Livres sur l'éducation : Françoise Guichard recommande "L’Utilité de l’Inutile" de Nuccio Ordine (Belles-Lettres, 5€90), et le Dictionnerfs du collège commun et des colères universelles (Elisabeth Hamidane, Yann Liotard - 10€)

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Livres sur l'éducation : Françoise Guichard recommande "L’Utilité de l’Inutile" de Nuccio Ordine (Belles-Lettres, 5€90), et le Dictionnerfs du collège commun et des colères universelles (Elisabeth Hamidane, Yann Liotard - 10€)

Message par John le Dim 17 Fév 2013 - 15:45

Dimanche 17 février 2013 - Traités de savoir-survivre à l’usage des jeunes et moins jeunes générations d’enseignants
http://leblogdelapresidente.over-blog.com/article-traites-de-savoir-survivre-a-l-usage-des-jeunes-et-moins-jeunes-generations-d-enseignants-115430498.html

C’est un lieu commun que de reconnaître que, ma bonne dame, les temps sont difficiles dans l’Education Nationale comme ailleurs, et que la confusion générale dans laquelle s’enlise le débat-Refondation ne concourt guère à éclairer les lanternes des enseignants, quel que soit le niveau où ils exercent.

Que faire ? Se battre, naturellement, manifester, réagir, réfléchir, revendiquer, proposer. Résister. On peut ainsi (et même on doit) plus que jamais puiser dans la littérature, non seulement les consolations que Boèce trouva jadis dans la philosophie, mais aussi du matériau pour « continuer le combat », comme nous disions naguère, afin de ne pas mourir incertains, imbéciles et désarmés – ce qui, quelque part, est la même chose.

La présidente a donc le plaisir de vous présenter deux excellents petits ouvrages, petits par le format mais grands par leur contenu, et parfaitement stimulants chacun dans son genre.

Il s’agit de L’Utilité de l’Inutile, manifeste, de Nuccio Ordine, publié aux Belles-Lettres, et du Dictionnerfs du collège commun et des colères universelles d’Elisabeth Hamidane et Yann Liotard, aux éditions La ville brûle.

Nuccio Ordine enseigne la littérature italienne à l’Université de Calabre. Visiting professor dans diverses universités européennes et américaines (1), il a (entre autres) publié plusieurs ouvrages sur Giordano Bruno, et tout récemment les Portraits de Gabriel García Márquez (2). En une cent-cinquantaine de pages décisives, L’Utilité de l’Inutile démontre, textes à l’appui, que dans nos démocraties marchandes les savoirs réputés « inutiles », qu’ils soient littéraires ou scientifiques, se révèlent en réalité d’une extraordinaire utilité, non pas parce que le latin (ou le grec, ou la philosophie, ou les mathématiques pures) pourraient « servir » à bien écrire, argumenter clairement ou mieux vendre son âme à la World Company, mais parce que « l’obsession de posséder et le culte de l’utilité finissent par dessécher l’esprit, en mettant en péril les écoles et les universités, l’art et la créativité, ainsi que certaines valeurs fondamentales telles que la dignitas hominis », pour reprendre l’expression de Montaigne, auquel Nuccio Ordine fait maintes fois référence, ainsi qu’à bien d’autres penseurs (Platon, Aristote, Sénèque, Tchouang-Tseu, Kant, Heidegger. Gramsci) et écrivains (Ovide, Dante, Pétrarque, Boccace, Cervantès, Dickens, García Márquez, Ionesco, Calvino).


Dans ce roboratif opuscule, je recommande tout particulièrement la Partie 2, « L’université-entreprise et les étudiants clients », plus que jamais à lire et à méditer en ces temps incertains, et qui se clôt par ces quelques lignes que j’ai le bonheur de vous reproduire :

« Il faudra résister à la dissolution programmée de l’enseignement, de la recherche scientifique, des classiques et des biens culturels. Car saboter la culture et l’instruction, c’est saboter le futur de l’humanité. Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de lire une phrase simple, mais pleine de sens, qui était inscrite sur un panneau signalétique dans une bibliothèque de manuscrits au milieu d’une oasis perdue du Sahara ; « La connaissance est une richesse qu’on peut donner sans s’appauvrir. » Seul le savoir peut perturber la logique dominante du profit en étant partagé sans appauvrir, et même, bien au contraire, en enrichissant à la fois celui qui le transmet et celui qui le reçoit.»

