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Robin
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Edith Stein, Phénoménologie et philosophie chrétienne Empty Edith Stein, Phénoménologie et philosophie chrétienne

par Robin le Sam 11 Aoû 2012 - 18:27
"Mon désir de vérité était une unique prière." (Edith Stein)

Edith Stein, Phénoménologie et Philosophie chrétienne, présenté et traduit de l'allemand par Philibert Secretan, Les Editions du Cerf, 1987

"Il est à craindre qu'au moment même où l'on honore et l'on invoque la bienheureuse Thérèse-Bénédicte de la Croix, carmélite allemande gazée à Auschwitz-Birkenau en août 1942, on continue largement d'ignorer les textes d’Édith Stein, philosophe, juive convertie et baptisée dans l’Église catholique en 1922, assistante de Husserl et interdite d'enseignement par les nazis, phénoménologue et métaphysicienne... Il serait affligeant que malgré la renommée qui l'entoure, on néglige le travail de pensée qui accompagna et exprima le travail de la Grâce dans l'âme de cette femme au destin exemplaire (... )

Le livre que nous présentons ici, explique Philibert Secretan, n'a d'autre prétention que de donner à lire quelques textes importants, aux affinités nombreuses, rassemblés autour du thème Phénoménologie et Philosophie chrétienne. Ce titre non seulement évoque le cheminement de l'auteur, mais en recentre la pensée autour de la philosophie prise sous son double aspect de recherche rigoureuse - scientifique comme aime à dire Edith Stein - telle que l'avait conçue Husserl, et de recherche de la vérité : d'une vérité qui ne pouvait se trouver contredite par l'expérience humaine que souligne tout l'empirisme phénoménologique, et moins encore par la Révélation. Ce livre recentre donc, sous forme d'un ensemble assez exhaustif de textes consacrés à la philosophie, ce que décrivent largement les beaux commentaires de Sr Theresia Renata de Spiritu Sancto, o.c.d., d'Elisabeth de Miribel, de Reuben Guilead (qui fut le premier à avoir pris l'entière mesure d'Edith Stein philosophe), du P. Romaeus Leuven, o.c.d., et d'autres encore..."

"Si l'exigence de vérité qui l'a toujours conduite fait découvrir à Edith Stein, dans le De Veritate de saint Thomas, un aboutissement à ce qu'elle cherchait à partir des Logisches Untersuchungen, et si elle trouve dans la théorie phénoménologique du Moi - exploitée comme une nouvelle ''phénoménologie de l'Esprit" - de quoi prendre référence chez sainte Thérèse d'Avila, elle porte témoignage d'une conversion de tout son être, intellectuel et affectif, philosophique et religieux, et simultanément de toute son œuvre (...)

Devenue chrétienne, elle n'entend plus la philosophie de la même manière. Une véritable transvaluation des valeurs s'opère, dans un sens radicalement opposé à Nietzsche, puisqu'il ne s'agit pas de dénoncer une maladie initiale, décelable au fondement des valeurs communes, une manière de mensonge au cœur de la vérité, mais bien de remplir d'une Présence réelle ce que la philosophie ne parvenait à désigner que comme une absence : l'Ego transcendantal n'est proprement personne, ou la non-personne. La seule parenté à évoquer entre elle et Nietzsche passerait par la médiation de Pascal : ce Pascal dont Nietzsche s'est constitué le anti-héros, et que tant d'affinités, lient à Edith Stein (...)

Cette référence inscrit le noyau mystérieux, indécis - blanc en quelque sorte - de l'Ego pur husserlien dans la tradition mystique chrétienne. C'est dans la plus grande infidélité à la philosophie de son maître qu'Edith Stein demeure la plus fidèle à l'esprit de la phénoménologie ; à condition de laisser le mystère de l'Ego se transignifier en relation d'un Moi vivant au mystère du Dieu présent."

"Philosophe, assistante de Husserl, Edith Stein, juive, devient disciple du Christ. Moniale, réfugiée en Hollande, elle est déportée et assassinée à Auschwitz-Birkenau. Au moment de son arrestation, elle avait dit à sa soeur : "Viens, nous allons pour notre peuple !"

Le destin exceptionnel de cette femme s'est accompli aussi dans ses écrits, notamment son œuvre philosophique. Phénoménologue, attachée à la "philosophie comme science rigoureuse", elle traduit en langage moderne le de Veritate de saint Thomas. Carmélite, elle commente Thérèse d'Avila et Jean de la Croix. Femme, elle s'interroge sur la condition féminine et explore les voies de la maîtrise d'elle-même.

