Cherche nouvelles courtes très courtes

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Cherche nouvelles courtes très courtes

Message par minnie le Lun 15 Déc 2008 - 15:40

je dois bosser avec mes BEP sur le narratif et j'aimerais travailler avec eux sur un corpus de nouvelles courtes, très courtes (1 page maxi) et intéressantes.
Vous qui avez plus l'habitude des collégiens que moi, vous avez ça en stock?

minnie
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Re: Cherche nouvelles courtes très courtes

Message par Poups le Lun 15 Déc 2008 - 15:50

CINQ SUR CINQ



La 605 noire vint se garer au pied de l'imposant immeuble miroir et le chauffeur fut presque immédiatement debout sur le trottoir, la casquette à la main, afin d'ouvrir la portière à Célia Upton, l'épouse du secrétaire d'État aux Finances. La carrosserie surélevée permit à la jeune femme de quitter l'habitacle sans que l'attention de son serviteur ne puisse monter plus haut que les genoux. Elle tira légèrement sur la veste de son ensemble bleu turquoise et d'un geste harmonieux ramena, du bout des doigts, ses longs cheveux noirs sur ses épaules. Elle leva les yeux vers le ciel pour suivre un vol de moineaux.

- Revenez me prendre d'ici deux heures, Philippe, et n'oubliez surtout pas de passer prendre le gâteau d'anniversaire de ma fille chez Dalloyau.

Ses talons martelèrent les dalles de l'escalier de marbre, et bien qu'elle ait appris à marcher en dominant chacun des mouvements de son corps, à en apprivoiser les ondulations naturelles, la pureté de ses formes attirait tous les regards. Les portes automatiques délivrèrent leur minuscule chuintement pneumatique puis coulissèrent en silence. L'adjoint dudirecteur général qui l'attendait devant le bureau d'accueil vint à sa rencontre, le visage rayonnant.

- Je suis heureux de vous rencontrer sans écran interposé, madame Upton ... M. Garabit vous attend dans son bureau ... Vous n'avez pas rencontré trop de difficultés à venir jusqu'à Boulogne-sur-Seine ?

Il n'attendait pas de réponse à sa question. Il traversa le hall, la jeune femme à son côté, et s'immobilisa devant un ascenseur qu'il appela au moyen d'une minuscule télécommande. La paroi latérale gauche de la cabine constituée d'une vitre fumée permettait d'admirer, pendant les quarante-cinq secondes que durait l'ascension, les toits de la capitale inondés de soleil et le scintillement du fleuve. Avant d'arriver au sommet du bâtiment, Célia Upton vérifia sa coiffure dans le miroir. Elle cligna discrètement des yeux pour bien humecter les lentilles teintées en turquoise trans­parent qui ajoutaient une pointe de mystère au charme incroyable émanant de son visage. La porte de l'ascenseur ouvrait directement dans le bureau du président. La pièce occupait en fait toute la surface de l'étage, couverte pour une moitié, aménagée en terrasse paysagée pour l'autre. Un mur image diffusait en simultané une cinquantaine de programmes captés par la parabole blanche camouflée au milieu des arbres et dont la corolle avalait le ciel.

Hubert Garabit, énarque policé et court sur pattes, dirigeait l'antenne de Télé Première depuis trois ans. Ses succès inespérés dans le traitement de la surproduction d'acier et l'ajustement des effectifs à la réalité du marché en avaient fait un homme de recours, et c'est presque naturellement que Canigros, repreneur de la chaîne et leader mondial de l'alimentation pour chiens et chats, l'avait choisi pour réorganiser une entreprise en décadence. Il s'était rapidement adapté à cette nouvelle industrie, et le passage des hauts fourneaux aux décors en trompe l’œil, des coulées d'acier aux images virtuelles, s'était effectué en douceur. La mise en œuvre de sa philosophie audiovisuelle que l'on résumait d'une formule: La soupe pour le plus grand nombre, les petits fours pour ceux gui restent, s'était traduite par une progression fulgurante de l'audience. Les baromètres hebdomadaires de Médiométrie plaçaient systématiquement Télé Première en tête des chaînes, pour chaque tranche horaire.

Le président contourna le long bureau ovale plus vide qu'un billard et s'inclina devant Célia Upton en lui prenant délicatement la main. Il l'invita à prendre place dans une courbe de la pièce aménagée en salon, Une femme silencieuse déposa un plateau, café, thé, biscuits secs sur la table basse et disparut aussi mystérieusement qu'elle était venue. Célia prit place sur le canapé de cuir tandis que chacun des deux homme s'asseyait dans un fauteuil. Elle croisa les jambes L'imperceptible feulement de la soie produisit plus d'effet sur l'énarque qu'une manifestation de sidérurgistes en colère. Il respira profondément en se tortillant les mains et sourit bêtement à la cantonade L'adjoint se rua sur les tasses et fit le service, donnant le temps à son supérieur de reprendre ses esprits.

- Tout d'abord, madame Upton, je dois vous dire que j'ai étudié de près les courbes de décrochage sur le créneau qui nous intéresse, et qu'il se confirme que le point faible de notre programmation du dimanche se situe très exactement entre dix-huit heures quarante-cinq et dix-neuf heures trente ...

Célia Upton se pencha pour saisir l'anse de sa tasse.

- Le module de mon émission est de cinquante minutes, monsieur le Président, et cela ne fait que trois quarts d'heure ...

