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Robin
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Neoprof expérimenté

Bac Philo 2012 : "Peut-on désirer travailler ?" Empty Bac Philo 2012 : "Peut-on désirer travailler ?"

par Robin le Jeu 9 Aoû 2012 - 13:11
"Le travail , c'est la santé, ne rien faire, c'est la conserver", chantait le regretté Henri Salvador. "Tous les noms européens du "travail", labor en latin et en anglais, ponos en grec, travail en français, Arbeit en allemand, signifient fatigue, effort et servent à désigner les douleurs de l'enfantement. Etymologiquement labor est de même racine que labare ("trébucher sous un fardeau") ; ponos et Arbeit évoquent la pauvreté (penia en grec, Armut en allemand). Même Hesiode fait du travail dur (ponon alginoenta) le premier des fléaux de l'homme." (Hannah Arendt).

Dans l'Ancien Testament, le travail est une malédiction, conséquence du péché originel et de la chute : "Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front". Dans l'antiquité grecque et romaine, le travail est réservé aux esclaves, aux artisans et aux paysans. L'homme vraiment libre ne travaille pas. Il consacre sa vie à l'étude et à la politique. Le mot "travail" désigne toute activité, dès l'instant qu'elle est socialement rentable. "Travail renvoie à l'ouvrier, au cadre, à l'employé, mais aussi, dans un sens élargi, à l'enfant qui apprend à l'école, à l'artiste (dont on dit pourtant qu'il "joue" du trombone) et au sportif professionnel (dont on dit pourtant qu'il "joue" au football).

Le désir est la recherche d'un objet que l'on imagine ou que l'on sait être source de satisfaction. Il est donc accompagné d'un sentiment de manque ou de privation.

"Peut-on" peut s'entendre au sens de "a-t-on le droit", "est-il permis" et de : "est-il possible"...

Peut-on désirer travailler ? La question semble paradoxale si l'on part du principe que le travail est porteur de souffrances et de désagréments.

Nous verrons, dans un premier temps que le désir et le travail sont contradictoires, puis ce qu'apporte le travail et enfin à quelles conditions on peut désirer travailler.

Pour Marx, la plupart des hommes sont asservis à un travail qui leur est imposé de l'extérieur ; ils se retrouvent coupés de leur liberté et d'eux-mêmes. Le travailleur est aliéné, il est dépossédé de son essence au profit d'un autre qui l'asservit. Dans le mode de production capitaliste, le travailleur ne se reconnaît pas dans son travail et celui-ci n'est pas rémunéré à sa juste valeur car le propriétaire des moyens de production en soustrait la plus-value. Il ne peut donc pas désirer travailler.

Le travail est nécessaire parce que la nature n'offre pas spontanément à l'homme ce dont il a besoin pour vivre. Le travail ne relève pas du "désir", mais du "besoin". Cependant, dans le monde moderne, le travail n'est plus directement lié à la nature et l'homme travaille très souvent pour un patron. De plus, les techniques industrielles ne mènent-t-il pas vers une aliénation de l'homme à la machine. Comment, dans ces conditions pourrait-il désirer travailler ?

Nietzsche critique la glorification du travail : "Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel..."

Selon Emmanuel Kant, "L'homme est le seul animal qui soit voué au travail." C'est dans la transformation de la nature que l'homme s'affirme. Pour Hegel, le travail arrache l'homme de l'animalité, à son existence immédiate, en lui imposant la médiation du temps (l'intervalle entre la production et la consommation, entre le désir et sa réalisation) et de l'outil. Le travail est alors non seulement le moyen de maîtriser la nature mais aussi celui de s'extérioriser. Le travail forme et éduque, il transforme le monde et le civilise.

Dans la "dialectique du maître et de l'esclave", Hegel explique que le maître désire jouir sans travailler, mais il perd ainsi sa liberté car il se met alors à dépendre du travail de l'esclave... Il devient ainsi "l'esclave de l'esclave". L'esclave, en transformant le monde par son travail, récupère la liberté et la conscience de soi. Il se reconnaît, non plus dans la conscience d'un autre (le maître), mais dans les choses qu'il transforme et qu'il "maîtrise".

C'est donc par le travail que l'homme se réalise en tant qu'homme et se définit. En façonnant la nature à son image, il accède à la conscience et à la liberté. Il y a donc une dignité éminente du travail qui le rend désirable et qui explique pourquoi la plupart des gens n'aiment pas rester au chômage et désirent travailler.

Un certain nombre de conditions sont nécessaires pour que le travail soit un bien et que l'on désire travailler : conditions de travail, horaires, rémunération, participation aux bénéfices de l'Entreprise, reconnaissance, participation au processus de production... Le travail peut contribuer au développement humain, à condition que le travailleur soit considéré comme un sujet, et non comme un outil et que son travail ait du sens.

Pourtant, la conciliation du travail et du désir est problématique parce que le désir cherche le plaisir, que le travail suppose l’effort et que l’effort n’est pas nécessairement un plaisir.

"Désirer travailler" : l'expression renvoie au problème de la motivation. Le musicien qui fait des gammes, l’enfant qui apprend une règle de grammaire par cœur n’éprouve pas nécessairement du plaisir. Le plaisir est un bien, mais il n’est pas le « souverain bien » : nous pouvons désirer des choses nocives comme l’alcool ou la drogue. Le plaisir ne réside pas nécessairement dans la jouissance immédiate, mais dans la difficulté surmontée au prix de l’effort.

C'est pourquoi on peut douter de l'efficacité des pédagogies basées exclusivement sur le plaisir et sur le "jeu" : "Au contraire, dit cette grande Ombre (Hegel), je veux qu’il y ait comme un fossé entre le jeu et l’étude. Quoi ? Apprendre à lire et à écrire par jeu de lettres ? À compter par noisettes, par activité de singe ? J’aurais plutôt à craindre que ces grands secrets ne paraissent pas assez difficiles, ni assez majestueux." (Alain, Propos sur l’Éducation).

Le plaisir et le jeu doivent alterner avec le travail et non s'y mêler. Le jeu doit être un but : le musicien "joue", sans effort apparent et non un moyen : la "facilité" apparente a été acquise au prix de centaines d'heures de "travail" et d'efforts.

Le travail n'est pas un plaisir immédiat, il peut être cependant un plaisir "médiat". Il existe cependant des niveaux de motivation. Tel enfant, par exemple, sera davantage motivé par le sport, tel autre par l'art, tel autre par les mathématiques. La motivation se manifeste par un déploiement d'énergie "sans effort" ; la personne "motivée" accomplira avec plaisir et sans beaucoup d'efforts une action qu'une autre accomplira avec difficulté, voire avec répugnance.

L'idéal serait de pouvoir concilier le désir et le travail en exerçant une activité qui vous plaît. C'est la raison pour laquelle certaines personnes quittent un emploi bien rémunéré qui ne leur plaît pas, pour un autre, moins bien rémunéré, mais où ils s’épanouissent davantage.

Le travail, comme la langue, peut être la meilleure et la pire des choses : instrument d'aliénation et d'exploitation, il ne mérite pas d'être glorifié. L'homme, cependant est un animal voué au travail qui l'arrache à l'animalité, lui permet de maîtriser la nature et de s'extérioriser. L'homme se définit en tant qu'homme par le travail ; en façonnant la nature à son image, il accède à la conscience et à la liberté. Un certain nombre de conditions sont pourtant nécessaires : juste rémunération, participation, reconnaissance. On peut alors "désirer travailler ».
N’oublions pas, cependant, que le vrai plaisir ne réside pas dans la jouissance immédiate, mais dans la difficulté surmontée.
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