je m'adresse (mes élèves, différents chaque année).Une des simples bases de la situation de communication et de la relation pédagogique est occulté...
J'ai perdu entre deux à trois heures de nuit du lundi au mardi du mardi au mercredi du mercredi au jeudi, du jeudi au vendredi
Ca craint à 17 ans de carrière

Sugnet- Niveau 6
Re: L'enseignant face à la réunionite
Superbe.
_________________
"On va bien lentement dans ton pays ! Ici, vois-tu, on est obligé de courir tant qu'on peut pour rester au même endroit. Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite que ça !" (Lewis Carroll)
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Celeborn- Médiateur
Re: L'enseignant face à la réunionite
On est de plus en plus dans la réunionnite, "l'occupationnel", dans la "gestion", dans l'optimisation, le "rendement" , l'interchangeabilité du prof , dans le lissage des résultats.
Beaucoup de management et de marketing....
Beaucoup de management et de marketing....

leyade- Vénérable
Re: L'enseignant face à la réunionite
qu’on puisse prendre le système britannique pour modèle est d’ailleurs un signe ahurissant de la non ambition que la puissance publique entretient vis-à-vis de l’école publique
Pour y avoir enseigné, je ne peux que me joindre à cette analyse (essayez d'enseigner la place des pronoms compléments en français - dans une phrase comme: "je le lui donne", par exemple- quand vous avez des élèves de terminale qui ne savent pas ce qu'est un sujet ni un verbe!).
Et je pense qu'on essaie de faire pire en France! Par exemple, et pour rester dans le sujet proposé, au Royaume-Uni, en langue, il y a des objectifs grammaticaux et lexicaux à aborder quelque soit la classe selon le trimestre, mais on est parfaitement libre d'utiliser les ressources que l'on souhaite. C'est un peu comme si le programme (local, pas national!) était juste plus précis dans le temps. J'ai l'impression qu'en France, on veut que tout le monde fasse la même chose avec les mêmes documents.

