Les riches à Rome, ou le parfum de la décadence

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Les riches à Rome, ou le parfum de la décadence

Message par JEMS le Dim 26 Aoû 2012 - 12:38

Les riches à Rome ou le parfum de la décadence, Marianne2.fr

De Rome au Fouquet's, en passant par le Moyen Age, «Marianne» explore notre rapport tumultueux à l'argent. Deuxième épisode de notre série, Rome. «Maudite soif de l'or», écrit le poète Virgile. Un scrupule rare dans le monde romain antique qui, dans son ensemble, ne connaît pas les préventions judéo-chrétiennes vis-à-vis de l'argent et qui admire les riches à la manière américaine d'aujourd'hui.

L'argent qui corrompt, l'argent qui achète, l'argent qui écrase, l'argent qui tue, l'argent qui ruine, l'argent qui pourrit jusqu'à la conscience des hommes...» Ainsi parlait François Mitterrand, en juin 1971, à la tribune du congrès refondateur d'Epinay. La tirade, qui fit sensation, n'était pas sans antécédents. Plus lapidaire et tout aussi sévère, le poète latin Virgile vitupérait déjà, avec d'âpres accents, «auri sacra fames», «la maudite soif de l'or».

Même combat, en somme, à deux mille ans de distance ? Si l'on veut, mais à une différence près, qui n'est pas mince. Le discours de l'homme politique engagé dans l'action qu'était Mitterrand était un acte politique. Dans un premier temps, ces paroles étaient soigneusement étudiées pour plaire à des militants politiques. Douces aux oreilles des congressistes, elles aidèrent puissamment le député de Château-Chinon à les séduire et à prendre le contrôle d'un parti auquel il eut le bon goût d'adhérer le même jour et qu'il conduisit à la victoire dix ans plus tard. Le programme commun puis les 110 propositions de 1981, avec leur cortège de mesures sociales et de nationalisations, étaient en germe dans le discours d'Epinay. Au contraire, la condamnation sans nuances de l'argent par l'auteur de l'Enéide s'inscrivait dans un registre purement rhétorique. Elle ne faisait ni chaud ni froid aux nobles et riches auditeurs, à commencer par l'empereur Auguste, qui avaient droit à la lecture en avant-première d'une épopée que l'on ne saurait qualifier, d'aucun point de vue, de révolutionnaire. Les intellectuels, épicuriens, stoïciens et autres, qui proliféraient à Rome, ne parlaient pas autrement, mais les snobs qui se pressaient en foule à leurs conférences ou qui les prenaient à leur service étaient bien placés pour savoir que leurs propos ne prêtaient pas à conséquence. Ces bavards, d'origine ou de culture grecque, étaient sans prise sur le réel dans une ville où les philosophes ne furent jamais rois quand bien même il put s'y trouver tel ou tel souverain pour se piquer de philosophie.

Des excès de cupidité
Il sera de bon ton, tout au long de l'histoire de Rome, d'exalter la rudesse, la simplicité des premiers temps de l'urbs, de vanter autant que le courage la vertu et la frugalité des grands ancêtres. Ce thème, qui intervient très tôt et qui sera exploité jusque très tard, est un véritable «marronnier» qui fleurit d'année en année, de siècle en siècle, à la tribune du Sénat comme dans la littérature, dans la bouche des deux Caton ou de Cicéron comme sous la plume de Perse, de Juvénal, d'Horace et donc de Virgile. Et d'évoquer avec des trémolos dans la voix la cabane de Romulus, l'admirable Cincinnatus délaissant sa charrue sur l'instante prière du peuple pour exercer une dictature temporaire et, renonçant à la dictature sitôt la république sauvée, retourner à son champ et reprendre le sillon interrompu, ou encore de vanter le goût du pain grossier, frotté d'ail, où le berger légionnaire, le soldat laboureur, puisaient leur énergie, d'où ils tiraient leur haleine mais aussi leur souffle. Qu'on n'accorde pas plus de sincérité et d'authenticité qu'ils le méritent à ces poncifs littéraires, prétextes à des effets de toge. Le regret de la Rome idéale des temps primitifs n'est pas à prendre plus au sérieux que les rêveries du prosateur solitaire que prétendait être Rousseau ou que le farouche refus du confort moderne qu'affichent certains de nos contemporains.

