Antoine Bueno et les 101 schtroumpfs nazis.
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Antoine Bueno et les 101 schtroumpfs nazis.
L'article complet est ici : http://www.antoinebueno.com/detail.php?id=10
Une recension est ici : http://www.elwatan.com/epoque/une-affaire-schtroumpfeuse-08-05-2011-123509_116.php
L’essentiel de mon 3ème essai romanesque, Le Triptyque de l’asphyxie (2006, La Table ronde) est consacré à une monographie des Schtroumpfs. C’est encore aujourd’hui, à ma connaissance, la seule en son genre. Aussi étonnant que cela puisse paraître, cette œuvre populaire de tout premier plan, qui a bercé des millions d’enfances, n’a presque pas fait l’objet d’études systématiques. Dans mon livre, je montre en quoi le village des schtroumpfs nous présente un archétype d’utopie totalitaire emprunt de stalinisme et de nazisme. Le présent article reprend la partie du Triptyque de l’asphyxie consacrée au nazisme chez les schtroumpfs. Le communisme schtroumpfesque est facilement perceptible. En revanche, en quoi l’œuvre est-elle emprunte de nazisme, c’est plus problématique.
Explications :
Un monde raciste
L'essence du National-socialisme réside dans son racisme. Or, la toute première aventure des schtroumpfs confronte les petits êtres bleus à une menace d'ordre raciale. Dans "Les schtroumpfs noirs"[1], une épidémie se répand dans le village et finit par contaminer toute la collectivité. Un insecte, la mouche Bzzz, est à l'origine de la maladie dont souffrent les schtroumpfs. Au début de l'épisode, elle pique un schtroumpf chargé de couper du bois dans la forêt. Presque instantanément, celui-ci se transforme en schtroumpf noir. Son unique objectif: mordre la queue des schtroumpfs sains pour les changer à leur tour en schtroumpfs noirs. C'est par ce processus que les schtroumpfs noirs se multiplient. Le village n’est sauvé que de justesse. Ainsi, dans cette aventure, lorsqu'un schtroumpf est contaminé, il ne devient pas vert, violet, mauve ou blanc... mais noir. La coloration noire du derme est la marque d'une dégénérescence dangereuse. De plus, le comportement des schtroumpfs noirs est caractéristique. Ils ont perdu toute forme d'intelligence. Réduits à l'état d'êtres primitifs, ils se déplacent en faisant des bonds et en hurlant "Gnap! Gnap! Gnap!". C'est à peu près la manière dont pouvaient parfois être perçus les Africains par les blancs colonisateurs au XIXe siècle, surtout les Belges comme Peyo. Les schtroumpfs noirs sont plus probablement des schtroumpfs nègres. Et ce, d'autant plus que leur unique obsession est de "croquer" les schtroumpfs bleus, métaphore grossière du cannibalisme. Il est remarquable que, chronologiquement, le tout premier danger contre lequel les schtroumpfs aient à se prémunir soit une dégénérescence raciale présentée comme une maladie contagieuse. Dans cette histoire, la corruption des organismes fait peser sur le groupe entier un risque d'extinction. La pureté du sang est vitale.
Si ce qui est noir est dangereux, ce qui est brun est laid, et ce qui est blond est beau. C'est du moins la leçon que l'on peut tirer de l'histoire de la schtroumpfette. Gargamel l'a faite brune. Lorsqu'elle débarque au village, avec ses cheveux noirs, elle ne suscite que l'indifférence ou l'agacement. La schtroumpfette est jugée laide. Au point qu'une "opération de chirurgie esthétischtroumpf" s'impose[2]! En revanche, après l'opération, le changement est radical: la schtroumpfette est devenue une bimbo blonde. Tous les schtroumpfs en tombent instantanément amoureux. La blondeur de la schtroumpfette l'a rendue belle et désirable. L'idéalisation de ce type humain ne rappelle-t-elle rien?
Un monde antisémite
Si le village des schtroumpfs a quelque chose de l'Allemagne nazie, alors le syllogisme suivant devrait pouvoir se vérifier:
Majeure: la propagande Nationale-socialiste présente "le juif" comme le pire ennemi du peuple allemand.
Mineure: Gargamel est présenté par Peyo comme le pire ennemi du peuple schtroumpf.
Conclusion: Gargamel est juif.