Les textes traduits dans ce recueil proviennent de l’œuvre proprement philosophique de la disciple de Husserl : le sens de la phénoménologie, son dialogue avec des projets philosophiques voisins (notamment Thomas d'Aquin), un débat remarquable avec Heidegger après la parution de Zein und Zeit (Etre et Temps) et une réflexion sur la possibilité d'une philosophie chrétienne.

La traduction et la présentation détaillée de ces ouvres par Philibert Secretan, professeur de philosophie à Fribourg, permet au public francophone de mieux connaître une pensée philosophique trop négligée jusqu'ici."

Textes d'Edith Stein présentés dans ce volume :

I/ La signification de la Phénoménologie comme conception du monde (1932) : comment la phénoménologie a-t-elle pesé sur la manière dont la modernité considère le monde ? Fécondité et limites de la phénoménologie comme "Weltanschauung".

II/ La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale (Die Krisis der europaïschen Wissenschaften und die transzendentale Phaënomenologie,1937) : Husserl réfléchit, vers la fin de sa vie, sur le problème de la crise de la science et de la culture européenne. Il voit dans la phénoménologie transcendantale une réponse à la crise généralisée du sens et un remède à la barbarie qui s'annonce.

"Galilée, dans le regard qu’il dirige sur le monde à partir de la géométrie et à partir de ce qui apparaît comme sensible et mathématisable, fait abstraction des sujets en tant que personnes, porteuses d’une vie personnelle, abstraction de ce qui appartient à l’esprit. Cet oubli du monde de la vie et des personnes, cette idée que le seul monde véritable est celui des mathématiques abstraites, cette élimination du sol d’expériences vécues, se trouve à l’origine de la crise moderne du sens et de la culture." (...)

" La science de la psychologie, a dès le départ, manqué son but réel. Si la psychologie a fait défaut, c’est parce que déjà dans sa fondation originelle comme psychologie nouvelle à côté de la nouvelle science de la nature, elle omit de questionner le seul sens authentique de sa tâche conformément à son essence en tant que science universelle de l’être psychique." (...)

" Il est absurde de considérer la nature comme étrangère en elle-même à l'esprit et ensuite d'édifier les sciences de l'esprit sur le fondement des sciences de la nature, avec la prétention d'en faire des sciences exactes."

Selon E. Stein, cette critique de la conception moderne de la nature et la démonstration de ce qu'elle n'est pas tenable, mérite la plus grande attention, même de la part de ceux qui pensent devoir chercher dans une toute autre direction la raison de la crise (Die Krisis) et les voies pour en sortir.

Cependant, ajoute-t-elle, les errances de la philosophie moderne ne résultent-ils pas d'une rupture d'avec l'attitude spirituelle médiévale, et la conception moderne de la nature n'est-elle pas tributaire de cette rupture ?

L'indication allusive de la conception de l'être par la philosophie transcendantale radicale annoncée par Husserl exige, selon elle, une confrontation à la doctrine de l'être de la philosophia perrenis.

III/ Les interventions de Juvisy (1932) : interventions d'Edith Stein dans les discussions qui suivirent le rapport du R.P. Feuling, osb, sur le mouvement phénoménologique : position historique, idées directrices, types principaux.

IV/ La phénoménologie de Husserl et la philosophie de saint Thomas d'Aquin (1929) : confrontation entre la pensée de l'auteur de la Somme (et notamment le De Veritate) et celle du fondateur de la phénoménologie, mettant en évidence, grâce à la médiation de Franz Brentano, les similitudes, tant au niveau de la méthodologie que des contenus (à propos des notions d'intuition et de vérité), ainsi que les divergences, à propos de l'auto-suffisance et de la solitude de l'ego transcendantal (égoïsme et théocentrisme)

V/ Deux préludes à une ontologie : préface à Potenz und Akt (Puissance et Act,1931) : tentative d'accéder à la compréhension de la méthode de saint Thomas, et Préface à Endliches und ewiges Sein (Etre fini et Etre éternel, 1935) : de précieuses indications sur la pensée d'E. Stein, avant et après sa conversion (étude de saint Thomas et reprise du travail philosophique vers Platon, Augustin et Duns Scott) et sur la manière de penser la phénoménologie à la lumière de la Révélation et de la pensée chrétienne, notamment la question de la "créature", de l'analogia entis et de la finitude.

