Les bacs pros dans la galère universitaire

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Les bacs pros dans la galère universitaire

Message par Docteur OX le Lun 1 Oct 2012 - 22:17

http://crise.blog.lemonde.fr/2012/09/28/les-bacs-pros-dans-la-galere-universitaire/

Inscrits en première année de faculté de lettres modernes, ou d’histoire, sans avoir jamais rédigé la moindre dissertation, ni même parfois lu autre chose que des magazines, ils n’ont, statistiquement, quasiment aucune chance de se hisser en deuxième année. Mais depuis deux ou trois ans, ils affluent à l’université de Cergy-Pontoise (Val-d’Oise), ces bacheliers professionnels et techniques que leur cursus secondaire destinait à des études supérieures bien moins conceptuelles.

Phénomène de crise, comprend-on en filigrane des explications fournies par Didier Desponds, vice-président (chargé de la formation et de la vie étudiante) d’une université que ce bouleversement des profils étudiants oblige aujourd’hui à se repenser.

D’un côté, "les filières sélectives, comme les BTS, les IUT, attirent davantage de jeunes issus de bacs généraux". Qui se saisissent là de diplômes immédiatement monnayables sur le marché du travail, quitte à poursuivre ensuite. "Les bacheliers professionnels et technologiques s’en trouvent évincés, et s’orientent vers l’université par défaut." De l’autre, "les jeunes issus de bacs généraux qui privilégient les classes préparatoires", susceptibles de mener aux grandes écoles, et à leurs diplômes censés protéger à vie contre le chômage. Ceux-là désertent l’université.

Résultat, dans une université de périphérie comme Cergy, au recrutement local, insuffisamment prisée pour se permettre de sélectionner à l’entrée, les bacs professionnels représentent cette année 16% des inscrits en première année de lettres et sciences humaines (contre 7% en 2009), 15% de ceux d’économie-gestion (contre 9%), 9% en langues, 5% en droit. Les bacheliers technologiques comptent pour 18% ou 19% des étudiants de première année de droit, d’économie-gestion ou de lettres, et pour plus du quart des étudiants de langues.

Les statistiques disent le nombre. Implacables, elles disent aussi l’hécatombe. "Le taux de réussite des bacs pro avoisine les 0% dans à peu près toutes les filières", regrette M.Desponds. Un élève, en moyenne, en réchappera sur une cinquantaine d’inscrits. En économie, en langues, aucun n’est parvenu l’an dernier à se frayer un chemin vers la seconde année de licence. C’est à peine mieux pour les bacs techno, avec des taux de réussite avoisinant certes les 20% en lettres, les 16% en langues, mais qui chutent à 9% en droit ou en sciences, à 5% en économie.

Pourquoi ces jeunes font-ils le choix de l’université, en toute connaissance de chiffres largement médiatisés ? Parce que de choix, ils n’en ont guère d’autres, comme nous amènent à le saisir Chérine et Vanessa, toutes deux 19 ans, en première année de lettres modernes. Vanessa sort d’un bac pro commerce. Elle voulait être commerciale ou travailler dans une banque.

"Déjà, j’ai été mal orientée au collège, parce que c’est le bac vente et pas commerce que j’aurais dû faire. Après, j’ai cherché un patron pour un BTS “négociations-relations clients” en alternance. Je n’ai pas trouvé. Alors j’ai tenté de faire un BTS sans alternance, mais les deux lycées que j’ai demandés m’ont refusée." Un douze ou treize de moyenne n’y change rien, l’a-t-on éclairée dans son lycée. Les places sont comptées, et les bacs généraux passent devant. "Je ne suis pas la seule de ma classe à n’avoir rien. Cette année, il y a eu beaucoup de réussite au bac pro."

Sa mère lui a dit qu’elle ne pouvait pas ne rien faire, ce que la fille n’était pas loin de penser elle-même. La voilà donc inscrite en fac. Plus de place en gestion administrative. Restent les lettres modernes. "Même si je n’aime pas trop le français, l’écriture." Même si "lire, ce n’est pas mon truc, sauf Closer. Mais on ne fait pas toujours ce qu’on aime dans la vie". Même si "les dissertes, je ne sais pas trop à quoi ça ressemble". Pour l’instant, les cours lui plaisent. "Ça améliore… Comment on dit ? Ça améliore comment je m’exprime."