Le regard que porte le Romain moyen sur les riches est dépourvu de toute ambiguïté. Il est exempt de nos préventions judéo-chrétiennes, il ignore notre condamnation de principe de la richesse, des moyens par lesquels on l'acquiert, on la conserve, on l'accroît, et des satisfactions qu'elle apporte. La civilisation que développera Rome et qu'elle étendra à toute la romanité est très franchement matérialiste, adepte du «toujours plus», admirative de la réussite, à l'américaine, dirait-on aujourd'hui. Si l'on y montre du doigt le riche, ce n'est pas d'un index dénonciateur, mais plutôt comme un modèle à imiter.

Certes, les excès de la cupidité offrent un motif à la satire de Plaute, tout comme le train de vie et les dépenses insensées des parvenus dont le Trimalcion du Satiricon est le type achevé. Mais, si l'avare et le beauf font rire, le rêve romain est un rêve au décor de péplum. Une demeure confortable dans un des beaux quartiers de la capitale, une résidence secondaire au bord de la mer, de préférence en Campanie, du côté de Pompéi ou de Baïes, ou mieux encore à Capri ou à Salerne, un grand domaine en Afrique, s'il se peut, assez d'esclaves, et d'assez bonne qualité, pour rendre tous les services souhaitables dans tous les genres, une petite cour de parasites pour la conversation et de bouffons pour la distraction, un bateau de plaisance, une piscine, une écurie, des bains, un bon cuisinier, et voilà le paradis sur Terre. Rien de bien nouveau, en somme, mais sous le soleil.

Une société de castes
La porte qui ouvre sur ce paradis est étroite, les élus sont peu nombreux. Comment la multitude défavorisée peut-elle accepter, éclaboussée par le luxe de quelques privilégiés, un sort généralement précaire, voire misérable ? La religion, on peut dire la superstition, et la conception du monde qu'elle véhicule, n'y est pas pour rien. L'opinion générale est que la fortune, comme la gloire, va tout naturellement à ceux qui sont choisis par les dieux, au premier rang desquels, tautologiquement, la déesse de la Fortune, et donc qu'il y a là un ordre naturel que reflète en effet l'ordre social.

Le beau nom de république qui persistera, et dont les apparences seront maintenues longtemps après que se sera établi ce que nous appelons l'empire (ainsi «Napoléon empereur» conservera-t-il jusqu'en 1808 l'en-tête «République française»), n'a pas le contenu que nous sommes enclins à lui donner. Sous des dehors formellement démocratiques, la société romaine est très largement une société de castes qui n'est pas sans faire songer à l'Inde d'aujourd'hui. L'accès à l'ordre sénatorial - les patriciens - et à l'ordre équestre qui lui est immédiatement inférieur est régi par des conditions de fortune et régulé par la cooptation (plus tard, sous l'empire, par l'arbitraire du souverain). Le cens détermine l'affectation dans les différentes tribus et lors des comices électoraux l'ordre dans lequel votent ces tribus est déterminant pour le choix des magistrats puisque le scrutin est déclaré clos lorsque les premières tribus se sont prononcées dans le même sens pour les mêmes individus. Les plus hautes fonctions, le pouvoir qu'elles confèrent, les avantages qui y sont attachés, font l'objet de manipulations par les agents électoraux, de tripatouillages ou plus simplement d'arrangements préalables entre initiés. Au long des siècles, ce sont les mêmes noms, les mêmes familles illustres qui trustent les postes les plus élevés, chaque gens pouvant compter sur l'indéfectible attachement de sa clientèle. Il en reste des traces jusque dans l'Italie contemporaine.

Cette société, pour autant, n'est pas rigoureusement étanche. La citoyenneté romaine s'étendra progressivement à tous les ressortissants de l'empire. Du sang frais vient périodiquement irriguer et renouveler les classes dirigeantes. L'argent, toujours l'argent, est le plus puissant moteur de ces ascensions et la stabilité des structures sociales atténue les contrecoups de l'instabilité politique. L'histoire de Rome est jalonnée de guerres étrangères, de guerres serviles (les révoltes d'esclaves), de guerres sociales (ce terme est un faux ami, il s'agit des guerres entre Rome et les peuples alliés désireux tantôt de reprendre leur indépendance tantôt d'être plus étroitement intégrés), de guerres civiles enfin, qui opposeront au Ier siècle avant notre ère les populares, Marius, César (sans Fanny), et autres démagogues qui s'appuient sur le peuple pour prendre le pouvoir aux optimates, Sylla, Cicéron, Pompée, qui entendent faire le bonheur du peuple en se passant de son consentement. Mais on n'y recense qu'une seule tentative vraiment révolutionnaire visant à changer les bases mêmes de la société et à substituer une démocratie authentique à l'oligarchie. C'est l'épisode - et l'échec - tragique des Gracques.