MelanieSLB- Habitué(e) du forum
Re: L'enseignant face à la réunionite
Cripure a écrit:Trouvé dans La Quinzaine, journal du SNALC, cet article de 2008 que j'ai trouvé pertinent.
« Réunionite » et réforme
« Il ne manque à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille s'appelât travailler… » La formule des Caractères de La Bruyère, écho à l’otium cum dignitate [1] de Cicéron, n'est pas souvent évoquée à propos du métier d’enseignant, et pourtant elle constitue le socle sur lequel ce dernier a fonctionné pendant de nombreuses années. Elle a pour elle de permettre l’expression de la personnalité de celui qui devant sa classe présente des connaissances, des démarches, des réflexions qu’il a eu le loisir de construire chez lui, en consultant la documentation qu’il a estimée nécessaire, en lisant, en éprouvant tel ou tel cheminement. Ce travail de préparation, en fait, demeure souterrain, l’élève n’est jamais, et heureusement, invité à entrer dans la cuisine. Le résultat que nous avons connu est un enseignement marqué du sceau de l’enseignant. Et nos souvenirs nous rappellent qu’avoir un tel ou un tel, c’était telle « manie », bien innocente la plupart du temps, tels types de contrôles, nous oserions écrire c’était la rencontre chaque année nouvelle avec des êtres humains dont les élèves travailleurs attendaient quelque chose, et dont les non travailleurs n’attendaient de toutes façons rien – attendent-ils jamais rien d’un enseignant qu’une éventuelle absence ?
Depuis quelques années, cette situation devient une sorte de monstre. On (mais qui ?) a décrété que les enseignants devaient travailler en équipe, suivre des progressions parallèles, donner des devoirs communs, présenter aux familles des évaluations lissées, aux moyennes identiques dans toutes les divisions d’une même classe – et en l’occurrence, « moyennes identiques » prend un sens nouveau, qui est « supérieur si possible à 12/20 ». Crainte d’une révolution judiciaire qui conduirait l’enseignant aux moyennes dysharmoniques au tribunal ? Pourquoi dépersonnaliser ainsi le métier ?
Je n’ai pas de réponse objective. Mais pendant que les enseignants se réunissent, hors temps de travail décompté, bien sûr, pour élaborer la foultitude de gadgets modernes destinés à uniformiser l’ensemble (qui n’a pas connu d’ahurissantes séances destinées à construire un barème de brevet blanc au quart de point près, avec un découpage des questions qui préserve la possibilité d’avoir 12 à n’importe quel analphabète moyen, est un homme heureux) ; pendant qu’ils choisissent quels texticulets faire lire, tirés du manuel étique autant qu’unique en fonction dans l’établissement ; pendant qu’ils s’échangent cours, notes, corrigés d’exercices, plans tout faits (Ah la poésie lyrique opposée à la poésie engagée ! Harry Potter ! L’Autobiographie d’une courgette !) ; dans tout ce fatras, quelle approche personnelle peuvent-ils espérer bâtir ? Ces pourtant proclamés pédagogues me semblent oublier un fait essentiel : la pédagogie, avant l’IUFM et les « sciences » de l’éducation (sic), c’est avant tout la rencontre d’un homme et d’un groupe, et l’homme qui parle doit être à l’aise dans ce qu’il dit. Ou alors, autant rédiger des polycopiés et les envoyer aux élèves, autant pratiquer l’enseignement à distance généralisé.
On ne m’enlèvera pas de l’idée que ces nouvelles pratiques sont acceptées, voire recherchées, parce qu’elles dégagent du temps libre à la maison, non plus pour élaborer des cours, pour réfléchir à une discipline qui intéresse, mais pour participer à la ronde des loisirs qui caractérise notre époque. Professeur de lettres, pendant vingt-cinq ans, je n’ai pas lu un livre pour moi sans penser à l’usage qui pourrait en être fait dans une classe ; pendant vingt-cinq ans, n’en déplaise aux contempteurs de « mes trois mois de vacances », je ne me suis jamais senti totalement détaché de mon métier – et j’ai aimé et j’aime encore cela. Aujourd’hui, il semble qu’être prof, dans l’esprit des orientations prévisibles du ministre Darcos, comme dans celui des annonces démagogiques de naguère de la candidate Royal, être prof, donc, c’est papoter entre collègues, se réunir encore et toujours, délivrer un cours le plus uniforme possible – ah non, pardon, prévoir toutes sortes de séances communes de remédiations, le tout en 35 h de présence hebdomadaire, et rideau ! Mais au lycée ou au collège, où vais-je mettre ma bibliothèque qui envahit mon petit appartement ? Où vais-je pouvoir m’installer pour être au calme si j’ai besoin de corriger des copies ? Réponse : il faut que je n’aie plus besoin de livres, il faut que ma correction soit collégiale, il faut du col-lec-tif. D'ailleurs, ça marche bien en sports, d’ailleurs les Anglais, d’ailleurs les Finnois… (qu’on puisse prendre le système britannique pour modèle est d’ailleurs un signe ahurissant de la non ambition que la puissance publique entretient vis-à-vis de l’école publique).
Et si c’était là une pratique d’enseignants qui n’ont plus rien à enseigner et qui pourront, quand les nécessités économiques se seront montrées plus exigeantes, être remplacés par n’importe qui, qui se coulera dans les cours communs et les démarches contractualisées, et n’aura, au fond, plus besoin de rien de ce qui faisait la dignité du professeur : son savoir, son métier, sa « patte » ? J’ai peut-être mauvais esprit, mais je souffre que tous ceux qui me font la leçon sur le thème « c’est mieux en équipe » soient des gens… qui n’enseignent plus dans les classes concernées. Et je note que les remplacements de courte durée ont déjà bien ouvert la voie à « tout le monde peut remplacer tout le monde », sous le prétexte qu’une heure perdue ne pouvait le demeurer sans que l’infamie rejaillît sur l’Institution. Eh bien moi, je suis de ceux qui pensent qu’une heure faite avec un autre enseignant est une heure inutile, si ce n’est contre productive ; qu’un prof doit avoir son cours à lui, dont il ne rend compte qu’à son I.P.R. ; et que l’enseignement est un métier difficile parce qu’il faut être exigeant dans ses attentes, mais surtout parce qu’il faut s’impliquer personnellement et non se cacher derrière le collectif de la réunionite. Et c’est ce discours que j’aimerais entendre plus souvent relayé par les syndicats, au premier rang desquels le mien, le SNALC.
Bonne rentrée à tous.
C.O., lettres classiques
[1] On pourrait peut-être traduire par « oisiveté non indigne ».