- Oui, oui, ne vous inquiétez pas ... Je vous expose le contexte ... Juste avant, en raison d'accords avec un network californien, nous diffusons un feuilleton américain de faible prestige. (Ilfaillit dire " une merguez " comme il qualifiait ce genre de série lors des réunions du mercredi.) En face, Canal Jeux draine plusieurs millions de téléspectateurs avec le tirage en direct, à dix-neuf heures, de la troisième tranche du Loto. Nous avons négocié avec la Française des paris le droit de faire défiler les numéros gagnants sur l'écran. Est-ce que cela vous pose problème ?

- C'est une nécessité absolue, n'est-ce pas ?

L'adjoint joua son rôle d'adjoint qui était de prendre sur lui les aspects négatifs de la négociation.

- Oui. Nous sommes persuadés que votre présence et le concept radicalement novateur de votre émission nous permettront de mordre sur la concurrence, mais le pouvoir d'attraction du Loto est indéniable ...

Célia aspira quelques gorgées de thé sans sucre.

- Très bien. Je verrai avec mon réalisateur la meilleure manière de concilier mon image avec le banc-titre ... Vous avez envisagé d'autres modifications, monsieur Garabit ?

Le fait de passer en si peu de temps, dans la bouche sensuelle de Célia Upton, de monsieur le Président à monsieur Garabit fit rougir jusqu'aux cheveux l'homme qui avait effacé Longwy de la carte France. Il fut à deux doigts de lui demander d'user son prénom, Hubert, mais la présence de son adjoint le retint.

- Non. Pour l'essentiel nous en restons à ce nous avions convenu ensemble et qui est consigné dans le projet de contrat. Et de votre côté ?

Célia Upton prit son Filofax et fit tourner les pages sous son index filiforme. L'ongle rouge comme une goutte de sang suspendue ...

- La réalisation du pilote apportera des améliorations au produit mais cela restera un talk-show autour d'un invité de large surface médiatique, Depardieu Kouchner, Le Pen, Cousteau, Bruel ... Le tout rythmé par cinq inserts de stock-shots abordant les principaux événements de la semaine écoulée ... La coupure publicitaire est toujours de quatre minutes ?

- Oui, à moins que le Parlement n'accepte de modifier la loi ... Ce n'est pas de mon ressort, malheureusement, mais peut-être pourriez-vous en parler à votre mari ... La publicité (il pensa « le gras » comme lors des réunions du mercredi), c'est le nerf de la guerre ...

Elle consentit à sourire.

- Je me garde bien de parler télévision à la maison, en contrepartie nous n'avons pas de discussions d'ordre politique ...

L'adjoint feuilleta les dernières pages du contrat.

- Comme vous avez pu le constater nous avons tenu compte de vos remarques concernant les conditions financières de votre collaboration. Vous recevrez l'intégralité de la part producteur et nous vous versons en sus, un cachet mensuel de 200 000 francs correspondant à la préparation et la présentation d'une émission hebdomadaire de cinquante minutes. Vous avez des observations ?

- Pas sur ces articles, cela me convient. En revanche, j'aimerais qu'il soit précisé à l'avenant du contrat que j'ai le droit de choisir mon réalisateur et que Télé Première met à ma disposition une maquilleuse, une habilleuse personnelles ainsi qu'un véhicule de prestige et son chauffeur ...

Le président nota les demandes sur son calepin électronique.

- Il n'y a aucun problème, madame Upton, tout cela va de soi ... Encore un peu de thé ?

La jeune femme se leva et lissa sa jupe en plaquant ses mains sur son ventre, ses cuisses. Hubert Garabit ravala sa salive.

-Je dois hélas vous quitter, monsieur Garabit. C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma fille, et j'ai des obligations envers elle ...

Elle ferma les yeux et rejeta la tête en arrière, découvrant une gorge d'une blancheur aveuglante.

- Ça me fait penser que j'oubliais un petit détail ... J'aimerais également que quelqu'un puisse s'occuper de Cécilia ... L'amener à l'école, suivre ses devoirs ... Avec la vie que nous menons, il est impossible d'être aussi présents que des parents ordinaires ...

L'adjoint appela l'ascenseur à l'aide de sa télé­commande.

- Nous y veillerons, madame Upton, soyez tranquille ...

Le chauffeur du ministre attendait au soleil, près de la 605. Le gâteau de chez Dalloyau était posé sur la banquette arrière, dans sa boîte isotherme. Puis le tout, Peugeot, charlotte aux truffons, conducteur, présentatrice vedette, bas de soie et lentilles teintées, prit le chemin du Vésinet.



L'émission baptisée « Cinq sur cinq » débuta le mois suivant. Le visage de Célia Upton, plus séduisante que jamais, apparut plein cadre. Un mouvement de caméra permit aux téléspectateurs de découvrir sa robe, une création exclusive Kagitomo, dont le camaïeu de bleu s'harmonisait parfaitement avec le décor. Célia cligna des yeux quand les projecteurs donnèrent leur pleine puissance, et l'on put remarquer la légère touche de violet qui teintait son regard sans que l'on se rende compte que cette étrangeté était due à ses lentilles de contact. Elle posa sur la table laquée le stylo Mont-blanc qu'elle serrait entre ses doigts et fixa la lampe rouge clignotante qui indiquait la prise de vue choisie par le réalisateur. Elle passa furtivement le bout de la langue sur ses lèvres.

- Bonsoir. Pour cette première émission de « Cinq sur cinq » je suis heureuse de recevoir le défenseur des pauvres et des exclus, l'espoir des marginaux ... Je vous demande d'applaudir l'abbé Pierre ...



