Egypte : la révolution à l'heure salafiste. Rencontre avec l'écrivain Sonallah Ibrahim, un homme libre.
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Egypte : la révolution à l'heure salafiste. Rencontre avec l'écrivain Sonallah Ibrahim, un homme libre.
On cahote vers Heliopolis et la nuit est tombée. A vrai dire, la
nuit est tombée sur le Caire depuis le début du jour, depuis l’annonce
du score effarant des salafistes du parti Nour. Avec plus de 20%, ils
hésitent entre la seconde et la troisième place. Comme de juste, les
Frères musulmans sont majoritaires selon les premiers résultats du
premier tour des premières élections libres égyptiennes dans les
grandes villes du pays. Que de premiers…Que de vaincus, aussi : les 42
morts de la place Tahrir sous les balles de la police la semaine
dernière, les libéraux et les Coptes affolés aujourd’hui. Ainsi, Frères
musulmans et salafistes, ensemble, pourront gouverner l’Egypte à une
majorité écrasante.
Pour Sonallah Ibrahim, l’un des plus
grands écrivains égyptiens que je vais saluer dans son humble
appartement d’ Héliopolis, à une heure du centre-ville, ce triomphe
islamiste est catastrophique. Qu’y a-t-il de plus pathétique, ces
jours-ci, que la situation des intellectuels et des artistes arabes qui
se sont battus sans cesse pour la liberté d’expression ? Avoir fait la
révolution et se retrouver isolés dans un océan d’obscurantisme…
Sonallah
Ibrahim, 74 ans, comme son confrère de la génération suivante, Alaa al
Aswany, était place Tahrir aux premiers jours de la révolution de
janvier 2011, avide de partager « ces jours glorieux » avec le
peuple dont il avait décrit les tragédies successives avec l’humour, la
finesse, l’érudition et la tendresse d’un scribe du Nil. De « Warda »,
ode à une pasionaria politique , aux « années de Zeth », plongée dans
le quotidien étouffant d’une jeune femme du Caire, jusqu’à « Turbans
et chapeaux », fresque chamarrée sur le premier contact entre l’Egypte
et l’Occident au temps de Bonaparte (toute son œuvre est publiée chez
Actes Sud) Sonallah Ibrahim explore autant la soif de liberté que
l’assèchement des espérances.
Et tout cela, étrangement, en
Egypte, s’est toujours déroulé en même temps, dans un double mouvement.
Dans les années 1925, l’éclat des lumières naissantes au Caire ( déjà
depuis la fin du 19ème siècle) est assombri par le surgissement de la
confrérie des Frères Musulmans à Ismaïlia. Dans deux élans parallèles et
antagonistes, les féministes égyptiennes arrachent leur voile et les«
Frères » d’Hassan al Banna prêchent le rejet de l’Occident et le retour à
une identité islamique totale.
Les voilà désormais, 90 ans plus tard, en position de gouverner.
Sonallah
Ibrahim attend en souriant sur le palier de son septième étage sans
ascenseur, au sommet d’un immeuble banal et poussiéreux. Cet homme a
refusé tous les honneurs sous Moubarak. Il a rejeté les prix que le
régime souhaitait lui donner, espérant l’ajouter à la liste des
faire-valoir du régime. Mais son appartement, où un coin-bureau tapissé
de livres s’encastre dans un salon spartiate, raconte le dédain et
l’endurance du romancier.
Tout de suite, je lui cite cette phrase du
« Mythe de Sisyphe » qui me poursuit depuis que les révolutions arabes
se transforment en contre-révolutions islamistes : « Un tourment surgit là où en meurt un autre… »
Comment vaincre cette absurdité ? Le petit livre éternel d’Albert
Camus m’accompagne de Tunis au Caire, de la chute des dictateurs à la
victoire de l’islamisme politique. Je me répétais ses mots, tout à
l’heure, en ville, près de cette place Tahrir qui recèle le meilleur et
le pire, les chants de liberté comme les sauvages agressions contre les
femmes : atroces histoires de Lena la journaliste américaine, de notre
consoeur de France 3 Caroline Sinz affreusement lynchée, violée par des
hordes d’ados, de Mona al-Tahawy, éditorialiste égypto-américaine
blessée, harcelée, humiliée dans les locaux du ministère de l’Intérieur…
A Heliopolis, au cœur de la chaleur des livres qui couvrent
les murs, Sonallah Ibrahim, cet homme libre dévasté lui-même par la
violence contre les femmes, dit pourtant qu’il faut reprendre espoir : «
Je vis un mélange de dépression tenace et de certitude de la victoire
finale des libertés. Mais au bout de combien d’années…Il est clair que
les libéraux et la gauche ont commis de lourdes fautes pour ces
élections. D’une part, ils étaient divisés. De l’autre, tandis qu’ils
étaient occupés à se battre contre les militaires, les islamistes
consolidaient leurs rangs et leur proximité avec les plus démunis.