Bachelière professionnelle en vente parce qu’elle s’est "fait orienter en troisième", Chérine, après trois BTS de communication refusés, grâce auxquels elle espérait pourtant échapper à une destinée de vendeuse en magasin, a reporté ses espoirs sur une licence de médiation culturelle. Elle a le sentiment de s’intégrer à l’université, d’être déjà entourée d’amis, mais aussi de commencer à mesurer "cette richesse de vocabulaire qu’ont certains". Et pas elle.

Ce n’est pas qu’en cours elle soit perdue, "on peut toujours lever la main, les profs répondent", mais il lui faut tant apprendre d’un coup ! La prise de notes, les dissertations ("Je ne sais pas comment c’est structuré. Je vais demander de l’aide autour de moi"), la gestion d’une masse de travail qui l’effraie. "Je lisais un peu, mais pas de la grande littérature."

Peur partagée par Steeve, 20 ans, ex-bachelier STG. "Avec mon “bac poubelle”, je me sens visé par les statistiques qu’on nous a données. Je sais que j’ai du retard sur les autres, il faut que je bosse beaucoup plus, que je rattrape."

Ou par Thibault, ex-bac pro hôtellerie-restauration, et lecteur "de livres de cuisine, surtout", qui transforme cette grande angoisse en volontarisme forcené. Inscrit en histoire parce qu’il se passionne pour les batailles napoléoniennes et qu’il ne se voyait pas "servir des gens toute la vie", il veut prouver à tous ceux qui écarquillent les yeux devant son parcours qu’il peut réussir. "Ici, l’avantage, c’est qu’on ne sait pas qui vient d’un lycée général, techno ou pro." Il vient de dépenser tout ce qu’il avait gagné en travaillant cet été pour se doter d’un petit ordinateur portable. "Je ne me voyais pas écrire soixante pages à la main par jour. Nous, en classe, on nous donnait des photocopies !"

L’université n’était pas pensée pour ces étudiants. "Ont-ils les prérequis pour pouvoir s’y débrouiller ? La réponse est non", pose sans ambages Didier Desponds, qui énumère les insuffisances : capacités de lecture, de rédaction et d’analyse de textes complexes, culture générale, niveau de maths pour l’économie et les sciences… "Certains peuvent y arriver mais ils partent de beaucoup plus loin. D’autant que s’ils ont fait un bac pro, c’est souvent qu’ils avaient des difficultés d’apprentissage avant le lycée."

Alors que faire ? Se fermer ou s’adapter ? Baisser les bras et laisser la sélection s’opérer. Au risque de plomber les taux de réussite en première année (37%) et de ne pas parvenir à faire le plein des masters maison. Ou tenter d’aider coûte que coûte ces jeunes "partis de plus loin" à franchir le cap de la première année, à compenser leurs difficultés initiales ? L’évolution des mentalités enseignantes suit cette dernière voie, à l’université de Cergy-Pontoise, parce qu’"on ne peut pas ne rien faire", croit M.Desponds. "Tous les dispositifs de réussite que nous déployons ciblent particulièrement ces jeunes qui sont les plus éloignés des exigences qu’on était habitués à avoir."

D’où le travail mené avec les lycées, pour éviter les orientations par défaut et alerter sur les taux de réussite. La semaine d’intégration des nouveaux arrivants instaurée l’an passé, avec présentation des études, des équipes, de l’université, et divers événements festifs générateurs de liens entre étudiants. Steeve, l’ex-bac STG, a apprécié "cette sorte de bande-annonce". "On comprend mieux le film après. Parce que sinon, le premier jour, t’arrives en amphi, tu bloques."