Or, nous avons déjà démontré la véracité probable de cette dernière assertion. Son faciès évoque les caricatures de juifs diffusées dans tout le Reich et affichées à l'occasion d'expositions "éducatives". Il est "le juif" des immondes films de propagande, celui que l'on apprenait à reconnaître pour mieux l'éradiquer après l'avoir spolié. Laid, sale, et profiteur comme un rat, il est l'archétype physique et comportemental du parasite social inventé par la propagande hitlérienne. Et les schtroumpfs ne se priveront pas, à longueur d'albums, de lui faire toutes sortes de misères.
Un monde corporatiste
La société nazie, et l'Italie fasciste avant elle, étaient organisées sur un modèle corporatiste. C'est aussi le cas du village des schtroumpfs. Comme nous l'avons vu, la majorité des schtroumpfs sont indifférenciés. Mais lorsqu'ils ne le sont pas, c'est souvent par leur profession qu'ils sont désignés[3]. Leur rôle social les définit. Ceci est aussi vrai des schtroumpfs qu'un trait de caractère personnalise, mais de façon plus indirecte[4]. Ce trait de caractère ne correspond à aucun métier, mais leur confère, à eux aussi, une fonction sociale. Le schtroumpf gourmand a le rôle essentiel du consommateur, le schtroumpf paresseux celui, tout aussi capital, du tire-au-flanc, et le schtroumpf grognon du contestataire. Plus généralement, cette règle s'applique à tous les schtroumpfs différenciés. Le Grand schtroumpf a une fonction de commandement et d'instruction, tandis que le schtroumpf costaud a un rôle de valorisation du corps. Qu'en est-il alors de la schtroumpfette et du schtroumpf à lunettes? Leur cas est des plus intéressants. La schtroumpfette est le seul personnage à incarner la féminité. C'est bien normal. De même qu'il n'y a qu'un schtroumpf cuisinier ou qu'un schtroumpf paysan, il n'y a qu'une schtroumpfette. Dans la société des schtroumpfs, être femme est "un métier", une fonction comme les autres. Ce qui est conforme à l'idée nazie qu'une division claire des fonctions entre les sexes est essentielle à la santé morale et physique de chacun et du corps social dans son ensemble. Le schtroumpf à lunettes a, lui aussi, une importante fonction sociale. Pour la comprendre, il faut une fois encore s'en référer à la symbolique de la prothèse qui le caractérise. Les lunettes représentent l'intellectuel, figure émergeante et clef des sociétés occidentales du XXe siècle. Les régimes fascistes et nazis ont entretenu un rapport contradictoire à l'intellectualisme, rapport qui se retrouve dans le traitement par Peyo de la figure du schtroumpf à lunettes. Chez les Nazis, comme chez les schtroumpfs, l'intellectuel est, dans le même temps, l'homme à abattre et la caution. Les intellectuels ont été les premières victimes des Nazis. Point n'est besoin de revenir longuement sur les brimades et vexations dont le schtroumpf à lunettes est l'objet à chaque aventure. Mais, dans le même temps, le IIIe Reich s'est appuyé sur des intellectuels. Rosenberg en particulier. De la même façon, le schtroumpf à lunettes est le porte-voix du Grand schtroumpf. Il lui est difficile de parler sans commencer chacune de ses phrases par "Comme dit toujours le Grand schtroumpf". Le schtroumpf à lunettes paraît bien incarner la classe intellectuelle dans l'Allemagne des années 30.
Bref, identiques sur le plan physique et anonymes, tous les schtroumpfs ont une fonction dans le groupe, qu'il s'agisse d'un métier proprement dit ou d'un rôle social plus informel. De là à appréhender le village des schtrroumpfs comme la représentation d'une société corporatiste stylisée, il n'y a qu'un pas. Dans cette optique, chaque schtroumpf ne serait qu'une cellule du tout social. Chaque schtroumpf serait l'allégorie d'un corps de métier ou d'un rôle dans la collectivité. Métiers et rôles seraient alignés sous l'autorité d'un chef, le Grand schtroumpf, qui les représenterait tous. C'est bien là l'idéal fasciste, en général, nazi, en particulier.