Tout aussi énergisant dans un genre totalement différent, le Dictionnerfs du collège commun et des colères universelles de l’Education (dite) nationale, de la mixité sociale et scolaire, des élèves, des parents et des profs (ouffffff !) , se présente comme une suite d’articles, de A comme Absenthéisme à Z comme Zut, en passant par Autrement (enseigner autrement, œuf corse…), B2i, Canabis (« Tu chanteras, avec style, la zone »), Capitaine de pédagos, groupe verbal (« Tout condamné au savoir doit avoir la tête tranchée »), Heurts de colle, Kafkaïser, Mutatis Mammouthandis, , Photocopieuse, et j’en passe. Les amateurs de jeux de mots feront leur bonheur de « O Desco referens », « Timeo reformos et socla ferentes », et autres « OBCDI textuel ». Bref, on rit souvent et beaucoup, -- mais jaune.

Les auteurs, Elisabeth Hamidane et Yann Liotard, enseignent les lettres dans un collège de l’agglomération grenobloise et se définissent à la fois comme « Petits Profs » et « Professeurs Tournesol » : « Quand on choisit d’être Petit Prof, tant pis pour le Gros Profit (…) Ayant pour objectif la Thune Lune, le Professeur Tournesol (…) quand on lui parle chiffres et ratio et qu’on l’invite à ranger la fusée destinée à décrocher la Lune, devient fonctionnerfs, et s’il choisit le pamphlet, c’est qu’il en a assez de morfler. »

Décrocher la Lune, n’est-ce pas là aussi, in fine, prôner « l’utilité de l’inutile » ? « Lire, écrire, compter, c’est bien fade et tellement loin des enjeux du XXIème siècle. Petit prof s’est encrassé. Il apprend la poussière. Des intellectuels assis vont moins loin qu’une start-up qui marche. »

C’est dire que si le registre n’a rien à voir avec celui de la prose de Nuccio Ordine, le propos, en revanche, est animé par la même indignation vigoureuse que doit donner à l'âme vertueuse un certain état de renoncement dont notre Ecole, en l’occurrence le collège, pâtit tant et plus.

Comment le métier d’enseignant, qui fut longtemps le plus beau du monde, a-t-il pu se dégrader au point que seule l’écriture de ce libelle aussi drôle qu’amer peut permettre à ses auteurs de rester solides et debout quand bien même ils « en (ont) assez de morfler » ? Quelques lignes là encore, extraites, à la lettre M, d’une chanson à « Monsieur le Ministre », sur l’air du Déserteur de Boris Vian et Harold Berg – des vers de mirliton, certes, mais qui font méchamment sens :

« Monsieur le Ministre de l’Education,

Je vous fais une lettre que vous lirez peut-être…

Je viens de recevoir mes papiers fonctionnerfs

Pour partir au scolaire.

C’est pas pour vous fâcher,

Il faut que je vous dise,

Ma décision est prise :

Je m’en vais déserter.

Depuis que je suis nommé,

J’ai vu pleurer mes pairs,

Je les ai vus amers (…)

Je ne veux pas me retrouver

Sur les routes de France, de Bretagne en Provence (…)

Je laisse volontiers ma place dans ce bazarde-élèves

Où l’atroce a remplacé la trousse

Et où on veut la peau de la paix scolaire.

Si vous me poursuivez, prévenez vos hommes

Que j’aurai bien de l’encre et que je sais l’utiliser. »

Bref, amis lecteurs, je vous recommande chaudement ces deux ouvrages à lire en parallèle, pour y trouver de l’énergie, des arguments, des occasions de rire et de vous révolter encore et toujours, de la confiance et de l’espoir, le désir d’écrire et l’envie de marcher, toutes choses dont nous aurons bien besoin, à n’en pas douter, dans les mois qui vont suivre.

L’Utilité de l’Inutile, manifeste, Nuccio Ordine, éditions des Belles-Lettres, 5,90 €,

Dictionnerfs du collège commun et des colères universelles de l’Education (dite) nationale, de la mixité sociale et scolaire, des élèves, des parents et des profs, Elisabeth Hamidane et Yann Liotard, éditions La Ville brûle, 10 €, www.lavillebrule.com

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