Didier Daeninckx, Zapping, Denoël 1992

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Re: Cherche nouvelles courtes très courtes

Message par Poups le Lun 15 Déc 2008 - 15:53

Lucien

Lucien était douillettement recroquevillé sur lui-même. C’était là un position qu’il lui plaisait de prendre. Il ne s’était jamais senti aussi heureux de vivre, aussi détendu. Tout son corps était au repos et lui semblait léger. Léger comme une plume, comme un soupir. Comme une inexistence. C’était comme s’il flottait dans l’air ou peut-être dans l’eau Il n’avait absorbé aucune drogue, usé d’aucun artifice pour accéder cette plénitude des sens. Lucien était bien dans sa peau. Il était heureux de vivre. Sans doute était-ce un bonheur un peu égoïste.
Une nuit, le malheureux fut réveillé par des douleurs épouvantables .
Il se sentit comme serré dans un étau, écrasé par le poids de quelque fatalité. Quel était donc ce mal qui lui fondait dessus! Et pourquoi sur lui plutôt que sur un autre ? Quelle punition lui était là infligée ? C’était comme si on l’écartelait, comme si on brisait ses muscles à coups de bâton. “Je vais mourir”, se dit-il.
La douleur était telle qu’il ferma les yeux et s’y abandonna. Il était incapable de résister à ce flot qui le submergeait, à ce courant qui l’entraînait loin de ses rivages familiers. Il n’avait plus la force de bouger C’était comme si un carcan l’emprisonnait de la tête aux pieds. Il se sentait attiré vers un inconnu qui l’effrayait déjà. Il lui sembla entendre une musique abyssale. Sa résistance faiblissait.
Le néant l’attirait vers lui.
Un étrange sentiment de solitude l’envahit alors. Il était seul dans son épreuve, terriblement seul. Personne ne pouvait l’aider. C’était en solitaire qu’il lui fallait franchir le passage. Il ne pouvait en être autrement.
Ses tempes battaient, sa tête était traversée d’ondes douloureuses. Ses épaules s’enfonçaient dans son corps. “ C’est la fin”, se dit-il encore. Il lui était impossible de faire un geste.
Un moment, la douleur fut si forte qu’il crut perdre la raison et soudain ce fut comme un déchirement en lui. Un éclair l’aveugla. Non, pas un éclair, une intense et durable lumière plus exactement. Un feu embrasa ses poumons. Il poussa un cri strident. Tout en l’attrapant par les pieds, la sage-femme dit: “ C’est un garçon.”
Lucien était né.
Claude BOURCEYX, Les Petits Outrages, éd. Le Castor astral, I 984

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Re: Cherche nouvelles courtes très courtes

Message par Nouka le Lun 15 Déc 2008 - 15:55

Il y a l'histoire des sucres aussi... Tragédie je crois.
Les cauchemars de Brown aussi sont assez courts et très bien !

Nouka
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Re: Cherche nouvelles courtes très courtes

Message par Poups le Lun 15 Déc 2008 - 15:59

Cauchemar en Rouge
Frédéric Brown
II s'éveilla sans savoir ce qui l'avait éveillé quand une deuxième secousse, venant une minute après la première, vint secouer légèrement son lit et faire tintinnabuler divers petits objets sur la commode. Il resta allongé, attendant une troisième secousse qui ne vint pas.
Il n'en comprit pas moins qu'il était désormais bien éveillé et qu'il lui serait sans doute impossible de se rendormir. Il regarda le cadran lumineux de sa montre-bracelet et constata qu'il était tout juste trois heures, le plein milieu de la nuit. Il sortit du lit et s'approcha, en pyjama, de la fenêtre. La fenêtre était ouverte et laissait entrer une brise fraîche; les petites lumières scintillaient dans le ciel noir et il entendait tous les bruits de la nuit. Quelque part, des cloches. Pourquoi faire sonner des cloches à une heure pareille ? Les légères secousses de chez lui avaient-elles correspondu à des tremblements de terre préjudiciables ailleurs, dans le voisinage ? Ou un vrai tremblement de terre était-il imminent et les cloches constituaient-elles un avertissement, un avertissement appelant les habitants à quitter leurs maisons et à sortir en plein air pour survivre ?
Et soudain, mû non par la peur mais par un étrange besoin qu'il n'avait absolument pas envie d'analyser, il éprouva le besoin d'être là dehors et non ici dedans. Il fallait qu'il coure, il le fallait.
Et déjà il courait, franchissant le hall d'entrée, passant la porte d'entrée, courant sans bruit sur ses pieds nus le long de l'allée toute droite menant à la grille. Et il franchissait la grille qui se refermait toute seule- derrière lui, et il courait dans le champ... Le champ ? Etait-ce normal, qu'il y eût un champ là, juste devant sa grille ? Surtout un champ parsemé de poteaux, de poteaux massifs, semblables à des poteaux télégraphiques tronqués, pas plus hauts que lui ? Mais avant qu'il ait eu le temps de mettre de l'ordre dans ses idées, de prendre les choses à zéro et de se rappeler où était "là" et qui "il" était, et ce qu'il était venu faire là, il y eut une nouvelle secousse. Plus forte, cette fois ; une secousse qui le fit vaciller en pleine course et heurter à toute volée un des mystérieux poteaux ; un coup qui lui fit mal à l'épaule et dévia sa course sans le ralentir mais en lui faisant perdre pied. Qu'était donc cet étrange et irrésistible besoin qui le faisait courir, et vers où ?
C'est alors que vint le vrai tremblement de terre , la terre parut se soulever sous lui, et s'ébrouer ; quand ce fut fini, il se retrouva étendu sur le dos, les yeux braqués sur le ciel monstrueux dans lequel apparut alors soudainement, en lettres de feu rouge hautes d'allez savoir combien de kilomètres, un mot. Le mot était TILT. Et pendant qu'il était fasciné par ce mot, toutes les autres lumières éblouissantes disparurent, les cloches cessèrent de sonner et ce fut la fin de tout.
Frédéric Brown, Fantômes et Farfafouilles. Denoël

