[Littérature de jeunesse] Entretien avec Bertrand Ferrier - II

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[Littérature de jeunesse] Entretien avec Bertrand Ferrier - II

Message par John le 9/8/2008, 1:40 pm

"Keep the faith as long as you can."


Bertrand Ferrier est un chercheur spécialisé en littérature pour la jeunesse. La thèse qu'il a soutenue à l'Unviersité de Paris IV porte sur le concept de littérarité à l'épreuve des livres pour la jeunesse francophones, anglophones et hispanophones (1995-2005), à la Sorbonne (Paris-IV).

Il a reçu en 1997 le Prix Le Monde du jeune écrivain pour Le Carnaval des Otaries. Il est également co-auteur d'une célèbre trilogie, Le Cycle d'Ézoah (Intervista), dont les droits ont été achetés par Luc Besson. Novélisateur, il a transformé en livres plusieurs films (Oliver Twist de Roman Polanski, Deux frères de Jean-Jacques Annaud...), dessins animés (Lucky Luke), bandes dessinées (Petit Spirou) et « univers » (Pocahontas, Chicken Little, Rox et Rouky, Bernard et Bianca...).

On lui doit également les traductions des best-sellers Eragon, Chroniques des temps obscurs, et [/i]Les Chroniques de Spiderwick[/i]. Il est aujourd'hui responsable du Master 2 professionnel de Littérature pour la Jeunesse de l'Université du Maine.

Vous pouvez lire la première partie de ces entretiens en vous rendant sur le lien suivant :
http://www.neoprofs.org/entretiens-f2/entretien-avec-bertrand-ferrier-litterature-jeunesse-i-t487.htm

Voici la suite des réponses qu'il a eu l'amabilité de bien vouloir nous fournir lors d'un entretien que nous lui avons fait parvenir en août 2008 :


3) Vous avez participé à la traduction d'ouvrages tels que Eragon, Chroniques des temps obscurs et Les Chroniques de Spiderwick. Quelles sont les principales difficultés que représente la traduction d'ouvrages de littérature pour la jeunesse ?
Elles peuvent être d’ordre très différent, même sur le corpus que vous indiquez qui ne concerne que des romans de mass market anglophones. Certaines sont spécifiques à l’édition pour la jeunesse, d’autres non ; je vous en donnerai trois exemples.
Les difficultés peuvent être d’ordre technique, la langue anglaise ayant des « tics » qu’il est parfois intéressant d’enrichir en français. Illustration : vous avez plus de deux cents occurrences de l’expression « he said » dans un livre ; les traduirez-vous toujours par « dit-il » pour respecter l’auteur, ou bien, estimant que, aux yeux du lecteur français, ça risque de devenir ennuyeux, y substituerez-vous, selon le contexte, d’autres verbes d’introduction ? Les difficultés peuvent être d’ordre culturel, soit avec des références difficiles à saisir par un jeune francophone sans un cours de civilisation en note de bas de page (Thanksgiving, par exemple), soit avec des habitudes sociales particulières (relations familiales ou codes scolaires spécifiques, par exemple). Illustration : soit une jeune héroïne américaine ; faut-il prétendre qu’elle rentre en quatrième année (« fourth year ») ou en troisième, ce qui est plus facile à saisir mais fait très franchouillard ? Les difficultés peuvent être enfin d’ordre éditorial, avec des habitudes d’écriture anglophones qui gagnent souvent à être adaptées en français. Illustration : vous avez des dialogues inutiles (“Hi ! how d’ya do?” / “Well, fine, thanx, what about ya?” “Not so bad, I’m sooo glad to meet ya”, etc.). Les transcrirez-vous tels quels ou, pour ne pas perdre le jeune lecteur, les résumerez voire les supprimerez-vous ? Tout ça ne veut surtout pas dire que nous écrivons mieux, nous autres Français, mais que la globalisation culturelle repose parfois sur la latitude donnée ou non au traducteur de « faire passer au mieux » un texte.
En résumé, les deux principales difficultés de la traduction pour la jeunesse me semblent être, d’une part, le manque d’intérêt pour des productions un brin originales : qui a lu Moi, petit hominidé poilu (Pocket Jeunesse), au titre français certes ridicule mais plongeant un jeune anthropologue d’une quinzaine d’années dans le monde impitoyable des lycées américains ? Qui a lu Des framboises sur le Yangtzé, un merveilleux livre sur l’influence des grenouilles dans le développement du tourisme Walt Disney, Trop magique !, un livre de fantasy complètement déjanté où un tueur déguisé en lapin géant se fait gober par un yéti dans un donjon irlandais, ou Terreur muette (tous trois au Livre de Poche Jeunesse), un remarquable et néanmoins passionnant thriller pour ados sur l’ETA ? Qui a lu le meilleur manuel qui soit sur l’élection présidentielle américaine, Comment devenir maître du monde en 26 leçons et demie (Bayard Jeunesse), annonçant la fin des hommes politiques au profit… des ados politiques ? D’après les éditeurs, peu de monde. Ainsi, il est souvent difficile de faire découvrir des textes originaux à ceux qui, ensuite, peuvent répercuter des envies de lecture aux jeunes lecteurs. Ceci influe sur les traductions proposées : on se dit que, après tout, il vaut mieux essayer de faire dans la veine qui marche, en évitant d’avoir un texte trop compliqué ou susceptible de choquer les parents (avec un gros mot dedans, par exemple). C’est compréhensible, même si cela repose sur un certain mépris pour les jeunes, et peut-être aussi une méprise : je ne suis pas sûr que, à terme, ce soit une excellente stratégie commerciale non plus…
D’autre part, seconde difficulté majeure, la réussite d’une traduction reste très subjective. Elle repose sur une confiance mutuelle entre le traducteur et l’éditeur. Il est bon que l’éditeur croie, quitte à en discuter, que, si le traducteur modifie quelque chose, ce n’est pas forcément parce qu’il n’a rien compris ou qu’il pense être plus fort que l’auteur (combien de lecteurs français de Harry Potter connaissent le nom de Jean-François Ménard, le traducteur ? même les plus connus restent dans l’ombre !) mais parce qu’il lui semble que, pour s’adresser au jeune public, un petit toilettage ponctuel, respectant l’esprit du texte sinon la lettre s’impose. De son côté, si l’éditeur modifie le texte, il est bon qu’il le fasse en concertation avec le traducteur qui connaît aussi les dangers du métier : mettre « zut » ou « quelle peste / quelle chipie ! » dans un dialogue entre ados est ridicule ; rajouter « faire », « vraiment », « déjà », « un peu », dans un livre, c’est risquer à coup presque sûr une répétition alourdissant la lecture, etc. Pour sensibiliser aux réussites et aux difficultés de ce travail, des blogs tâchent d’en rendre raison : par exemple, nous le faisons sur les critiques de http://master2.hautetfort.com/actualite_de_la_lije/, et Blandine Longre, éminente traductrice pour la jeunesse, le fait avec pertinence et plus de « positive attitude » sur http://blongre.hautetfort.com/.
(Je suis désolé d’avoir été aussi long… Vous le saurez lors d’une éventuelle prochaine fois : certains sujets me rendent prolixe !)