D’où, encore, le renforcement à l’université du rôle d’orientation des secrétaires pédagogiques vers les différents services qui peuvent aider. Les conseils dispensés par des enseignants "référents", proches des professeurs principaux du lycée. Les tests de français, d’anglais, de maths, organisés en début d’année pour identifier les publics en difficulté et les soumettre à des séances de rattrapage. Les travaux dirigés en groupes restreints, les cours en amphithéâtre qui se raréfient. Les réorientations possibles à tout moment, en interne (vers d’autres filières ou vers un semestre de remise à niveau) ou en externe, avec quelques places réservées en BTS.

Et ce grand chantier lancé sur les manières d’enseigner. Diversifier les pratiques pédagogiques, ne pas se limiter aux cours magistraux, imaginer des cours à distance… Réflexion rendue nécessaire par ces nouveaux publics accueillis mais dont tous les étudiants pourraient à l’avenir profiter.

Il faut lire aussi les coms à la suite de l'article, notamment ceux de deux profs de fac désabusés::

J’ai enseigné 15 ans à l’Université que je viens de quitter pour les raisons évoquées ci-dessus: les étudiants ne viennent plus pour « étudier » mais parce qu’ils ne savent pas quoi faire après le bac. Le phénomène existe depuis des décennies, certes, mais la population a changé : alors qu’en 1990, un titulaire du bac général débarquait par dépit à la fac et pouvait s’en sortir lorsqu’il découvrait une filière qui lui plaisait, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les bacheliers pro, même s’il trouve une matière intéressante, ne sont pas armés pour s’en sortir. 0% de réussite à la licence c’est une donnée courante d’une université à l’autre mais ces chiffres, quelque peu honteux, sont masqués. On va dire que l’université n’est pas adaptée, les profs ne font pas d’effort, etc. Mais c’est faux: si vous envoyez un plombier remplacé un ingénieur en informatique, il ne fera pas l’affaire. Faut-il alors dire « c’est l’entreprise qui n’est pas adaptée, elle n’a qu’à faire de la plomberie plutôt que de l’informatique! ». Le problème vient en amont : mauvaise orientation (soulignée par une étudiante), insuffisance et inadaptation des BTS au besoin du marché du travail. L’Université ne fabrique pas des chômeurs, elle est devenue un sas de compression pour une école inadaptée au marché du travail


signé: Université

et

Je partage pleinement cet avis, étant moi-même enseignant-chercheur à l’université. Les étudiants qui viennent à l’université avec un bac pro n’ont pas une formation suffisante pour suivre les cours qui y sont dispensés. Il y a une énorme hypocrisie de la part de la classe politique et une incompréhension de la part des étudiants concernés et de leurs familles sur ce qu’est l’université. Disons le clairement : l’université existe en tant que lieu où se réalisent à la fois des activités de recherche et des activités d’enseignement. J’irai même plus loin : ce lieu existe dans la mesure où un équilibre entre ces deux fonctions acceptable à la fois pour les universitaires et pour les étudiants existe. Actuellement cet équilibre n’existe plus. Qu’on le veuille ou non, il n’est pas possible de demander à une personne qui a une formation de chercheur, qui a fait une thèse et continue de produire des travaux de réflexion hautement théoriques et abstraits, de dispenser un enseignement qui soit adapté à ces étudiants. C’est d’ailleurs à mon sens impossible, les disciplines universitaires étant par nature hautement abstraites. Il n’est pas possible de les étudier sans posséder une maîtrise suffisante de la langue dans laquelle les idées à acquérir seront exprimées, ce qui est malheureusement rarement, pour ne pas dire jamais, le cas de ces étudiants.