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Re: Cherche nouvelles courtes très courtes

Message par Poups le Lun 15 Déc 2008 - 16:01

Vaudou
par Fredric Brown,
dans Lune de miel en enfer (1964)


Madame Decker venait de rentrer d’un voyage à Haïti — voyage qu’elle avait fait seule — et dont le but était de donner au couple Decker le temps de réfléchir avant d’entamer une procédure de divorce.
Le temps de réflexion n’avait rien changé. En se retrouvant après cette séparation, Monsieur et Madame Decker avaient constaté qu’ils se haïssaient plus encore qu’ils ne le pensaient avant.
— La moitié ! proclama d’une voix ferme Mme Decker. Je n’accepterai sous aucun prétexte un sou de moins que la moitié de nos biens !
— C’est ridicule ! dit M. Decker.
— Tu trouves ? Tu sais que je pourrais avoir la totalité et non la moitié. Et très facilement : j’ai étudié les rites vaudous, pendant mon séjour à Haïti.
— Balivernes ! dit M. Decker.
— C’est très sérieux. Et tu devrais remercier le ciel d’avoir épousé une femme de coeur, car je pourrais te tuer sans difficulté, si je le voulais. J’aurais alors tout l’argent, et tous les biens immobiliers — et sans avoir rien à craindre. Une mort provoquée par le vaudou est impossible à reconnaître d’une mort par lâchage du coeur.
— Des mots ! dit M. Decker.
— Tu crois ça ! Je possède de la cire, et une épingle à chapeau. Veux-tu me donner une petite mèche de cheveux, ou une rognure d’ongle ? Je n’ai pas besoin de plus. Tu verras.
— Superstitions ! dit M. Decker.
— Dans ce cas, pourquoi as-tu si peur de me laisser essayer ? Moi, je sais que ça marche. Je te fais donc une proposition honnête : si ça ne te tue pas, j’accepterai le divorce sans demander un sou. Et si ça marche ; j’hérite de tout, automatiquement.
— D’accord, dit M. Decker. Va chercher ta cire et ton épingle à chapeau.
Il jeta un coup d’œil à ses ongles :
— Mes ongles sont un peu courts, je vais plutôt te donner quelques cheveux.
Quand il revint, portant quelques bouts de cheveux dans un couvercle de flacon de pharmacie, Mme Decker était en train de pétrir la cire. Elle prit les cheveux, qu’elle malaxa avec la cire, puis elle modela une figurine représentant vaguement un corps humain.
— Tu le regretteras ! dit-elle en enfonçant l’épingle à chapeau dans la poitrine de la figurine de cire.
Monsieur Decker fur très surpris. Il n’avait pas cru au vaudou, mais c’était un homme de précautions, qui ne prenait jamais de risques inutiles.
Et il avait toujours été exaspéré par l’habitude qu’avait sa femme de ne jamais nettoyer sa brosse à cheveux.

Poups
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Re: Cherche nouvelles courtes très courtes

Message par Poups le Lun 15 Déc 2008 - 16:05

CAUCHEMAR EN VERT
Il s'éveilla sur une parfaite prise de conscience de la décision, de la grande décision qu'il avait prise la veille au soir alors que, allongé dans son lit, il cherchait le sommeil. Cette décision, il fallait qu'il s'y tienne sans faiblir s'il voulait un jour recommencer à se sentir un homme, un homme à part entière. Il fallait qu'il soit ferme et intransigeant et exige de sa femme qu'elle consente au divorce, ou alors tout serait perdu et il n'en aurait plus jamais le courage. Cette issue était inévitable, il en prenait maintenant conscience, depuis le début même de leur mariage, six ans auparavant ; ce point crucial n'avait été que longuement retardé.
Etre le mari d'une femme plus forte que lui, plus forte sur tous les plans, n'était pas seulement une chose intolérable ; peu à peu cela avait aggravé sa faiblesse, sa faiblesse sans espoir. Sa femme non seulement pouvait le surpasser en tout, mais elle le surpassait en fait. Véritable athlète, elle le battait sans difficulté au golf, au tennis, en tout. Elle montait mieux à cheval, elle marchait plus vite que lui ; elle conduisait leur auto mieux qu'il ne saurait jamais le faire. Imbattable sur tous les terrains, elle l'écrasait au bridge et aux échecs, et même au poker auquel elle jouait comme un homme. Plus grave encore, elle avait peu à peu pris en mains son entreprise et la gestion de ses fonds ; non seulement elle était capable de gagner plus d'argent qu'il n'avait jamais su ou même rêvé en gagner, mais elle le faisait en fait. Il n'y avait pas eu une échappatoire pour son Moi - pour le peu qui en restait - malmené et mis en déroute au long des années du malheureux mariage.
Il n'y en avait pas eu jusqu'à maintenant, jusqu'à l'arrivée de Laura. Douce et adorable petite Laura, leur invitée qui vivait chez eux depuis une huitaine de jours et qui était tout ce que n'était pas sa femme, fragile et légère, adorablement éperdue et féminine. Il en était follement amoureux et, il s'en rendait bien compte, elle était son salut. Marié avec Laura, il pourrait redevenir un homme, il redeviendrait un homme. Et elle accepterait de l'épouser, il en était sûr ; il fallait qu'elle l'épouse, car elle était son seul espoir. Cette fois, il fallait qu'il gagne quoi que sa femme pût dire ou faire.
Il prit sa douche et s'habilla sans perdre de temps, travaillé par le trac à l'idée de la scène à venir avec sa femme, mais impatient d'en avoir fini avant que se soit émoussé son courage. Il descendit et trouva sa femme seule à table, devant le petit déjeuner.
Elle leva la tête quand il entra :
- Bonjour, mon chéri, dit-elle, Laura a déjà pris son petit déjeuner et elle est sortie faire un tour. C'est moi qui lui ai demandé de sortir, pour pouvoir te parler en tête.
- Parfait ! se dit-il en s'asseyant en face de sa femme.
Sa femme avait donc vu et compris ce qui se passait en lui et elle lui rendait les choses plus faciles en amenant elle-même la conversation sur le sujet brûlant.
- Tu comprends, William, dit-elle, il faut que nous divorcions. Je sais que ce sera un coup très dur pour toi mais... mais Laura et moi nous aimons, et nous allons partir ensemble.