gelsomina31- Habitué(e) du forum
Re: L'enseignant face à la réunionite
C'est bien écrit, c'est drôle, c'est redoutable, effrayant, affligeant... bref, c'est tellement juste qu'on a envie d'en rire ET d'en pleurer!
Bravo et merci pour ce billet.
Bravo et merci pour ce billet.
Melle Shrek- Fidèle du forum
Re: L'enseignant face à la réunionite
Beau texte, très pertinent. Merci d'avoir partagé cette lecture.

Pryneia- Niveau 9
Re: L'enseignant face à la réunionite
C'est un texte magnifique et bouleversant dont j'aimerais qu'il eût été écrit par un professeur d'histoire-géographie. Il est vrai que pour servir le B.O texto, peu importe le cuisinier/la cuisinière. Mais qu'il soit plus intelligent que ne l'avaient pensé/imaginé ses rédacteurs (je fais plaisir à Cripure là...
), il faut un professeur honnête, un(e) historien(ne), un(e) géographe qui aime suffisamment sa discipline d'origine et d'adoption pour ne pas laisser le politique s'immiscer dans ce qu'il ignore et redonner sens à ce qui en a été délibérément privé.

condorcet- Empereur
Re: L'enseignant face à la réunionite
Très beau texte. La correction du Brevet a encore été un exemple édifiant de ce lissage au 12/20 avec rien dans la copie