Justice sociale

Issus d'une famille glorieuse où se mêlaient le sang des Cornelius et celui des Sempronius, petits-fils de Scipion l'Africain, beaux-frères de Scipion Emilien, les deux frères Gracchus s'étaient pris d'une passion immodérée pour les humbles et la justice sociale. L'aristocratie leur en voulut d'autant plus qu'ils sortaient de ses rangs. Imaginez les deux fils de M. Giscard d'Estaing prenant la tête du Front de gauche. S'étant fait élire tribun de la plèbe - ce qui impliquait la renonciation à sa qualité de patricien - Tiberius, l'aîné, revint d'une tournée d'inspection en Italie porteur d'un rapport explosif. Incapables de faire fructifier leurs domaines où ils ne vivaient pas, les latifundistes laissaient leurs terres en friche ou bien les faisaient exploiter par une main-d'oeuvre servile ni payée ni intéressée, ce qui aboutissait à des rendements lamentables. Cela alors que des dizaines de milliers de citoyens, paysans ruinés ou vétérans congédiés, végétaient sans ressources dans la ville. Tiberius proposait rien de moins que la limitation du droit de propriété et la redistribution de la terre, politique qui n'était pas du goût de la majorité sénatoriale.

Dans des circonstances obscures, au cours d'échauffourées entre ses partisans et des milices privées, Tiberius se suicida ou fut assassiné, en 133 av. J.-C. Il avait 30 ans. Dix ans plus tard, Caïus, de dix ans son cadet, reprenait le flambeau, dénonçait l'accaparement illicite du domaine public, proposait une réforme de la loi électorale et une loi agraire. Doublé sur sa gauche par son collègue tribun de la plèbe, vendu au Sénat, dont les propositions démagogiques faisaient pâlir les siennes, déclaré ennemi public, traqué avec ses derniers fidèles, Caïus fut abattu à son tour. La masse de la plèbe n'avait pas suivi les Gracques. Leur proposition de faire accéder à la citoyenneté tous les habitants de l'Italie arrivait trop tôt. C'est Caracalla qui, quatre cents ans plus tard, accorda le droit de cité à tous les habitants de l'empire. Quant à leur projet agrarien, il arrivait trop tard. Les prolétaires déracinés et urbanisés, victimes puis complices du système qui les avait spoliés, n'étaient pas tentés par l'aventure du retour à la terre, qu'ils jugeaient décidément trop basse.

Un flux d'or ininterrompu
Il faut comprendre que la guerre et la conquête furent pendant dix siècles le fil rouge qui, à travers les hommes et les régimes, constitua l'unité et la singularité du destin de Rome et fit d'une bourgade du Latium la capitale d'un empire de 3 300 000 km2 peuplé de 70 millions d'âmes. Le besoin de sécurité, l'orgueil, la ténacité, le patriotisme, étaient à l'origine de cette fabuleuse expansion. Au fil du temps, l'argent devint le moteur et le carburant de l'impérialisme qui rassemblait sous les mêmes aigles l'ensemble du bassin méditerranéen et de l'Europe occidentale.

Le pillage des pays conquis, le butin amassé, les tributs imposés aux vaincus, les impôts en espèces et en nature levés sur les provinces soumises drainèrent vers Rome un flux énorme et ininterrompu d'or, de nourriture et de main-d'oeuvre. Proconsuls, propréteurs, gouverneurs, légats, procurateurs, qui se payaient sur la bête, y trouvèrent les ressources nécessaires à l'extension de leurs domaines, à la construction de leurs palais, à l'entretien de leur clientèle et les moyens financiers de leurs ambitions politiques. L'association entre César, Pompée et Crassus, le premier triumvirat, est l'alliance de trois milliardaires enrichis, les deux premiers par leurs victoires, le dernier, banquier et usurier, par les prêts consentis notamment à ses deux collègues.