CAUCHEMAR EN BLANC

Il se réveilla. D'un seul coup. Il était d'un seul coup parfaitement éveillé, et il se demandait pourquoi il s'était laissé aller à s'assoupir alors qu'il n'en avait absolument pas eu l'intention. Il regarda son bracelet-montre lumineux, bien lumineux dans l'obscurité totale, et vit qu'il était à peine plus de vingt-trois heures. Cela le soulagea ; il n'avait donc fait qu'une très courte sieste. Il s'était couché sur ce canapé idiot moins d'une demi-heure auparavant. Si sa femme décidait vraiment de venir, il était de toutes façons trop tôt : il faudrait bien qu'elle attende et que son emmerdeuse de sour soit endormie, et bien endormie.
C'était une situation ridicule. Ils étaient mariés depuis trois semaines seulement, ils rentraient après leur lune de miel et c'était la première fois qu'il se trouvait au lit seul, depuis leur mariage. Et tout ça à cause de l'insistance absurde de sa sour Deborah, pour qu'ils passent la nuit chez elle alors qu'ils n'étaient venus chez elle qu'en passant : quatre heures d'auto de plus, et ils seraient rentrés chez eux, mais Deborah avait insisté encore et encore et fini par l'emporter. Il s'était dit qu'après tout une nuit de continence ne lui ferait pas de mal et il était effectivement fatigué ; il y avait du vrai dans ce que disait Deborah, qu'il valait mieux repartir le lendemain matin, frais et dispos.
L'appartement de Deborah ne comprenait, évidemment, qu'une seule chambre à coucher et il avait su d'avance, en acceptant son invitation, qu'il ne pourrait pas accepter l'offre qu'elle faisait de dormir, elle, sur le canapé en laissant la chambre à Betty et à lui. Il y a à l'hospitalité des limites que l'on ne peut pas dépasser, même chez sa sour célibataire, si adorable et si tendrement aimée. Mais il était sûr, ou presque sûr, que Betty attendrait le moment où Deborah dormirait à poings fermés pour venir lui faire un petit câlin - elle serait sans doute trop timide pour lui offrir plus, de crainte de faire du bruit et d'éveiller Deborah. Mais elle viendrait sûrement lui souhaiter bonne nuit mieux qu'ils ne s'étaient permis de le faire sous les yeux de sa sour.
Elle viendrait sûrement, ne serait-ce que pour lui donner un vrai baiser. Et si elle acceptait le risque d'aller plus loin, il ne demandait pas mieux. Il avait donc décidé de ne pas s'endormir tout de suite, et de rester éveillé à l'attendre pendant une heure au moins.
Elle viendrait sûrement. Oui, la porte s'ouvrait doucement dans l'obscurité et se refermait, avec un bruit de loquet à peine perceptible ; il y eut le doux bruissement de la chemise de nuit ou de la robe de chambre ou d'il ne savait trop quoi de léger qui tombait, puis elle fut sous la couverture, à côté de lui, serrant son corps contre le sien. Il n'y eut guère de conversation ; il lui dit "Chérie !" et elle ne répondit que par un «Chut» légèrement murmuré. Mais à quoi bon en dire davantage ?
Ils ne se dirent rien, pendant les minutes si longues et si courtes qui s'écoulèrent jusqu'à ce que la porte s'ouvrit à nouveau, inondant cette fois la pièce d'une lumière éblouissante venant de la chambre à côté et découpant, dans l'embrasure de la porte, l'horreur blanche de la silhouette de sa femme toute droite et crispée et qui commençait à hurler.