4) Pensez-vous que des oeuvres comme Eragon ou Le cycle d'Ezoah puissent être étudiées en tant que telles dans le cadre scolaire, au même titre que des classiques littéraires traditionnels ?
Je ne suis pas enseignant en école ou au collège, donc je ne vous répondrai pas « techniquement »… Toutefois, puisque vous me posez la question, je dirai que les deux cas me semblent distincts. Eragon est un livre traduit, il mérite donc qu’on s’y intéresse en tant que phénomène culturel, en tant qu’appâteur à lecteur, en tant que participant d’un corpus de livres d’imaginaire, en tant que réécriture et actualisation des ouvrages constitutifs de la high fantasy, etc., mais l’étude de sa langue en français, qui fait partie de l’étude des classiques, sera peut-être moins riche d’enseignements que celle d’un ouvrage d’origine francophone. En revanche, « Le cycle d’Ezoah » est étudié à l’école et au collège : par exemple, je garde en mémoire le merveilleux souvenir d’un établissement scolaire dit « pas facile », où, poussés par une instit plus que motivée, les élèves avaient souffert toute l’année sous le joug de la trilogie. Ils l’avaient disséquée à fond, les malheureux ! Ils l’avaient étudiée en grammaire, en orthographe, en écriture, en éducation civique (autour des thèmes de la différence et du respect), en mathématiques (à cause du système de datation fondé sur un rythme particulier), en arts plastiques, en langues étrangères, domaine où il y a de quoi faire puisque les personnages viennent de huit pays et huit mondes différents, l’un d’eux est semi-polyglotte (il croit parler toutes les langues mais ne les parle qu’à peu près), et chacun a un parler spécifique, des hérissons aux pommes en passant par les tabourets… Je ne sais pas si c’est ainsi que l’on étudie les « classiques littéraires traditionnels » que vous convoquez ; mais je vous assure que, pour un co-auteur (j’ai co-écrit cette trilogie avec Maxime Fontaine), c’est très émouvant de voir que son œuvre peut susciter autant d’intérêt, voire de plaisir – nombreux étaient les gamins à avoir lu les 1600 pages de l’intégrale ! Pour nous qui avions tant inventé pour écrire ce texte, concevant même des centaines d’éléments restés « hors champ », voir de nos yeux que notre travail pouvait être pris au sérieux et susciter de grandes joies et des réactions aussi passionnées, c’était grandiose…
En réalité, je suis touché par les deux plus beaux compliments que l’on puisse faire à un auteur de livre pour la jeunesse : celui qu’on m’a fait pour Happy end (Le Rouergue), qu’une libraire avait comparé dans Page, à L’Enfant en plaidant pour que mon roman soit étudié comme un classique ; et celui que fait un gamin quand il demande si la suite va bientôt sortir… ou le film, à la rigueur ! Tant pis si c’est une banalité, il n’est peut-être pas vain de la rappeler : dans les livres en général, mais dans l’édition pour la jeunesse en particulier, littérature et plaisir, ne sont pas du tout contradictoires et gagnent vivement à être mélangés.