caribouc- Sage
Re: L'enseignant face à la réunionite
Cripure a écrit:Trouvé dans La Quinzaine, journal du SNALC, cet article de 2008 que j'ai trouvé pertinent.
« Réunionite » et réforme
« Il ne manque à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille s'appelât travailler… » La formule des Caractères de La Bruyère, écho à l’otium cum dignitate [1] de Cicéron, n'est pas souvent évoquée à propos du métier d’enseignant, et pourtant elle constitue le socle sur lequel ce dernier a fonctionné pendant de nombreuses années. Elle a pour elle de permettre l’expression de la personnalité de celui qui devant sa classe présente des connaissances, des démarches, des réflexions qu’il a eu le loisir de construire chez lui, en consultant la documentation qu’il a estimée nécessaire, en lisant, en éprouvant tel ou tel cheminement. Ce travail de préparation, en fait, demeure souterrain, l’élève n’est jamais, et heureusement, invité à entrer dans la cuisine. Le résultat que nous avons connu est un enseignement marqué du sceau de l’enseignant. Et nos souvenirs nous rappellent qu’avoir un tel ou un tel, c’était telle « manie », bien innocente la plupart du temps, tels types de contrôles, nous oserions écrire c’était la rencontre chaque année nouvelle avec des êtres humains dont les élèves travailleurs attendaient quelque chose, et dont les non travailleurs n’attendaient de toutes façons rien – attendent-ils jamais rien d’un enseignant qu’une éventuelle absence ?
Depuis quelques années, cette situation devient une sorte de monstre. On (mais qui ?) a décrété que les enseignants devaient travailler en équipe, suivre des progressions parallèles, donner des devoirs communs, présenter aux familles des évaluations lissées, aux moyennes identiques dans toutes les divisions d’une même classe – et en l’occurrence, « moyennes identiques » prend un sens nouveau, qui est « supérieur si possible à 12/20 ». Crainte d’une révolution judiciaire qui conduirait l’enseignant aux moyennes dysharmoniques au tribunal ? Pourquoi dépersonnaliser ainsi le métier ?
Je n’ai pas de réponse objective. Mais pendant que les enseignants se réunissent, hors temps de travail décompté, bien sûr, pour élaborer la foultitude de gadgets modernes destinés à uniformiser l’ensemble (qui n’a pas connu d’ahurissantes séances destinées à construire un barème de brevet blanc au quart de point près, avec un découpage des questions qui préserve la possibilité d’avoir 12 à n’importe quel analphabète moyen, est un homme heureux) ; pendant qu’ils choisissent quels texticulets faire lire, tirés du manuel étique autant qu’unique en fonction dans l’établissement ; pendant qu’ils s’échangent cours, notes, corrigés d’exercices, plans tout faits (Ah la poésie lyrique opposée à la poésie engagée ! Harry Potter ! L’Autobiographie d’une courgette !) ; dans tout ce fatras, quelle approche personnelle peuvent-ils espérer bâtir ? Ces pourtant proclamés pédagogues me semblent oublier un fait essentiel : la pédagogie, avant l’IUFM et les « sciences » de l’éducation (sic), c’est avant tout la rencontre d’un homme et d’un groupe, et l’homme qui parle doit être à l’aise dans ce qu’il dit. Ou alors, autant rédiger des polycopiés et les envoyer aux élèves, autant pratiquer l’enseignement à distance généralisé.
On ne m’enlèvera pas de l’idée que ces nouvelles pratiques sont acceptées, voire recherchées, parce qu’elles dégagent du temps libre à la maison, non plus pour élaborer des cours, pour réfléchir à une discipline qui intéresse, mais pour participer à la ronde des loisirs qui caractérise notre époque. Professeur de lettres, pendant vingt-cinq ans, je n’ai pas lu un livre pour moi sans penser à l’usage qui pourrait en être fait dans une classe ; pendant vingt-cinq ans, n’en déplaise aux contempteurs de « mes trois mois de vacances », je ne me suis jamais senti totalement détaché de mon métier – et j’ai aimé et j’aime encore cela. Aujourd’hui, il semble qu’être prof, dans l’esprit des orientations prévisibles du ministre Darcos, comme dans celui des annonces démagogiques de naguère de la candidate Royal, être prof, donc, c’est papoter entre collègues, se réunir encore et toujours, délivrer un cours le plus uniforme possible – ah non, pardon, prévoir toutes sortes de séances communes de remédiations, le tout en 35 h de présence hebdomadaire, et rideau ! Mais au lycée ou au collège, où vais-je mettre ma bibliothèque qui envahit mon petit appartement ? Où vais-je pouvoir m’installer pour être au calme si j’ai besoin de corriger des copies ? Réponse : il faut que je n’aie plus besoin de livres, il faut que ma correction soit collégiale, il faut du col-lec-tif. D'ailleurs, ça marche bien en sports, d’ailleurs les Anglais, d’ailleurs les Finnois… (qu’on puisse prendre le système britannique pour modèle est d’ailleurs un signe ahurissant de la non ambition que la puissance publique entretient vis-à-vis de l’école publique).
Et si c’était là une pratique d’enseignants qui n’ont plus rien à enseigner et qui pourront, quand les nécessités économiques se seront montrées plus exigeantes, être remplacés par n’importe qui, qui se coulera dans les cours communs et les démarches contractualisées, et n’aura, au fond, plus besoin de rien de ce qui faisait la dignité du professeur : son savoir, son métier, sa « patte » ? J’ai peut-être mauvais esprit, mais je souffre que tous ceux qui me font la leçon sur le thème « c’est mieux en équipe » soient des gens… qui n’enseignent plus dans les classes concernées. Et je note que les remplacements de courte durée ont déjà bien ouvert la voie à « tout le monde peut remplacer tout le monde », sous le prétexte qu’une heure perdue ne pouvait le demeurer sans que l’infamie rejaillît sur l’Institution. Eh bien moi, je suis de ceux qui pensent qu’une heure faite avec un autre enseignant est une heure inutile, si ce n’est contre productive ; qu’un prof doit avoir son cours à lui, dont il ne rend compte qu’à son I.P.R. ; et que l’enseignement est un métier difficile parce qu’il faut être exigeant dans ses attentes, mais surtout parce qu’il faut s’impliquer personnellement et non se cacher derrière le collectif de la réunionite. Et c’est ce discours que j’aimerais entendre plus souvent relayé par les syndicats, au premier rang desquels le mien, le SNALC.
Bonne rentrée à tous.
C.O., lettres classiques
[1] On pourrait peut-être traduire par « oisiveté non indigne ».
Très beau texte ! Merci Cripure
Ah ! Quand serons-nous débarrassés de cette formalisation-uniformisation iufmesque ?? Je me rappelle avoir souffert de ce carcan lors de ma première année de titulaire. J'ai alors mis à la poubelle les docs iufmesques et mes cours de T1 qui en étaient largement inspirés. Et aujourd'hui, j'enseigne de manière très personnelle, cherchant à donner toujours le meilleur de moi-même, à m'améliorer pour mieux transmettre, à réfléchir plutôt que de remplir des docs pédagogiques... C'est en ca que je crois ! J'aimerais être un bon professeur - j'y travaille - pas une marionnette...