CAUCHEMAR EN BLEU

Il s'éveilla à la matinée la plus bleue qu'il ait jamais connue. Par la fenêtre à côté du lit il apercevait un ciel incroyable. George se glissa vivement hors du lit, bien éveillé et décidé à ne pas perdre une minute de son premier jour de vacances. Mais il s'habilla lentement, en évitant tout bruit qui eût pu réveiller sa femme. Cette maison forestière qu'un ami leur avait prêtée pour leur semaine de vacances, ils y étaient arrivés tard la veille, et le voyage avait beaucoup fatigué Wilma ; George était bien décidé à la laisser dormir autant qu'elle le pourrait. Il prit ses chaussures à la main et ne se chaussa qu'une fois descendu dans le living-room.
Le petit Tommy à la tignasse ébouriffée, leur fils âgé de cinq ans, sortit en bâillant et en s'étirant de la petite chambre où il avait passé la nuit.
- Tu veux ton petit déjeuner ? lui demanda George.
Tommy fit oui de la tête.
- Bien, dit George, va t'habiller et tu me rejoindras à la cuisine.
George alla à la cuisine mais, avant de se mettre à préparer le petit déjeuner il sortit jeter un coup d'oeil dehors : ils étaient arrivés à la nuit tombée et il ne connaissait la région que par ouï-dire. C'était de la forêt sauvage, plus belle encore qu'il ne l'imaginait. La maison la plus proche, lui avait-on proposé, était à plus de quinze cents mètres, sur l'autre rive d'un assez grand lac. Ce lac, il ne pouvait l'apercevoir, à cause des arbres, mais le sentier qui partait de la porte de la cuisine y menait. Le lac était à moins de quatre cents mètres, lui avait dit son ami ; un lac parfait pour nager, et où la pêche était bonne. Nager n'intéressait pas George ; il n'avait pas peur de l'eau, mais il ne l'aimait pas et n'avait jamais appris à nager. Mais sa femme était une nageuse remarquable, ainsi que Tommy, dont elle disait qu'il était un vrai rat d'eau.
Tommy vint le rejoindre sur le pas de la porte ; «s'habiller» avait consisté pour lui à enfiler un caleçon de bains, et ne lui avait donc guère pris de temps.
- Si on allait voir le lac avant de manger, papa ? proposa Tommy.
- D'accord, dit George qui n'avait pas faim non plus.
A leur retour, ils trouveraient peut-être Wilma réveillée.
Le lac était très beau, d'un bleu plus intense encore que le ciel, et lisse comme un miroir. Tommy plongea avec un petit cri de joie et George lui cria de ne pas s'aventurer au loin, de rester où il avait pied.
- Je sais nager, papa ! Je nage bien !
- Oui, mais maman n'est pas là. Reste près du bord.
- Mais cette eau est chaude, papa !
Au loin, George vit un poisson sauter hors de l'eau. Aussitôt le déjeuner expédié, il viendrait avec son attirail pour essayer de pêcher un bon petit repas.
On lui avait dit qu'un sentier longeant le lac menait à un endroit, distant de trois kilomètres environ, où on pouvait louer une barque de pêche ; il irait en louer une pour la semaine entière - il repéra l'endroit où il l'attacherait. Il regarda à droite, espérant apercevoir l'embarcadère du loueur de barques. Soudain un cri d'angoisse retentit :
- Papa ! Ma jambe ! Elle est...
A vingt mètres au moins du bord, la tête de Tommy sortait de l'eau ; puis elle s'enfonça et quand elle ressortit il n'y eut qu'un atroce bruit glougloutant, étouffant le cri que Tommy cherchait à pousser. Une crampe certainement, se dit George paralysé par l'angoisse : il avait dix fois vu Tommy nager dix fois plus loin.
Il faillit se jeter à l'eau, mais se raisonna, Tommy ne gagnerait rien à ce que son père se noie avec lui, alors que si Wilma arrivait vite, il resterait au moins une chance...
Il courut aussi vite qu'il put vers la maison. Arrivé à cent mètres, il se mit à hurler : «Wilma !» et lorsqu'il fut arrivé à la porte de la cuisine, Wilma y était déjà en pyjama.
Ensemble, ils repartirent en courant vers le lac ; Wilma le dépassa sans mal, car il était déjà à bout de souffle, et il était à cinquante mètres derrière elle quand elle se mit à l'eau pour nager de toutes ses forces vers l'endroit où la nuque du petit garçon était un instant montée à la surface.
Elle y fut en quelques brasses, empoigna le petit corps et se redressa pour faire demi-tour. Il vit alors, avec une horreur reflétée dans les yeux bleus de sa femme, qu'elle se tenait debout, tenant le cadavre de leurs fils, dans un mètre d'eau.


CAUCHEMAR EN JAUNE

Il fut tiré du sommeil par la sonnerie du réveil, mais resta couché un bon moment après l'avoir fait taire, à repasser une dernière fois les plans qu'il avait établis pour une escroquerie dans la journée et un assassinat le soir.
Il n'avait négligé aucun détail, c'était une simple récapitulation finale. A vingt heures quarante-six il serait libre, dans tous les sens du mot. Il avait fixé le moment parce que c'était son quarantième anniversaire et que c'était l'heure exacte où il était né. Sa mère, passionnée d'astrologie, lui avait souvent rappelé la minute précise de sa naissance. Lui-même n'était pas superstitieux, mais cela flattait son sens de l'humour de commencer sa vie nouvelle à quarante ans, à une minute près.
De toutes façons, le temps travaillait contre lui. Homme de lui spécialisé dans les affaires immobilières, il voyait de très grosses sommes passer entre ses mains ; une partie de ces sommes y restait. Un an auparavant, il avait «emprunté» cinq mille dollars, pour les placer dans une affaire sûre, qui allait doubler ou tripler la mise, mais où il en perdit la totalité. Il «emprunta» un nouveau capital, pour diverses spéculations, et pour rattraper sa perte initiale. Il avait maintenant environ trente mille dollars de retard, le trou ne pouvait guère être dissimulé désormais plus de quelques mois et il n'y avait pas le moindre espoir de le combler en si peu de temps. Il avait donc résolu de réaliser le maximum en argent liquide sans éveiller les soupçons, en vendant diverses propriétés. Dans l'après-midi il disposerait de plus de cent mille dollars, plus qu'il ne lui en fallait jusqu'à la fin de ses jours.
Et jamais il ne serait pris. Son départ, sa destination, sa nouvelle identité, tout était prévu et fignolé, il n'avait négligé aucun détail. Il y travaillait depuis des mois.
Sa décision de tuer sa femme, il l'avait prise un peu après coup. Le mobile était simple : il la détestait. Mais c'est seulement après avoir pris la résolution de ne jamais aller en prison, de se suicider s'il était pris, que l'idée lui était venue : puisque de toutes façons il mourrait s'il était pris, il n'avait rien à perdre en laissant derrière lui une femme morte au lieu d'une femme en vie.
Il avait eu beaucoup de mal à ne pas éclater de rire devant l'opportunité du cadeau d'anniversaire qu'elle lui avait fait (la veille, avec vingt-quatre heures d'avance) : une belle valise neuve. Elle l'avait aussi amené à accepter de fêter son anniversaire en allant dîner en ville, à sept heures. Elle ne se doutait pas de ce qu'il avait préparé pour continuer la soirée de fête. Il la ramènerait à la maison avant vingt heures quarante-six et satisferait son goût pour les choses bien faites en se rendant veuf à la minute précise. Il y avait aussi un avantage pratique à la laisser morte : s'il l'abandonnait vivante et endormie, elle comprendrait ce qui s'était passé et alerterait la police en constatant, au matin, qu'il était parti. S'il la laissait morte, le cadavre ne serait pas trouvé avant deux et peut-être trois jours, ce qui lui assurerait une avance bien plus confortable.
A son bureau, tout se passa à merveille ; quand l'heure fut venue d'aller retrouver sa femme, tout était paré. Mais elle traîna devant les cocktails et traîna encore au restaurant ; il en vint à se demander avec inquiétude s'il arriverait à la ramener à la maison avant vingt heures quarante-six. C'était ridicule, il le savait bien, mais il avait fini par attacher une grande importance au fait qu'il voulait être libre à ce moment-là et non une minute avant ou une minute après. Il gardait l'oil sur sa montre.
Attendre d'être entrés dans la maison l'aurait mis en retard de trente secondes. Mais sur le porche, dans l'obscurité, il n'y avait aucun danger ; il ne risquait rien, pas plus qu'à l'intérieur de la maison. Il abattit la matraque de toutes ses forces, pendant qu'elle attendait qu'il sorte sa clé pour ouvrir la porte. Il la rattrapa avant qu'elle ne tombe et parvint à le maintenir debout, tout en ouvrant la porte de l'autre main et en la refermant de l'intérieur.
Il posa alors le doigt sur l'interrupteur et une lumière jaunâtre envahit la pièce. Avant qu'ils aient pu voir que sa femme était morte et qu'il maintenait le cadavre d'un bras, tous les invités de la soirée d'anniversaire hurlèrent d'une seule voix :
- Surprise !

