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Robin
Neoprof expérimenté

Les hommes sont-ils des êtres à part dans la nature ?

par Robin le Ven 10 Aoû 2012 - 9:22
Le mot nature vient du latin "nascor" qui signifie naître ; la nature c'est ce qui est inné, par opposition à la culture, mot qui vient de "colere", cultiver la terre.

Le plus souvent, la nature désigne un ensemble de phénomènes et de situations qui peuvent être fortement évolutifs mais dont la transformation n'est pas essentiellement le fait de l'homme.

Dans l'usage commun et religieux, la nature a longtemps été présentée dans la pensée européenne, comme ce qui est autour de l'Homme, qui n'est pas lui, et qui est animé par des processus ou des forces qui lui échappent.

La tradition métaphysique occidentale a longtemps fait de l'homme "un être à part dans la nature". Toute la question est de savoir si cette tradition est fondée, s'il n'est pas possible et même souhaitable de l'interroger - ou, comme le dit Jacques Derrida de la "déconstruire". Les hommes - au sens de l'Humanité, de l'espèce humaine en général - sont-ils des animaux comme les autres ou sont-ils des êtres à part dans la nature ?

Nous verrons dans une première partie que, d'un point de vue scientifique, les hommes ne se distinguent en rien des animaux : ils ont un corps, des besoins, des tendances , ils naissent et ils meurent ; ils partagent même avec les minéraux, les animaux et les plantes des caractères communs. Dominique Lestel, un chercheur contemporain, va même jusqu'à parler de "culture animale" et à montrer les origines animales de la culture humaine.

Nous chercherons, dans une deuxième partie s'il existe des caractères spécifiques à l'homme, une "nature humaine". Si l'homme se distingue des animaux et des plantes, ce n'est pas par une nature hypothétique, mais par la culture. "On ne naît pas homme, on le devient."

N.B. : dans cette partie du devoir, il faut vous souvenir de tout ce que nous avons dit à propos de la culture et de l'instauration d'un ordre symbolique à travers la technique, l'art, les croyances, les liens de parenté, le langage qui instaure la mémoire, l'anticipation, la capacité d'échapper à l'immédiateté et à se représenter les choses en leur absence (cf. M. Heidegger : "L'homme est un être des lointains."). L'animal est plus étroitement dépendant de la nature et en particulier de l'instinct (cf. la comparaison que fait Marx entre l'abeille et l'architecte et la question du "langage animal").

Selon René Girard (La violence et le sacré), il n'existe pas de régulation instinctive de la violence (mimesis d'appropriation/rivalité) et de la sexualité chez l'homme, cette absence ne font pas de lui un être à part, mais un être problématique, une perpétuelle menace pour lui-même.

"Toute l'angoisse et le mal-être des humains se trouvent dans le manque d'harmonisation entre les désirs multiples (matériels et sexuels) et le désir essentiel, forme élargie prise par la poussée évolutive lorsqu'elle atteint le stade humain." (Paul Diel)

Il serait excessif de dire que la culture "se substitue" chez l'homme à la nature ; il vaudrait mieux dire que la culture "informe" la nature, qu'elle essaye de lui donner un sens - et même plusieurs, selon l'angle sous lequel elle envisage la nature (la culture peut considérer le mont Olympe comme une formation géologique, mais aussi comme "le séjour des dieux", elle peut "se servir" du monde, mais elle peut aussi le contempler : "Riche en mérites, mais poétiquement, pourtant, l'homme habite la terre." (Hölderlin). La réflexion sur la place de l'homme dans la nature recouvre la question du sens, l'homme étant probablement, le seul animal qui s'interroge sur la signification de sa présence sur terre, sur sa place dans la nature et sur des phénomènes "naturels" tels que la naissance et la mort.

Nous examinerons enfin si la culture fait de l'homme un être à part dans la nature et si les frontières entre monde animal et monde humain, nature et culture sont aussi étanches que la métaphysique occidentale se plaît à l'affirmer depuis Descartes. La seule différence significative réside probablement dans le fait que l'homme ne sait pas vraiment, comme le font instinctivement les animaux et peut-être même culturellement les singes bonobos, réguler la mimesis d'appropriation/rivalité. Plutôt que se penser comme un être à part et de se glorifier de ses prouesses et de sa supériorité sur la nature et sur les animaux, l'homme ne devrait-il pas essayer plutôt de devenir plus "humain" ?