Occulte Nazi et magie schtroumpf
Le nazisme plonge ses racines spirituelles et intellectuelles dans un joyeux cloaque de croyances mystiques et de sentiments romantiques. George L. Mosse montre très bien comment l'hitlérisme, loin de constituer une rupture radicale dans l'histoire allemande n'a pu s'épanouir qu'à partir d'un terreau culturel favorable. Le romantisme de Goeth ou Shiller, mâtiné d'occultisme spirite, a contribué à l'émergence du IIIe Reich[5]. C'est aussi l'avis de Ruyer lorsqu'il écrit que "le nazisme représente l'émergence politique d'une utopie préparée depuis longtemps dans toute la pensée allemande"[6]. La pensée volkish, magnifiée par Hitler, est sortie d'un maelström de superstitions païennes et de hautes aspirations chevaleresques. Mal digéré et jeté sur le papier, ce ramassis de conneries put donner un "monument" comme "Mein Kampf". Hitler crut jusqu'à la fin de sa vie aux "sciences secrètes" et aux forces occultes. Il se nourrissait et se soignait selon les préceptes du mensuel "Prana" consacré au spiritisme appliqué. Pour des raisons raciales et mystiques, liées parfois à des résurgences d'animisme agreste et de culte solaire, les Nazis prônaient le retour à un passé aryen imaginaire. Ruyer explique la rareté des œuvres utopiques allemandes par le fait que l'équivalent teuton de l'utopie a existé "sous la forme d'aspirations surhumaines nourries de la nostalgie d'un germanisme primitif, âge d'or de la vaillance et de la noblesse guerrière"[7]. Dans cette veine, les Nazis se figuraient une époque où le réseau des allégeances réciproques entre seigneurs et paysans formait l'armature d'une société saine, une époque où l'homme, proche de la terre, écoutait la voix vitale et cosmique de la nature, l'époque glorieuse du chevalier teutonique. Bref, ces illuminés rêvaient d'un Moyen-Âge fantasmé très proche de celui dans lequel évoluent les schtroumpfs. Si ces derniers vivent au Moyen-Âge, il ne s'agit pas d'un moyen âge historique. Tout y est imaginaire. Leur univers est celui du médiéval fantastique. Dans ce temps abstrait, les schtroumpfs sont incontestablement des personnages romantiques comme en atteste leur proximité de la nature et la grandeur d'âme dont ils font souvent preuve. L'occulte joue aussi un rôle primordial dans leurs aventures. Cet occulte schtroumpfesque est seulement qualifié autrement: c'est la magie. Les grimoires de Gargamel ou du Grand schtroumpf, écrits en lettres gothiques comme les affiches nazies, peuvent rappeler les ouvrages ancestraux et kabbalistes sur lesquels s'appuyaient certains idéologues du IIIe Reich. Dans « Les schtroumpfs », la magie, force mystérieuse, est omniprésente. Elle compte plus que la technologie. Très rares sont les épisodes de schtroumpfs sans magie. Elle est aussi fiable. Du moins tout autant que la technologie. Peut-être même plus. La magie, ça marche. Si bien d'ailleurs que ses secrets ne doivent pas tomber entre de mauvaises mains[8]. Dernière particularité intéressante: à l'instar du Moyen-Âge fantasmé des Nazis, celui des schtroumpfs est païen. Dieu et le Christianisme n'y ont aucune place. Troublant non?
[1] Peyo, Y Delporte, Les schtroumpfs noirs, Dupuis, 1963
[2] Peyo, Y Delporte, La schtroumpfette, Dupuis, 1967, p 22
[3] Le schtroumpf musicien, le schtroumpf tambour, le cosmoschtroumpf, le schtroumpf paysan, le schtroumpf sculpteur, le schtroumpf cuisinier, le schtroumpf tailleur, le schtroumpf mineur, le docteur schtroumpf, le schtroumpf financier, le schtroumpf peintre, le schtroumpf meunier, le schtroumpf maçon, le schtroumpf boulanger n'ont pas de nom, pas d'identité propre, mais une fonction.
[4] Le schtroumpf coquet, le schtroumpf gourmand, le schtroumpf paresseux, le schtroumpf grognon n'ont pas plus de nom que les autres, et leur identité est toute entière condensée dans une caractéristique unique.
[5] G L Mosse, La révolution fasciste, vers une théorie générale du fascisme, XXème siècle, Seuil, 2003
[6] R Ruyer, L'utopie et les utopies, Imago Mundi, Gérard Monfort, 1988, p 71
[7] Idem
[8] Peyo, L'apprenti schtroumpf, Dupuis, 1977
Une recension est ici : http://www.elwatan.com/epoque/une-affaire-schtroumpfeuse-08-05-2011-123509_116.php
Les Schtroumpfs, ce peuple stalinien et nazi.