Désormais, les démocrates, les activistes, les intellectuels doivent se
confronter avec la réalité. Ils savent parler mais ils ne savent pas
militer… »
Le même constat qu’à Tunis, après la
dissémination des voix des modernistes qui a tant aidé les islamistes,
unis, eux, autour de l’idée fixe identitaire.
Sonallah
Ibrahim croit-il à cet « islamisme modéré » dont s’enchantent tous les
commentaires à Paris (en oubliant d’ailleurs qu’une milice religieuse
vient de se créer à Tunis !) et auquel nos diplomates rendent un
hommage poli quoique mêlé d’inquiétude ?
- «
L’islamisme ne peut se modérer qu’en fonction de l’équilibre des forces,
explique l’écrivain, en Tunisie le parti Ennahda n’a réussi en fin de
compte qu’à obtenir 40% des voix. Autrement dit, le reste de la société
n’en veut pas. Et les islamistes seront obligés d’en tenir compte. Les
laïques vont les pousser à la modération. C’est une lutte ! Ici, en
Egypte, nous sommes plongés dans une situation beaucoup plus grave. Les
salafistes sont devenus une force politique. Les Frères musulmans seront
donc poussés, non pas vers la modération, mais vers
l’extrémisme…Pendant la révolution de janvier, j’ai rencontré quelques
salafistes place Tahrir : à l’époque, ils me répétaient qu’ils n’étaient
pas prêts à renverser un pouvoir car le Coran le leur interdisait ! Le
vent a tourné et ils se sont lancés dans la bataille pour profiter de la
nouvelle donne. C’est très angoissant car ces gens-là veulent le passé.
Ils sont à la fois terrifiants et grotesques. »
Dernier
épisode drôlatique et cauchemardesque : un leader salafiste, invité à la
télévision, a exigé qu’un rideau soit disposé entre lui et la
journaliste non voilée qui l’interviewait. Des millions de
téléspectateurs ont assisté à cette mise en scène des folies
obsessionnelles.
Alors, l’Egypte révolutionnaire est-elle en
train de s’ouvrir ou de se fermer ? Après la Renaissance, le Moyen-âge ?
Pourtant, dans les rues du Caire, sur les ponts et les rives du Nil,
des amoureux se tiennent la main, des femmes dévoilées marchent
rapidement. Ou bien ne les ai-je remarqués qu’en raison du caractère
rassurant, quasi-insolite, de cette normalité ? Sonallah Ibrahim est-il
en train d’écrire sur ces hautes vagues, d’une histoire à l’autre ?
- «
Non, je n’arrive pas à écrire sur ce que nous vivons. Je cherche des
clés : alors je reviens à l’époque de Nasser, j’écris sur ce temps parce
que j’y ai été jeune, embastillé pendant 5 ans. Mais aussi parce que
c’est sous Nasser que tout a commencé : le règne de l’armée en
politique, et en même temps l’idée de justice sociale et de refus des
dominations étrangères. Comme la répression contre les Frères Musulmans
qui n’a fait que les doper… »
Il jette un regard sur la
bibliothèque, l’amie, l’armure forte et fragile. Sonallah Ibrahim, ce
soir, le confie avec un beau sourire dont il cherche à dominer la
tristesse : « J’espère que personne ne m’interdira d’écrire… »
Vendredi 2 Décembre 2011
Martine Gozlan

Docteur OX- Fidèle du forum
Re: Egypte : la révolution à l'heure salafiste. Rencontre avec l'écrivain Sonallah Ibrahim, un homme libre.
http://fr.news.yahoo.com/egypte-fr%C3%A8res-musulmans-raflent-pr%C3%A8s-moiti%C3%A9-d%C3%A9put%C3%A9s-141226497.html
Celadon- Sage
Re: Egypte : la révolution à l'heure salafiste. Rencontre avec l'écrivain Sonallah Ibrahim, un homme libre.
http://www.voltairenet.org/fr
HOULA ! Version lue nulle part ailleurs.
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Celadon- Sage
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