VI/ La philosophie existiale de Martin Heidegger (1936) : un exposé lumineux sur Zein und Zeit (Etre et Temps), sur le "Dasein", sur les rapports entre le "Dasein", la temporalité et le "souci"... analyse critique de la conception de Dasein comme "être pour la mort" (cf. notes personnelles à la fin de cet article). Edith Stein analyse pour finir les rapports entre l'ontologie heideggerienne et l'idéalisme transcendantal de Kant à propos de la question de la finitude et de son dépassement et s'intéresse à deux ouvrages de Heidegger où la position anti-chrétienne est moins accusée que dans Sein und Zeit : De l'essence du fondement et Qu'est-ce que la métaphysique ?

N.B. : l'antichristianisme de Heidegger ne se manifeste jamais par des attaques frontales, comme chez Nietzsche ou Feuerbach, mais par la minimisation de l'influence du christianisme et de la pensée médiévale dans l'Histoire de la philosophie, comme s'il n'y avait rien eu entre Plotin et Descartes. En témoignent les notes marginales dans Sein und Zeit à propos de la philosophie scolastique. L'antisémitisme de Heidegger est de même nature que son antichristianisme, mais plus radical encore, en tant que forclusion de la pensée juive et assignation de la philosophie à ses seules racines helléniques. Lorsque Thomas d'Aquin dit de Dieu qu'il est "l'acte pur d'exister" (De Ente et Essentia), il n'assimile nullement Dieu à un "étant suprême".

VII/ Sens d'une philosophie chrétienne (1935) : "Que l'on considère la philosophie comme une science dont les seules ressources sont l'expérience et la raison naturelle, ou qu'on lui reconnaisse le droit de puiser dans la Révélation : une chose est certaine, c'est que la philosophie des grands docteurs de l'Eglise du Moyen-âge s'est développée "à l'ombre" de la doctrine de la foi. Elle a reconnu dans la vérité révélée la mesure de toute vérité ; elle n'a pas rechigné devant l'effort pour résoudre les problèmes que lui posaient les dogmes de la foi ; elle s'appuyait sur cette foi comme sur une force qui assurait à l'intelligence humaine une plus grande sûreté, même dans son travail naturel. Sur tous ces points, la philosophie moderne a pris ses distances. Existe-t-il pour des philosophies aussi divergentes une possibilité de collaborer ?" (Edith Stein, Phénoménologie et philosophie chrétienne, sens d'une philosophie chrétienne, p. 133)

L'ouvrage se termine par trois textes de Philippe Secretan, sous le titre général de : Edith Stein au carrefour de la phénoménologie et de la scolastique : I/ De Husserl à Thomas d'Aquin, la question de la vérité, II/ De Husserl à Thérèse d'Avila, la question de la personne, III/ Le recours à une scolastique non thomiste.

Notes personnelles :

1) Dans le texte intitulé La philosophie existentiale de Martin Heidegger, Edith Stein montre qu'entre "l'être pour la mort" "authentique" et le "on meurt" inauthentique, il existe une large palette de conduites qui concernent le rapport du Dasein à la mort d'autrui sans être pour autant "inauthentiques" : le fait de veiller un défunt, le fait d'assister un mourant, le fait (par exemple pour un enfant) de s'interroger sur la signification de "untel est mort", le fait de ressentir du chagrin en assistant à des funérailles, la question "Où est-il (elle) maintenant ?, le sentiment de "grandeur" de la mort, etc. (cf. p. 100 et sq.)

2) A propos de la question de le vérité chez Aristote et saint Thomas d'Aquin, Edith Stein qui a traduit en langage moderne le De Veritate, explique que parmi les définitions que saint Thomas donne de la vérité, la vérité comme "adequatio rei et intellectus" (jugement) n'est qu'une définition parmi d'autres. Il est fait droit, en particulier, à la définition de la vérité comme "manifestation" (Aléthéia)

3) Beaucoup de termes philosophiques proviennent de notions théologiques issues de la Révélation judéo-chrétienne, par exemple la distinction entre essence et existence provient de la notion de création, la distinction entre nature et personne du dogme de la sainte Trinité, la distinction entre substance et accident du dogme de la Transubstantiation et de la présence réelle dans l'Eucharistie.

4) "Le Sein (l'Être) "est" la dimension de la Transcendance, non la Transcendance elle-même." "Die Dimension der Transzendenz, nicht die Transzendenz selbst."... "Non pas une dimension qui serait pour la Trancendance comme l'élément où elle se déploierait : nicht die Dimension in der Gott ist, mais qui, en quelque sorte, lui est préalable... "sondern davor." (Martin Heidegger à Roger Munier, Totnauberg, 1949, in Cahier de l'Herne)...

