Un article de Mara Goyet

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Re: Un article de Mara Goyet

Message par JaneB le Lun 22 Oct 2012 - 19:58

Merci pour l'article! J'avais bien aimé " collèges de France" ( je crois que c'était le titre scratch ) et je ne savais pas ce qu'elle devenait ...

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Re: Un article de Mara Goyet

Message par ysabel le Lun 22 Oct 2012 - 20:02

je n'arrive pas à lire l'article... la page s'affiche puis devient toute blanche ! furieux

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Re: Un article de Mara Goyet

Message par Provence le Lun 22 Oct 2012 - 20:23

Le droit de se plaindre, le plaisir de geindre


Quand j’enseignais en ZEP, je ne supportais pas d’entendre les profs parisiens se plaindre. Ces princesses au petit pois avaient dû, au pire, découvrir un trafic de craie en cinquième ou s’apercevoir que deux élèves de la classe n’avaient pas fait leurs devoirs. Comment osaient-ils geindre quand nous détenions le copyright de la souffrance, le monopole de la difficulté ? Tout au plus, avec une sollicitude pleine de mépris, concédions-nous aux établissements des zones rurales isolées de réelles difficultés, mais d’un autre type (solitudes, fermes tristes, alcoolisme, mildiou, phylloxéra, politique agricole commune, mobylettes en furie, sabbat de sorcières). Mais que les Parisiens se taisent !



Tâchant d’être quelque peu cohérente, je me suis abstenue, quand je suis arrivée dans un collège parisien, de toute déploration pendant une année entière. On ne s'en rend pas forcément compte, mais c’est un effort surhumain pour un enseignant. Se plaindre, ou, plus habile, raconter des trucs abominables avec un air blasé et détaché font partie des délicieux bénéfices secondaires du métier. Ça compense l’absence de tickets restaurant, de comité d’entreprise, de séminaires dans des hôtels avec piscine. Tout m’était joie : un élève insolent me rappelait le bon vieux temps, un chahut dans un couloir était ma sonate de Vinteuil. Pour tout, j’avais réflexes de vétéran, facilités de vieil enseignant. Et puis il y avait le reste, plus intimidant : les élèves rangés dans le couloir, les élèves qui révisent dans la cour, les classes sages, les parents coopératifs (ils vous soutiennent quand vous mettez un mot dans le carnet !). C'était déconcertant, mais tellement encourageant. Peu à peu, j’ai pris d’heureuses habitudes, comme celle de sortir de mon établissement sans craindre qu’un groupe d’élèves ne crie, au mieux, mon nom (ce que ça peut être exaspérant) à tue-tête. Adieu les petits traumatismes. Tout allait bien.

D’un œil, cependant, le vieux crocodile blanchi sous la craie n’a pas manqué pas de remarquer que, semaine après semaine, année après année, de plus en plus d’élèves restaient devant le collège, assis, affalés avec canettes, avec cigarettes. J’ai osé, avec d’autres, quelques tentatives un peu ridicules et sporadiques pour renvoyer les élèves directement chez eux après les cours. J’ai eu de leur part, et c’était déjà bien, des silences polis. Parfois un léger déplacement, un tour de pâté de maison pour mieux revenir. Les abords du collège – nous nous contenterons ici de cet aspect du problème, il n’est pas anecdotique ni secondaire, il est emblématique au contraire, c’est un espace qui relève de la responsabilité collective… donc de personne ! – sont devenus problématiques. Nous avons chacun fait comme nous avons pu : gueuler, punir, détourner le regard, se renfermer, batailler, imaginer des solutions ou fanfaronner. Sans unité, sans projet, sans aide. Puis tout est devenu confus.


Nous en sommes maintenant là : quand je sors du collège, je n’ai pas peur, mais je lorgne du coin de l’œil les marches sur lesquelles un groupe d’élèves reste interminablement. Je suis simplement vigilante. Un vieux réflexe. Entendre un élève hurler « Goyet » serait déjà trop. Je ne m’attarde pas sur les odeurs de shit. Sur le temps passé à ne rien faire. Sur l'appropriation d'un bout de rue, d'un territoire. Mais j'entends les élèves de sixième décrire leurs stratégies pour sortir du collège, ce qu’ils subissent comme intimidations ou comme brutalité une fois dehors (et parfois dedans, nous y reviendrons). C'est effarant. Pour les cours, nous savons encore faire. Mais pour combien de temps ? Par éclats, de plus en plus fréquemment, je retrouve des sensations, des angoisses, des scènes qui me rappellent mes débuts dans le métier. En salle des profs, nous commençons à évoquer nos difficultés face à certains élèves, à certaines classes. Ça nous rajeunit...

Nous avons une explication toute prête pour expliquer ces changements : des logements sociaux ont été construits pas loin, un nouveau public est arrivé. Il y avait de quoi se réjouir : on allait assister enfin à l’avènement de la mixité sociale dans un quartier bourgeois.



Il y a maintenant de quoi se plaindre. On nous a laissés, parents, professeurs, élèves, personnels de l’établissement, nous débrouiller avec cette belle idée, ce doux projet. Le ministère, le rectorat, la Mairie, la police, l'Etat semblent avoir pensé qu’on allait s’en sortir tous seuls, qu’une main invisible allait faire le boulot, créer de l’harmonie, de la norme scolaire. Ils ont cru aux pouvoirs de l’habitude, à la force des murs, des allées de marronniers, des avenues haussmanniennes, à la capillarité des attitudes (mais dans quel sens ?), à la séduction du milieu bourgeois. Pensée magique, naïveté, manque de moyens ou lâcheté. Va savoir.

« Mais voyons, c’est partout pareil », m’entends-je souvent dire quand je décris la situation. Oui, peut-être, mais ce qui nous arrive semblait évitable. Pas fatal. On n’avait ni ghetto, ni misère, ni périurbain sinistre, ni enclavement, ni taux de chômage record, ni brutalité policière.

On a simplement laissé faire.

Enfin, je peux de nouveau me plaindre... Et même me désoler. Ce qui est un bon début pour commencer (ou continuer) le combat. Youpi...

Provence
Bon génie


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