N.B. : Ce sujet fait appel à des références philosophiques et culturelles incontournables. Réfléchissez à la théorie des "animaux machines" chez Descartes et à la distinction cartésienne entre la pensée (l'âme) et l'étendue (le corps) ; pour Descartes, tout se passe comme si les animaux étaient des machines puisqu'ils n'ont pas d'âme. Descartes aura d'ailleurs beaucoup de mal, dans le cadre de son système à expliquer l'union de l'âme et du corps chez l'homme.

Pour Aristote, au contraire, les animaux ont une "âme sensitive" et les plantes une "âme végétative" - il ne faut pas prendre le mot "âme" - Psyché - au sens chrétien ; pour Aristote, l'âme est le principe de la vie dans la nature (Physis), la "forme" des êtres vivants. Les hommes, outre une âme sensitive et végétative, comme les animaux et les plantes ont une âme rationnelle qui constitue leur "différence spécifique". Les hommes, pour Aristote et pour la tradition scolastique (la pensée du moyen-âge) sont des animaux doués de raison.

Il faut montrer l'intérêt et l'enjeu du sujet : l'idée que l'homme est un être à part dans la nature... "à part" peut avoir plusieurs significations (cf. travail préparatoire = différent mais relié, différent, mais séparé). Souvenez-vous du projet "prométhéen" de Descartes : "se rendre comme maîtres et possesseurs de la nature." Que signifie un tel projet ? Sur quels présupposés métaphysiques (ontologiques) est-il fondé (sur quelle idée de la place de l'homme dans la nature repose-t-il ?) Sur quelle idée de la nature ? Quelle est l'origine de cette conception, quels sont ses caractères et quels sont ses effets ?

Vous pouvez également vous référer à la distinction que fait Claude Lévi-Strauss entre "culture" (potentiellement régulatrice) et "civilisation" (créatrice d'entropie négative). Les cultures "premières" prennent soin de ne pas créer de déséquilibres trop importants avec la nature ; les Grecs insistent sur le danger de l'ubris (la démesure). Les Stoïciens, les Cyniques et les Épicuriens conseillent de "vivre conformément à la nature". Le conseil donné à Socrate par l'oracle de Delphes "Connais-toi toi-même !" (Gnôti Séôton) signifie : "Reste à ta place, sache que tu es un homme et non un dieu."

L'idée qu'un groupe humain se fait de la place de l'homme se révèle dans ses mythes fondateurs ; par exemple dans le mythe de Prométhée et d’Épiméthée rapporté par Hésiode et repris par Platon dans le Protagoras. D'après ce mythe, l'homme est un animal parmi les autres, le plus démuni et le plus vulnérable des animaux ; c'est la culture (le feu volé aux dieux) apportée aux hommes par Prométhée qui distingue l'homme des animaux, mais il n'est pas vraiment "à part" dans la nature.

Dans l'Ancien Testament, Adam, le premier homme est façonné par "Yahvé-Elohims" à partir de la terre - le nom "Adam" signifie "tiré de la terre", littéralement "le Glébeux" selon la traduction d'André Chouraqui - (Genèse I, 26). Adam est fait "selon la réplique et la ressemblance" de son créateur qui donne à l'homme le pouvoir de fructifier, de multiplier, d'emplir la terre et de la conquérir et d'assujétir les animaux et d'en manger, de même que "l'herbe" et le fruit de l'arbre "portant semence". L'homme est "fait à l'image de Dieu", mais il n'est pas "à part dans la nature" ; il est "tiré de la terre" et il s'inscrit dans une continuité avec la nature. Même s'il n'est pas tout à fait une créature comme les autres, l'homme est une "créature" - il ne s'est pas crée lui-même -, au même titre que les plantes et les animaux ; il s'inscrit dans un ordre cosmologique et théologique.
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