Haruki Murakami : Kafka sur le rivage

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Haruki Murakami : Kafka sur le rivage

Message par Robin le Lun 12 Sep 2011 - 11:29

Tout est question d'imagination. La responsabilité commence avec le pouvoir de l'imagination. Yeats disait : "In dreams begin responsabilities" ("la responsabilité commence dans les rêves") (p. 178)

Je n'écris pas sur ce livre parce qu'il est à la mode ; il le fut, mais ne l'est plus : "la mode, c'est ce qui se démode" (Jean Cocteau), ni sur Haruki Murakami parce qu'il est - paraît-il - "nobélisable" ; j'écris sur ce livre parce que je ne suis pas arrivé à le lâcher, parce que l'histoire est merveilleusement agencée, parce que le dialogue qui s'y instaure entre la culture japonaise et occidentale y est passionnant, parce que je me suis attaché aux personnages, parce que j'aime bien les (bons) dessins animés japonais (Le Voyage de Shihiro, par exemple ou Le Piano dans la forêt) et qu'il m'arrive de lire avec plaisir des mangas. J'ai lu ce livre parce qu'il m'a été recommandé par quelqu'un en qui j'ai confiance et je n'ai pas été déçu.

On me dit qu'Haruki Murakami écrit toujours le même livre. Soit. Mais n'est-ce pas le cas de tous les grands créateurs ? Murakami parle effectivement toujours de la même chose : de la puissance du rêve, mais des rêves, il y en a de toutes sortes et si le sujet est unique, sa déclinaison est infinie.

J'ai aimé ce livre à cause de sa construction, de cette alternance, déroutante de chapitres décousus, sans rapport apparent les uns avec les autres : les aventures de Kafka Tamura (Kafka veut dire "corbeau" en tchèque et il est question d'un garçon nommé "Corbeau" qui est un autre lui-même), le rapport officiel classé secret défense, concernant l'évanouissement inexplicable d'une vingtaine d'enfants sur une colline, pendant la deuxième guerre mondiale, les aventures du vieux Nakata...

On est un peu égaré au début par ce "patchwork", mais Murakami maîtrise parfaitement son intrigue - et jusque dans les moindres détails, ce qui est particulièrement satisfaisant pour l'esprit car le fantastique, contrairement à une opinion trop répandue, n'a rien à voir avec le désordre et l'arbitraire - ; toutes les pièces du puzzle se mettent peu à peu en place et on finit par comprendre que tous ces personnages sont liés par un destin commun, qu'ils étaient tous destinés, d'une façon ou d'une autre, à se rencontrer.

Les personnages de Kafka sur le rivage sont formidablement attachants, à commencer par Kafka Tamura lui-même, un jeune garçon de quinze ans, adepte du "bodybuilding", qui s'enfuit de chez lui pour échapper à la malédiction paternelle (Murakami, lecteur de Sophocle)... De l'autre côté de l'archipel, Nakata, un vieil illettré amnésique qui converse avec les chats et fait tomber les poissons du ciel... Ailleurs et au coeur du roman, une vénérable bibliothèque privée, dirigée par Mademoiselle Saeki avec son sourire "qui fait penser à une eau rafraîchissante jetée en pluie sur le jardin un matin d'été, et qui aurait été recueillie dans un petit creux" (p. 365), Mademoiselle Saeki et son amour de jeunesse assassiné... Son assistant, Oschima, un androgyne gay, suprêmement intelligent, son frère, un surfer "hétéro", taciturne, mais efficace, Sakura, une jeune coiffeuse au grand coeur, Hischino, un routier un peu voyou, qui laisse tout tomber pour aider le vieux Tanaka dans sa quête et qui en est profondément transformé.

La dimension éthique et spirituelle de Kafka sur le rivage mérite d'être relevée : la force de la faiblesse - comme dit magnifiquement Alexandre Jollien - du vieux Nakata, son humilité, sa bonté, sa compassion, son absence totale de préjugés - une bonté qui peut se révéler terrible dans la volonté de "redresser ce qui est courbé" -, le désir de s'élever par le savoir chez Hischino, le désir d'aimer et d'être aimé, de pardonner et d'être pardonné chez Kafka Tamura et chez Mademoiselle Seiki, la recherche du sens de la vie, la valorisation du courage, l'importance de la solidarité et de l'entraide, l'acceptation de la différence... la référence aux "hommes vides" de T.S. Eliot et le refus de la banalisation.

Se référant à Yeats, Oschima montre que "la responsabilité commence avec le pouvoir de l'imagination, en particulier avec la capacité de "se mettre à la place de l'autre ("In dreams begin responsabilities.")

Mais ce ne serait pas rendre justice au roman que de ne pas parler aussi de son incroyable drôlerie (ainsi que de sa dimension "érotique", sans doute très éloignée de l'équivalent japonais du puritanisme) : ce n'est pas un hasard si, parvenu au bout de son itinéraire spirituel, le jeune héros accède à la fois au don des larmes et à la faculté de sourire.