A rapprocher de saint Thomas d'Aquin : "Puisque toutes les choses qui existent participent de l'existence et sont des êtres de participation, il est nécessaire qu'il y ait, au faîte de tous les êtres réels, une réalité qui soit l'exister même par essence ; cette réalité est Dieu, qui est la cause absolument suffisante, absolument requise et absolument parfaite de toute existence, et dont toutes les choses qui sont tiennent l'existence par participation." (Expl. Evang. Jean, prologue, traduction Joseph Rassam)

"Ainsi, Dieu seul est un être par essence parce que son essence est d'exister ; toute créature est, au contraire, un être par participation, parce qu'il n'est pas de son essence d'exister." (Som. théol., I, q. 104, a.I.)

"Dieu est l'acte pur d'exister." (Etr. ess. c.6)

On voit que pour Heidegger l'Être est une "dimension préalable" de la Transcendance, alors que pour saint Thomas, la Transcendance (Dieu) coïncide avec l'acte pur d'exister.

La preuve ontologique de saint Anselme, reprise par Descartes dans les Médiations métaphysiques part de la finitude (comment un être fini peut-il concevoir un être infini ?) ; Emmanuel Lévinas reprendra cette démarche dans De Dieu qui vient à l'idée : le visage d'autrui n'est pas une "preuve" de l'existence de Dieu, mais il fait venir l'idée d'un Dieu infini à l'idée d'un esprit fini. Emmanuel Kant critique la preuve ontologique d'Anselme : l'existence n'est pas un attribut. Saint Thomas ne dit pas autre chose.

Une réactualisation phénoménologique de la preuve ontologique : "Le moi humain est-il premier ? N'est-il pas celui qui, au lieu de se poser, se doit d'être "déposé" ? Le véritable sens de la subjectivité ne consiste-t-il pas à être, plutôt que substance, dévouement à autrui et, ainsi, assujettissement au prochain ? Est-ce que cet assujettissement n'est pas négation de la liberté qui, semble-t-il, est la véritable définition de l'humain ? Mais on doit se demander si la possibilité pour la non-liberté que suggère l'assujettissement à autrui de ne pas être asservissement, n'est pas, précisément l'obéissance à Dieu. Si Dieu n'est pas cet autre - ou ce tiers exclu -, qui rompt avec l'alternative libre ou pas libre. Et par conséquent, si, à partir de cette mise en question de soi-même par autrui dont je viens de parler - et qui n'est pas vécue comme une oppression - ne commence pas la voie où le mot "Dieu" prend sens, où Dieu "vous vient à l'idée". Voilà le tissu d'Autrement qu'être qui m'a demandé un langage plus compliqué, philosophique, mais dont la simplicité, sous la forme que je viens d'évoquer, ne m'est visible qu'après coup." (Emmanuel Levinas, in Salomon Malka, Lire Lévinas, éditions du Cerf, 1984)

Lectures complémentaires : Jacques Maritain, De la philosophie chrétienne (1932) Œuvres 1912-1939, Bibliothèque européenne, choix, présentation et notes par Henry Bars, 1975, Desclée de Brouwers. Jacques Maritain y fait une distinction essentielle entre la philosophie considérée selon sa nature (distincte de la religion et de la théologie) et selon son état (historialement transformée par la Révélation)

Cf. aussi Etienne Gilson, l'Esprit de la philosophie médiévale, Gifford Lectures (université d'Aberdeen), deuxième édition revue, Librairie philosophique Vrin, 1944 : "L'esprit de la philosophie médiévale, tel qu'on l'entend ici, c'est donc l'esprit chrétien, pénétrant la tradition grecque, la travaillant du dedans et lui faisant produire une vue du monde, une Weltanschauung spécifiquement chrétienne..." (Préface)... "Pour qu'une philosophie mérite vraiment le titre de "chrétienne", il faut que le surnaturel descende, à titre d'élément constitutif, non dans sa texture, ce qui serait contradictoire, mais dans l’œuvre de sa constitution. J'appelle donc philosophie chrétienne toute philosophie qui, bien que distinguant formellement les deux ordres, considère la révélation chrétienne comme un auxiliaire indispensable de la raison." (p. 33)


Paul Dedalus
Paul Dedalus
Érudit

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par Paul Dedalus le Dim 17 Juil 2016 - 14:35
Quel plaisir de tomber sur ce beau post florilège de citations d'Edith Stein en faisant une recherche via google! Very Happy
Je la lisais hier soir encore à la BSG (qui ferme bien trop tôt l'été).
Je m'intéresse beaucoup à cette fascinante disciple de Husserl, philosophe phénoménologue et Carmélite ayant été gazée à Auschwitz le 9 août 1942 pour ses origines juives.

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Virgile  Georgiques.

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