Que se passe-t-il actuellement ? D’un côté, la plupart des étudiants qui ont le niveau requis pour aller à l’université préfèrent suivre une formation supérieure dans le privé. Pour leurs parents, qui ont les moyens d’offrir de telles études supérieures à leurs enfants (ce qui ne veut pas dire qu’ils soient tous très aisés, certains s’endettent pour le faire, mais s’endetter n’est pas donné à tout le monde), l’université n’est plus à même de dispenser une formation suffisante pour réussir professionnellement. Cette idée est-elle fondée ? Cela reste à voir. Cela dit, elle existe et entraîne certains effets très concrets sur le public estudiantin des deux premières années universitaires. D’un autre côté, l’idée selon laquelle la réussite professionnelle passe nécessairement par des études conduisant à une formation permettant d’exercer dans le secteur tertiaire est très fortement ancrée dans les esprits en France. Les classes politiques, les enseignants eux-mêmes, contribuent à diffuser cette idée. Tout cela a pour effet de conduire des étudiants, qui n’ont pourtant pas reçu une formation leur permettant de suivre des études supérieurs à l’université, à décider de s’inscrire à l’université. Ils le font parce qu’on leur fait croire qu’ils ont le niveau pour aller à l’université. Ils le font aussi par défaut. A défaut notamment, de pouvoir s’inscrire dans une école faute de moyens financiers suffisants. Concrètement, les étudiants dont il est ici question sont essentiellement des étudiants issus de catégories socio-professionelles basses.

Il faut bien voir que cette situation est extrêmement avantageuse pour l’Etat. Elle a l’avantage énorme de lui permettre de ne pas avoir à offrir des formations professionnalisantes à ces étudiants. L’avantage réside dans le fait que ces formations sont bien plus onéreuses que les études universitaires (le coût d’un étudiant à l’université pour l’Etat est ridiculement faible, excepté dans certaines filières qui sont elles-mêmes très sélectives comme les études de médecine). Cette attitude est scandaleuse car l’université, telle qu’elle existe en France, repose aussi sur une logique sélective. Cependant, la sélection ne se fait pas à l’entrée mais lors du passage d’une année sur l’autre. Ainsi, la plupart de ces étudiants ne passent pas la première année. Beaucoup redoublent. Certains triplent. Certains arrivent à décrocher un passage en deuxième année, mais généralement leur parcours s’arrête là. Ceux qui terminent un cursus complet (Licence ou Master) représentent une toute petite minorité. Bref, l’Etat a tout intérêt à ce que ces étudiants décident d’aller à l’université. C’est le meilleur moyen pour lui de laisser croire qu’il prend en charge leur formation supérieure sans avoir à débourser des sommes importantes. Cependant, il n’a aussi aucun intérêt à réformer véritablement l’université en profondeur pour lui permettre d’accueillir véritablement ces étudiants. Car le faire impliquerait de déployer des moyens financiers considérables (cours de rattrapage, de remise à niveau, formations plus professionnalisantes et non plus exclusivement théoriques, tout ceci coûte de l’argent). Ce qui est triste dans cette affaire, c’est que ces étudiants n’ont pas non plus les ressources nécessaires pour se mobiliser et faire pression sur l’Etat.

Le résultat est le suivant : d’un côté, des étudiants qui perdent deux, trois, quatre ans de leur vie à ne rien apprendre, qui n’en tirent rien, et qui sortent de l’université sans aucun diplôme en poche. Retour à la case départ. De l’autre, des universitaires de plus en plus fatigués de leurs tâches d’enseignement et qui se tournent de plus en plus, ou bien vers les cours de 2e cycle, ou bien, pour les plus chanceux ou les plus débrouillards, vers des postes dans lesquels les tâches d’enseignement sont réduites ou n’existent pas.

La vérité, c’est donc que l’Etat refuse de prendre en charge la formation de ces étudiants. Il ne leur offre aucune formation qui soit adaptée à leurs compétences. On peut certes s’en prendre à l’université, mais dans ce cas, il faut être conséquent. Si l’on souhaite que les universités fournissent des formations professionnalisantes à ces étudiants, arrêtons de les appeler universités, appelons-les écoles. Mais dans ce cas, il faut aussi décider que la recherche se fera ailleurs et donner à ces écoles les moyens de remplir leurs nouvelles fonctions. En clair, il faut leur donner des moyens financiers. Ce que justement l’Etat ne veut surtout pas avoir à faire. Ce jeu de dupe risque fort de continuer encore longtemps en France.

Signé: Rogers

Docteur OX
Sage


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