Poups
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Re: Cherche nouvelles courtes très courtes

Message par Poups le Lun 15 Déc 2008 - 16:09

Le Sucre


Ils n'étaient plus que deux dans cet antre obscur : les autres avaient
été victimes de la malédiction qui frappait cette malheureuse race.
Parfois, les dieux se fâchaient et, alors, c'était terrible. Les
ténèbres laissaient la place à une lumière surgie de l'au-delà. Les
êtres supérieurs choisissaient leurs victimes, les emportaient vers
l'enfer et, quelquefois même, rejetaient des corps déchiquetés et
disloqués. Après, les ténèbres surgissaient à nouveau, et la paix
revenait enfin, pendant quelque temps.
Cette nuit là, les deux amoureux regardaient le ciel, en l'implorant de
périr ensemble dans les flammes de l'enfer.
Une nouvelle fois, la voûte céleste s'ouvrit et la lumière frappa le
couple de survivants. A leur grand bonheur, ils furent tous deux
soulevés de terre. Ils n'éprouvaient plus la moindre peur désormais,
puisqu’ils allaient mourir en même temps, être unis durant l’éternité.
Tout se passa très vite : ils furent précipités dans le cratère fumant
et la lave brûlante ne tarda pas à dissoudre leurs pauvres corps. Les
deux corps et les deux âmes s'étaient confondus, à tout jamais.
Il ne restait plus, au fond de la tasse vide, que quelques infimes
morceaux de sucre. Une voix s'éleva : "I1 faudra penser à acheter une
nouvelle boite de sucres, je viens de finir les deux morceaux qui
restaient."

Jean Audoin, Tragédie

Poups
Doyen


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Re: Cherche nouvelles courtes très courtes

Message par InvitéePh le Lun 15 Déc 2008 - 18:33

Il y a aussi une méchante petite fille de Jehanne Jean Jacque( je crois) elle se trouve sur le net: en BEP, on s'est régalé avec ( ils ont galéré pour la comprendre mais l'ont aimée)

Coeur de Lion ( sur le net aussi)

Pauvre petit garçon de Buzzati( idem)

InvitéePh
Esprit sacré


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Re: Cherche nouvelles courtes très courtes

Message par minnie le Lun 15 Déc 2008 - 19:59

Merci à toutes
Very Happy

minnie
Esprit éclairé


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Re: Cherche nouvelles courtes très courtes

Message par henriette le Lun 15 Déc 2008 - 22:59

La Peur de Maupassant peut aussi bien fonctionner (testé avec de 4e très faibles, mais jamais en BEP ceci dit):