Tous ces personnages ont un point commun : ils croient en l'impossible, si bien que l'impossible finit par se produire. La mort, si l'on a accompli sa mission en ce monde, si l'on est allé au bout de soi-même au lieu de "rester sur le rivage de la conscience" n'est pas un échec. Et il se pourrait bien qu'elle ne soit qu'une illusion, qu'il existe un village peuplé de "fantômes vivants", "au-delà de la forêt profonde" et, au-delà des épreuves surmontées en ce monde-ci, un monde nouveau :

"Je ferme les yeux et me laisse complètement aller. Je relâche mes muscles crispés. J'écoute le grondement régulier du train. Alors, sans que rien ne l'ait laissé prévoir, je me mets à pleurer. Je sens les larmes tièdes couler le long de mes joues. Elles débordent de mes yeux, roulent jusqu'à ma bouche, s'y arrêtent, puis sèchent sans hâte. Cela m'est égal. Je n'ai pas l'impression que ce sont mes larmes, il me semble qu'elles font partie de la pluie qui frappe les vitres.

Ai-je agi comme il le fallait ?

- Tu as agi comme il le fallait, dit le garçon nommé Corbeau. Tu as fait ce qui était juste. Personne n'aurait pu agir aussi bien que toi. Tu es le garçon de quinze ans le plus courageux du monde réel, tu sais.

- Mais je ne sais toujours pas ce que cela signifie, vivre, dis-je.

- Regarde le tableau, déclare-t-il. Et écoute le vent.

Je hoche la tête.

- Tu en es capable.

Je hoche à nouveau la tête

- Tu devrais dormir un peu, dit le garçon nommé Corbeau. Quand tu te réveilleras, tu feras partie d'un monde nouveau.

Tu t'endors sans tarder.

Et quand tu t'es réveillé, tu faisais partie d'un monde nouveau."

"Kafka sur le rivage" est le titre d'une chanson composée et chantée par Mademoiselle Saeki à l'âge de 20 ans, c'est aussi le titre d'un tableau sur lequel on voit son amour de jeunesse à l'âge de douze ans, "l'air fier et rêveur", assis sur un transat au bord de la mer, c'est aussi le héros lui-même. Les rêves, comme les symboles ont plusieurs sens.

De même qu'Haruki Murakami a dû quitter le Japon pour comprendre le sens profond de la civilisation japonaise (sa dimension spirituelle et sa voix unique dans la choeur des nations), de même il nous faut lire Murakami pour saisir ce que nous n'aurions qu'imparfaitement saisi de notre propre culture sans le "regard de l'autre" : la fraîcheur et l'éternelle actualité de l'Odyssée, du Mythe d'Orphée, du Banquet de Platon, de l'Oedipe-roi de Sophocle, de La Divine Comédie, du cycle des chevaliers de la Table ronde, de la musique de Haydn, de Mozart, de Beethoven ou de Schubert : "On se lasse très vite de ce qui n'est pas "ennuyeux", alors que les choses dont on se lasse pas sont généralement "ennuyeuses". C'est comme ça. Même si j'ai eu le temps de m'ennuyer dans la vie, je ne me suis jamais lassé de ce que j'aimais. La plupart des gens ne savent pas faire la diférence." (Oschima, p. 151)

Kafka sur le rivage est un roman d'apprentissage, à la manière du Wilhelm Meister de Goethe, transposé au pays de la technologie de pointe, à l'aube du XXIème siècle, mais c'est aussi un roman initiatique qui implique les personnages, bien sûr, mais aussi le lecteur : on ne sort pas indemne de "la forêt profonde".

Haruki Murakami, Kafka sur le rivage (Umibe no Kafka), traduit du japonais par Corinne Atlan, éd. Belfond, 10/18, domaine étranger.

Haruki Murakami

Haruki Murakami est né à Kyoto en 1949. Après des études de théâtre et de cinéma, il ouvre un club de jazz à Tokyo avant de se consacrer à l'écriture. Il rêve d'Amérique et devient le traducteur de Fitzgerald et de Carver. Il rencontre le succès dès son premier roman, paru au Japon en 1979, Ecoute le chant du vent, pour lequel il reçoit le prix Gunzo. Après la publication d plusieurs ouvrages : La Course au mouton sauvage, La Fin des temps, La Ballade de l'impossible, Danse, danse, danse, ou encore L'éléphant s'évapore -, il s'expatrie en Grèce et en Italie, puis aux Etats-Unis. Il enseigne la littérature japonaise à Princetown et entame l'écriture d'Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil. En 1995, après le séisme de Kobe et l'attentat de la secte Aum, il rentre au Japon et publie Après le tremblement de terre. Il a depuis publié trois romans : Les Amants du Spoutnik, Kafka sur le rivage et Le Passage de la nuit (Belfond;, 2007)


Dernière édition par Robin le Mer 14 Sep 2011 - 0:00, édité 1 fois

Robin
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Re: Haruki Murakami : Kafka sur le rivage

Message par lulucastagnette le Lun 12 Sep 2011 - 11:32

Je suis en train de le lire... j'en suis au tiers à peu près...
Je reviendrai donner mon avis quand je l'aurai fini ! Wink

lulucastagnette
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