Loise- Vénérable
Re: L'enseignant face à la réunionite
Merci, Cripure.
Ce texte me conforte dans l'idée que dans notre métier nous sommes seuls devant nos élèves avec notre savoir à transmettre, notre sensibilité, nos qualités - et nos défauts - et que nous ne sommes pas l'individu qui copie-colle le résultat d'un travail d'équipe. Ce qui fait partie de la liberté pédagogique, laquelle n'interdit pas non plus une réflexion à plusieurs, pas nécessairement collective.
Un seul point de désaccord
Le jour, pas si lointain, où j'ai pu lire un roman sans penser forcément à un usage pour une classe, quelle délivrance !
Ce texte me conforte dans l'idée que dans notre métier nous sommes seuls devant nos élèves avec notre savoir à transmettre, notre sensibilité, nos qualités - et nos défauts - et que nous ne sommes pas l'individu qui copie-colle le résultat d'un travail d'équipe. Ce qui fait partie de la liberté pédagogique, laquelle n'interdit pas non plus une réflexion à plusieurs, pas nécessairement collective.
Un seul point de désaccord
Professeur de lettres, pendant vingt-cinq ans, je n’ai pas lu un livre pour moi sans penser à l’usage qui pourrait en être fait dans une classe ; pendant vingt-cinq ans, n’en déplaise aux contempteurs de « mes trois mois de vacances », je ne me suis jamais senti totalement détaché de mon métier – et j’ai aimé et j’aime encore cela.
Le jour, pas si lointain, où j'ai pu lire un roman sans penser forcément à un usage pour une classe, quelle délivrance !

Thalia de G- Modérateur
Re: L'enseignant face à la réunionite
Thalia de G a écrit:Merci, Cripure.
Ce texte me conforte dans l'idée que dans notre métier nous sommes seuls devant nos élèves avec notre savoir à transmettre, notre sensibilité, nos qualités - et nos défauts - et que nous ne sommes pas l'individu qui copie-colle le résultat d'un travail d'équipe. Ce qui fait partie de la liberté pédagogique, laquelle n'interdit pas non plus une réflexion à plusieurs, pas nécessairement collective.
Bien dit! Tu as su exprimer tout le fond de ma pensée - Spoiler:
- bien mieux que je ne saurais le faire en ce moment: je suis encore en mode "vacances" ON
Melle Shrek- Fidèle du forum
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