C’était l’hiver dernier, dans une forêt du nord-est de la France. La nuit vint deux heures plus tôt, tant le ciel était sombre. J’avais pour guide un paysan qui marchait à mon côté, par un tout petit chemin, sous une voûte de sapins dont le vent déchaîné tirait des hurlements. Entre les cimes, je voyais courir des nuages en déroute, des nuages éperdus qui semblaient fuir devant une épouvante. Parfois, sous une immense rafale, toute la forêt s’inclinait dans le même sens avec un gémissement de souffrance ; et le froid m’envahissait, malgré mon pas rapide et mon lourd vêtement.
Nous devions souper chez un garde forestier dont la maison n’était plus éloignée de nous. J’allais là pour chasser.
Mon guide, parfois, levait les yeux et murmurait : « Triste temps ! » Puis il me parla des gens chez qui nous arrivions. Le père avait tué un
braconnier deux ans auparavant, et, depuis ce jour, il semblait sombre, comme hanté d’un souvenir. Ses deux fils, mariés, vivaient avec lui.
Les ténèbres étaient profondes. Je ne voyais rien devant moi, ni autour de moi, et toute la branchure des arbres entrechoqués emplissait la nuit d’une rumeur incessante. Enfin, j’aperçus une lumière, et bientôt mon compagnon heurtait une porte. Des cris aigus de femmes nous répondirent. Puis une voix d’homme, une voix étranglée, demanda : « Qui va là ? » Mon guide se nomma. Nous entrâmes. Ce fut un inoubliable tableau.
Un vieux homme à cheveux blancs, à l’œil fou, le fusil chargé dans la main, nous attendait debout au milieu de la cuisine, tandis que deux grands gaillards, armés de haches, gardaient la porte. Je distinguais dans les coins sombres deux femmes à genoux, le visage caché contre le mur.
On s’expliqua. Le vieux remit son arme contre le mur et ordonna de préparer ma chambre ; puis comme les femmes ne bougeaient point, il me dit brusquement : « Voyez-vous, monsieur, j’ai tué un homme, voilà deux ans, cette nuit. L’autre année, il est venu m’appeler. Je l’attends encore ce soir. »
Puis il ajouta d’un ton qui me fit sourire : « Aussi nous ne sommes pas tranquilles ». Je le rassurai comme je pus, heureux d’être venu justement ce soir-là, et d’assister au spectacle de cette terreur superstitieuse. Je racontai des histoires, et je parvins à calmer à peu près tout le monde.
Près du foyer, un vieux chien, presque aveugle et moustachu, un de ces chiens qui ressemblent à des gens qu’on connaît, dormait le nez dans ses pattes.
Au-dehors, la tempête acharnée battait la petite maison, et, par un étroit carreau, une sorte de judas placé près de la porte, je voyais soudain tout un fouillis d’arbres bousculés par le vent à la lueur de grands éclairs.
Malgré mes efforts, je sentais bien qu’une terreur profonde tenait ces gens, et chaque fois que je cessais de parler, toutes les oreilles écoutaient au loin. Las d’assister à ces craintes imbéciles, j’allais demander à me coucher, quand le vieux garde tout à coup fit un bon sur sa chaise, saisit de nouveau son fusil, en bégayant d’une voix égarée : « Le voilà ! le voilà ! Je l’entends ! » Les deux femmes retombèrent à genoux dans leur coin en se cachant le visage ; et les fils reprirent leurs haches. J’allais tenter encore de les apaiser, quand le chien endormi s’éveilla brusquement et, levant sa tête, tendant le cou, regardant vers le feu de son œil presque éteint, il poussa un de ces lugubres hurlements qui font tressaillir les voyageurs, le soir, dans la campagne. Tous les yeux se portèrent sur lui, il restait maintenant immobile, dressé sur ses pattes comme hanté d’une vision, et il se remit à hurler vers quelque chose d’invisible, d’inconnu, d’affreux sans doute, car tout son poil se hérissait. Le garde, livide, cria : « Il le sent ! il le sent ! il était là quand je l’ai tué. » Et les deux femmes égarées se mirent, toutes les deux, à hurler avec le chien.
Malgré moi, un grand frisson me courut entre les épaules. Cette vision de l’animal dans ce lieu, à cette heure, au milieu de ces gens éperdus, était effrayante à voir.
Alors, pendant une heure, le chien hurla sans bouger ; il hurla comme dans l’angoisse d’un rêve ; et la peur, l’épouvantable peur entrait en moi ; la peur de quoi ? Le sais-je ? C’était la peur, voilà tout.
Nous restions immobiles, livides, dans l’attente d’un événement affreux, l’oreille tendue, le cœur battant, bouleversés au moindre bruit. Et le chien se mit à tourner autour de la pièce, en sentant les murs et gémissant toujours. Cette bête nous rendait fous ! Alors, le paysan qui m’avait amené se jeta sur elle, dans une sorte de paroxysme de terreur furieuse, et, ouvrant une porte donnant sur une petite cour, jeta l’animal dehors.
Il se tut aussitôt ; et nous restâmes plongés dans un silence plus terrifiant encore. Et soudain tous ensemble, nous eûmes une sorte de sursaut : un être se glissait contre le mur du dehors vers la forêt ; puis il passa contre la porte, qu’il sembla tâter, d’une main hésitante ; puis on n’entendit plus rien pendant deux minutes qui firent de nous des insensés ; puis il revint, frôlant toujours la muraille ; et il gratta légèrement, comme ferait un enfant avec son ongle ; puis soudain une tête apparut contre la vitre du judas, une tête blanche avec des yeux lumineux comme ceux des fauves. Et un son sortit de sa bouche, un son indistinct, un murmure plaintif.
Alors un bruit formidable éclata dans la cuisine. Le vieux garde avait tiré. Et aussitôt les fils se précipitèrent, bouchèrent le judas en dressant la grande table qu’ils assujettirent avec le buffet.
Et je vous jure qu’au fracas du coup de fusil que je n’attendais point, j’eus une telle angoisse du cœur, de l’âme et du corps, que je me sentis défaillir, prêt à mourir de peur.
Nous restâmes là jusqu'à l’aurore, incapables de bouger, de dire un mot, crispés dans un affolement indicible.
On n’osa débarricader la sortie qu’en apercevant, par la fente d’un auvent, un mince rayon de jour.
Au pied du mur, contre la porte, le vieux chien gisait, la gueule brisée d’une balle.
Il était sorti de la cour en creusant un trou sous une palissade.


J'édite car la mise en age du copier-coller était toute bizarre ! J'ai remis en forme correctement.

henriette
Modérateur


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