D'imperator à empereur il n'y a qu'un pas, la largeur du Rubicon. Vainqueur de la guerre civile, César récompensa d'abord ses légions. La générosité inouïe de son testament lui valut la reconnaissance émue du peuple qu'il faisait profiter du fruit de ses rapines. Auguste à son tour combla de ses bienfaits militaires et civils. Le pli en fut pris. Le donativum, ce don que les Césars prirent l'habitude de faire à l'armée pour leur avoir ouvert le chemin du pouvoir, pour sanctionner leur dévouement et s'assurer de leur fidélité, après avoir été une bonne surprise, devint une routine puis une nécessité vitale. Malheur au prince qui jugeait moral et croyait possible de s'en dispenser. On vit bientôt les prétoriens se faire chasseurs de tête et prostituer le trône au plus offrant.

Quant à la masse, et d'abord au million d'habitants de Rome, elle considéra progressivement que les pouvoirs publics avaient obligation d'assurer sa subsistance et ses divertissements - le pain et les jeux - et que le Trésor était une inépuisable corne d'abondance à sa disposition. Ainsi un peuple de soldats laboureurs se mua-t-il rapidement en une multitude d'oisifs assistés par l'Etat, servis par des esclaves, défendus par des mercenaires. Ainsi l'empire acheta-t-il la paix sociale au prix de sa décadence.

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JEMS
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Re: Les riches à Rome, ou le parfum de la décadence

Message par Marie Laetitia le Dim 26 Aoû 2012 - 18:24

Je ne sais pas qui a écrit ça mais certainement pas un historien... Décadence de Rome... Shocked

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Si tu crois encore qu'il nous faut descendre dans le creux des rues pour monter au pouvoir, si tu crois encore au rêve du grand soir, et que nos ennemis, il faut aller les pendre... Aucun rêve, jamais, ne mérite une guerre. L'avenir dépend des révolutionnaires, mais se moque bien des petits révoltés. L'avenir ne veut ni feu ni sang ni guerre. Ne sois pas de ceux-là qui vont nous les donner (J. Brel, La Bastille)

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Antigone, c'est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. (...) Elle pense qu'elle va mourir, qu'elle est jeune et qu'elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. Mais il n'y a rien à faire. elle s'appelle Antigone et il va falloir qu'elle joue son rôle jusqu'au bout...

Marie Laetitia
Bon génie


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Re: Les riches à Rome, ou le parfum de la décadence

Message par Condorcet le Dim 26 Aoû 2012 - 18:59

Dominique Jamet, journaliste, diplômé de lettres classiques. Il y a pourtant beaucoup de connaissances historiques (et justes) dans son article : quant aux conclusions qu'il en tire, je ne pense qu'elles aient des prétentions historiques.
Comme tu sembles l'adorer Razz :
http://www.marianne2.fr/Les-riches-a-Rome-ou-le-parfum-de-la-decadence_a221871.html
http://www.marianne2.fr/Ventres-creux-contre-ventres-dores_a221878.html
http://www.marianne2.fr/Quand-la-monarchie-se-servait-des-superriches_a221877.html

Condorcet
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Re: Les riches à Rome, ou le parfum de la décadence

Message par Marie Laetitia le Dim 26 Aoû 2012 - 19:29

merci, c'est gentil Condorcet, je lirai cela quand j'aurai un peu de temps... sunny (j'ai le droit de critiquer ? araignée )

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Si tu crois encore qu'il nous faut descendre dans le creux des rues pour monter au pouvoir, si tu crois encore au rêve du grand soir, et que nos ennemis, il faut aller les pendre... Aucun rêve, jamais, ne mérite une guerre. L'avenir dépend des révolutionnaires, mais se moque bien des petits révoltés. L'avenir ne veut ni feu ni sang ni guerre. Ne sois pas de ceux-là qui vont nous les donner (J. Brel, La Bastille)

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Marie Laetitia
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Re: Les riches à Rome, ou le parfum de la décadence

Message par Condorcet le Dim 26 Aoû 2012 - 19:37

J'ai lu : la fontaine de Beaune-Semblançay de la bonne ville de Tours est là pour étayer l'un des exemples pris par Dominique Jamet.

Condorcet
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