Les petits personnages étaient-ils de charmants lutins bleus ou d’horribles Staliniens, racistes et antisémites ?
Les Schtroumpfs, un peuple stalinien et nazi ? C’est la théorie d’un écrivain et chercheur de l’Institut d’études politiques de Paris, dans un nouveau livre à paraître début juin 2011, relate Actualité. La société Schtroumpf «est un archétype d’utopie totalitaire, empreint de stalinisme et de nazisme», selon l’auteur, Antoine Bunéo. Le site résume la pensée de l’auteur : «Les Schtroumpfs vivent en autarcie, dans une société repliée sur elle-même et autosuffisante. Ils travaillent tous ensemble pour la collectivité et ne connaissent pas la propriété privée. Enfin, ils sont dirigés par un chef unique et respecté, le grand Schtroumpf.»
Le livre est le développement d’une théorie qu’il avait déjà abordée sur son site web, dans un article intitulé «Pourquoi les Schtroumpfs sont-ils nazis». «L’essence du national-socialisme réside dans son racisme, peut-on lire sur le site. Or, la toute première aventure des schtroumpfs confronte les petits êtres bleus à une menace d’ordre raciale.»
Cet album, Les Schtroumpfs noirs, avait d’ailleurs été revu pour son édition anglaise, relatait Fluctuat en 2010. L’éditeur, Papercutz, avait préféré publier l’album sous le titre Les Schtroumpfs violets, de peur d’être accusé de racisme.
L’auteur n’accuse pas Peyo, le dessinateur et scénariste des albums: «une œuvre peut véhiculer une imagerie que son auteur, de bonne foi, ne cautionne pas», précise-t-il. Les Schtroumpfs reflèteraient donc plus l’esprit d’une époque que celui de leur créateur. Né en 1928 à Bruxelles, Peyo, le père des Schtroumpfs, avait connu l’occupation allemande et n’en gardait aucune nostalgie. L’héritier de Peyo dira : «Je n’ai pas lu, ni rencontré Antoine Bueno. Il peut éplucher les albums comme il veut - même si je ne cautionne pas son interprétation, qui se situe entre le grotesque et le pas très sérieux - tant qu’il ne s’attaque pas mon père.»
Dernière édition par John le Dim 8 Mai - 13:46, édité 1 fois
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John- Admin
Re: Antoine Bueno et les 101 schtroumpfs nazis.
Les arguments avancés sont intéressants, mais je crois que, comme on le voit dans le 2e article, les schtroumpfs sont plus le reflet d'une époque que d'une idéologie vivace. De plus, le monde des schtroumpfs est simpliste et ne cherche pas à faire réfléchir. Toute BD que l'on fait n'a pas vocation à être contestataire et révolutionnaire.
Que dire de Boule et Bill, alors? Vous avez vu à quoi est cantonnée la mère? et le père?
Ca me rappelle le débat sur Tintin au Congo. Oui, une vision aussi simpliste aujourd'hui ne se cautionnerait pas. Et après? Devient-on un raciste en puissance quand on a lu cette BD?
J'ai conscience du pouvoir des images véhiculées sur l'imaginaire collectif... mais parfois, faut pas pousser non plus.
Cela dit, dans le même ordre d'idée, je recommande la lecture de Fagin le Juif, BD en one shot qui montre Fagin, le anti-héros d'Oliver Twist, en prison, discutant et racontant sa vie à Charles Dickens. Intéressant.
Que dire de Boule et Bill, alors? Vous avez vu à quoi est cantonnée la mère? et le père?
Ca me rappelle le débat sur Tintin au Congo. Oui, une vision aussi simpliste aujourd'hui ne se cautionnerait pas. Et après? Devient-on un raciste en puissance quand on a lu cette BD?
J'ai conscience du pouvoir des images véhiculées sur l'imaginaire collectif... mais parfois, faut pas pousser non plus.
Cela dit, dans le même ordre d'idée, je recommande la lecture de Fagin le Juif, BD en one shot qui montre Fagin, le anti-héros d'Oliver Twist, en prison, discutant et racontant sa vie à Charles Dickens. Intéressant.

Carabas- Grand sage
Re: Antoine Bueno et les 101 schtroumpfs nazis.
J'ai lu le livre, et j'ai trouvé l'ensemble très réussi. Les passages sur les schtroumpfs sont fascinants.
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