Nabokov et la pédagogie américaine

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Nabokov et la pédagogie américaine

Message par Paratge le Mer 28 Nov 2012 - 16:30

Un extrait ironique de Lolita qui fera plaisir aux amateurs de pédagogie innovante !
Humbert qui est parti avec Lolita, l'inscrit dans une école nouvelle (à tous les sens du terme)...

« Gaston Godin, qui avait rarement raison dans son jugement de l’habitus américain, m’avait averti que l’institution pourrait s’avérer être une de celles où on enseignait aux filles, comme il le dit avec l’amour de l’étranger pour de telles choses : « à ne pas écrire très bien mais à se sentir très bien ». Je ne pense pas qu’ils aient réussi même ça.

À mon premier entretien avec la directrice Miss Pratt, elle a approuvé les « jolis yeux bleus » de mon enfant (bleus ! Lolita !) et ma propre amitié avec ce « génie français » (Gaston ! un génie !) – et, ayant remis alors Dolly à Miss Cormorant, elle fronça les sourcils dans une sorte de recueillement et dit : « Nous ne sommes pas tellement intéressés, Mr. Humbird, à ce que nos élèves deviennent des rats de bibliothèque ou puissent débiter toutes les capitales d’Europe, que personne ne connait de toute façon, ou apprennent par cœur les dates de batailles oubliées. Ce qui nous intéresse c’est l’adaptation de l’enfant à la vie du groupe. C’est pourquoi nous mettons l’accent sur les quatre D : l’art Dramatique, la Danse, le Débat et Donner des rendez-vous. Nous sommes face à certains faits. Votre charmante Dolly entrera bientôt dans une tranche d’âge où un rendez-vous, les rencontres, la robe de rendez-vous, l’agenda pour les rendez-vous, les convenances pour les rendez-vous, comptent autant pour elle que, disons, les affaires, les relations d’affaires, le succès dans les affaires, comptent pour vous, ou autant que [souriante] le bonheur de mes filles compte pour moi.

Dorothy Humbird est déjà impliquée dans un système entier de vie sociale qui consiste, que cela nous plaise ou non, en stands de hot-dogs, en drugstores du coin, en milkshakes et en cocas, en films, en bals, en fêtes sur la plage, et même en fêtes du fixateur à cheveux ! Naturellement à Beardsley School nous désapprouvons certaines de ces activités ; et nous en redirigeons d’autres dans des directions plus constructives. Mais nous essayons de tourner le dos au brouillard et nous faisons directement face au soleil. Pour le dire brièvement, en adoptant certaines techniques d’enseignement, nous sommes plus intéressés par la communication que par la composition. C’est-à-dire, avec le respect dû à Shakespeare et à d’autres, que nous voulons que nos filles communiquent librement avec le monde vivant autour d’elles au lieu de se plonger dans de vieux livres moisis. Nous tâtonnons encore peut-être, mais nous tâtonnons intelligemment, comme un gynécologue qui sent une tumeur. Nous pinsons, Dr. Humburg, en termes organismaux et organisationnels. Nous en avons terminé avec la masse des sujets sans intérêt qu’on présentait traditionnellement aux jeunes filles, ne laissant aucune place, autrefois, aux connaissances et aux compétences et aux attitudes dont elles auront besoin pour gérer leurs vies et – comme un cynique pourrait le rajouter – les vies de leurs maris. Mr. Humberson, disons-le comme ça : la position d’une étoile est importante, mais l’endroit le plus pratique dans la cuisine pour un réfrigérateur peut être encore plus important pour la ménagère en herbe. Vous dites que tout ce que vous attendez de l’école c’est une éducation solide pour une enfant. Mais que voulons-nous dire par éducation ? Au temps jadis c’était dans l’ensemble un phénomène verbal ; je veux dire qu’on pouvait faire apprendre par cœur à un enfant une bonne encyclopédie et il ou elle en savait autant sinon plus qu’une école pouvait offrir. Dr. Hummer, vous rendez-vous compte que pour la pré-adolescente moderne, des dates médiévales ont moins de valeur vitale que celles du weekend [clin d’œil] ? – pour reprendre un jeu de mots que s’est permis le psychanalyste de Beardsley College l’autre jour. Nous vivons non seulement dans un monde de pensées mais aussi dans un monde de choses. »

Paratge
Érudit


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Re: Nabokov et la pédagogie américaine

Message par yphrog le Mer 28 Nov 2012 - 16:47

Ce n'est pas pour rien qu'on nous faisait lire Lolita pour le concours en 2009, alors. Et moi qui croyais que c'était pour le bon exemple du style "agir en fonctionnaire" de Mr. Humbug...

Le titre du fil m'a surpris, parce que Nabokov était plutôt un prof qui marmonnait ses textes (brillants) d'après ce que je comprends, mais c'est peut-être sa fausse modestie. Smile

_________________
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