5) Quels conseils donneriez-vous aux adolescents qui écrivent et souhaiteraient être publiés un jour ?
« Un, méfiez-vous des gens qui donnent des conseils, y compris si ces gens s’appellent Bertrand Ferrier.
Deux, ne confondez pas les autobiographies et les récits d’expérience avec des modes d’emploi. Par exemple, si Bertrand Ferrier vous conseille de participer au Prix du jeune écrivain parce qu’on y rencontre des tas de gens intéressants quand on gagne (http://www.pjef.net), faites-le, ça ne coûte presque rien et ça peut être très intéressant, en effet ; mais n’oubliez pas que, si certains lauréats du Prix ont publié des livres voire sont devenus écrivains, plein d’écrivains n’ont pas eu le Prix. Moralité : l’écriture n’est pas un concours. So, keep the faith as long as you can.
Trois, allez au bout d’au moins une tentative d’écriture. Peaufinez-la, c’est le plus important (scénario, écriture, originalité, intérêt, etc.). Ne croyez pas votre maman, qu’elle vous trouve merveilleux, ennuyeux ou pervers – en fait, ne lui donnez pas votre œuvre à lire. Soyez fiers de vous quand vous êtes allés au bout du peaufinage, et décidez que vous allez tenter de la publier, même si vous relisez votre texte ultérieurement et que vous trouvez que vous êtes une grosse crotte indigne de souiller cette planète.
Quatre, n’oubliez pas que, pour exprimer votre génie, soit vous trouvez un éditeur fan, c’est rare, soit vous tentez d’exprimer votre originalité en vous glissant dans les codes en vigueur. Pour cela, lisez ou feuilletez des livres qui ressemblent à ce que vous avez fait ou envie de faire. Vérifiez si vous êtes dans les clous pour deux raisons : primo, un peu comme Picasso, il est souvent bon d’avoir prouvé qu’on sait dessiner « comme il faut » avant de se lancer dans son style ; secundo, en général, les éditeurs cherchent des trucs qui ressemblent à ce qu’ils font mais avec, éventuellement une touche personnelle. Vous pouvez trouver ça vilain, conformiste, mais ça peut être un bon moyen de débuter.
Cinq, laissez-moi lire votre avenir : des gens vous diront que vous écrivez super bien, d’autres que vous êtes chiants, et la plupart ne vous diront rien. Ils ont tous raison, votre mission étant néanmoins de tomber sur un éditeur qui croit que votre travail peut rencontrer l’intérêt des lecteurs – d’où mon conseil de cibler votre envoi de manuscrit vers des collections avec lesquelles vous sentez quelques affinités.
Six, écrire est un droit, pas être publié. Le travail de l’éditeur est essentiellement de refuser des projets. Parfois, il se plante ; parfois, il a raison. Voyez jusqu’où vous êtes prêts à aller, en termes de concession, pour exister dans le monde merveilleux de l’édition.
Sept, cultivez votre colère. Je crois que l’écriture la plus intéressante est l’écriture contre. Contre la nullité de certains livres qu’on a lu, ou contre la connerie de ceux qu’on trouve cons. Écrire contre, ce n’est pas forcément écrire sa rage : on peut être doux et contre, n’avoir l’air de rien et écrire tranquillement pour détruire ce qui nous énerve.
Et huit, n’oubliez jamais que, comme l’a chanté Anne Sylvestre – et ça vaut pour tous les écrivains, publiés ou non, jeunes ou pas –, “on se croit irremplaçable / Mais on n’est finalement / qu’un infime grain de sable / Entre les griffes du vent / Il arrive aussi qu’on gagne / Mais on perd au prochain coup / On déplace des montagnes / Qui ne sont que des cailloux / Et l’on se sent dérisoire…” Bref, bienvenue dans le clan des graphophiles que décrit Jean-Marie Laclavetine dans Première ligne (Folio Junior) ; bon courage, et au plaisir de dédicacer un jour, à côté de vous (s’il n’y a pas de lecteurs, c’est pas grave, on se racontera des blagues).
Bon, je m’aperçois, en les relisant, que ces conseils ne sont pas top. Mais si je vous avais juste dit : “Lisez Les Ostrogoths de Martine Pouchain (Les 400 coups), à la fin elle explique comment elle a écrit ce livre, c’est beaucoup plus intéressant que ce que je pourrais vous dire”, vous auriez pensé que je préférais botter en touche plutôt que de répondre à la question super dure qui m’était posée. Comme c’était vrai, j’ai prouvé que c’était faux, et voilà. »

Merci à Bertrand Ferrier pour nous avoir offert ces différents éléments de réflexion.

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