Christian Bobin, Les ruines du ciel

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Christian Bobin, Les ruines du ciel

Message par Robin le Lun 1 Oct 2012 - 4:43

C'est autour d'un événement - la destruction de Port-Royal par Louis XIV - et d'une idée : retrouver dans les ruines de la société actuelle "les signes d'une vie heureuse, toujours possible", que l'auteur fait s'entrecroiser des portraits du XVIIème siècle (saint François de Sales, Saint-Cyran, Pascal, Racine, etc.) et du XXème siècle (Dhôtel, un clochard, Genet, le grand-père de l'auteur...) Leurs rencontres, leurs paroles, leurs visions tissent une tapisserie lumineuse, pleine d'espérance pour notre siècle en ruine...

"Angélique Arnauld, abbesse de Port-Royal, morte le 6 août 1661, passe devant la fenêtre du bureau où j'écris.

Au début du dix-septième siècle, l'avocat Arnauld cherche pour sa seconde fille un revenu assuré. Quand il lui fait obtenir le monastère de Port-Royal des Champs en 1602, elle a onze ans. Chaque âge dans ce siècle a son jouet attitré : le hochet pour le bébés, le cheval-bâton quand l'enfant marche, la toupie pour les plus grands. Angélique Arnauld a l'âge de gronder ses poupées de cire richement vêtues de soie quand elle devient abbesse de Port-Royal et prend la tête d'une maison de poupée pour les anges.

Port-Royal sera un des rares points de résistance au Roi-Soleil, un bouton de fièvre qu'il grattera jusqu'au sang. Le 29 octobre 1709 au matin Louis XIV fait expulser les dernières religieuses du monastère. Les bâtiments vides devenant un lieu de pèlerinage, il ordonne qu'on les rase. L'année suivante, il fait déterrer les morts du cimetière. Ils sont exhumés, coupés à la bêche, jetés dans des paniers d'horticulteur, convoyés dans des charrettes jusqu'à une fosse commune. des aubergistes volent les plaques tombales pour en faire des tables à boire. Le roi sourit, enfin repu.

Le parc devant la maison de retraite Saint-Henri au Creusot est rasé par les bulldozers. On y construit une résidence. La vierge en plâtre qui souriait aux vieillards hébétés de solitude a été expulsée.

Enfant je ne sortais pas dans les rues du Creusot. Elles étaient des rivières qui menaient à l'usine-océan. Je restais dans ma chambre, à lire. Je vivais dans un monastère dont aucun roi n'aurait pu abattre les murs de papier. Nous prenons nos métiers, nos visages et nos puissances dans l'enfance. Nous n'en changeons plus ensuite.

Le soleil se couchait au-dessus de la montagne des boulets. Son globe orangé a disparu en une seconde. Lire et écrire sont deux points de résistance à l'absolutisme du monde. On peut en trouver d'autres, comme cette gratitude qui accompagne la vue d'un soleil couchant, la joie éternelle de se sentir mortel.

Je ne suis pas fait pour ce monde. J'espère que je serai fait pour l'autre..."

Christian Bobin, né le 24 avril 1951 au Creusot en Saône-et-Loire où il demeure, est un écrivain français. Tour à tour poète, moraliste et diariste, il est l'auteur d'une œuvre fragmentaire marquée par la spiritualité (Souveraineté du vide, Le Très-bas, La part manquante, La plus que vive, La présence pure, Une bibliothèque de nuages)

Robin
Neoprof expérimenté


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