Partagez
Voir le sujet précédentAller en basVoir le sujet suivant
Robin
Neoprof expérimenté

Re: Question sur Etéocle & Polynice (mythe d'Antigone).

par Robin le Dim 12 Mai 2013 - 9:57
Je ne résiste pas à l'envie de copier ici deux traductions du début de l'Antigone de Sophocle, celle de Heidegger et celle de Pignarre :

La version de Heidegger se trouve dans Introduction à la métaphysique, "la limitation de l’être" (tel Gallimard, pp. 153 à 155)

Multiple l’inquiétant, rien cependant

au-delà de l’homme, plus inquiétant, ne se soulève en s’élevant.

Celui-ci sort sur le flot écumant

par un vent du sud hivernal

et croise au sein

des vagues furieusement crevassées.

Des divinités aussi la plus sublime, la terre,

il l’épuise, elle indestructiblement infatigable,

la retournant d’année en année, faisant passer et repasser avec les chevaux

les charrues.

La bande d’oiseaux au vol léger elle aussi

il la prend dans ses filets et il chasse

le peuplement animal des contrées sauvages

et ce qui dans la mer habite et s’agite,

l’homme circonspect.

Il prévaut par des ruses sur la bête

qui passe la nuit sur les monts et erre,

au cheval à la rugueuse crinière

et au taureau jamais dompté

passant le bois sur l’encolure il leur impose le joug.

Dans le retentissement aussi de la parole

et dans le tout-comprendre léger comme le vent

il finit par s’y retrouver et aussi dans l’ardeur

à régir les villes.

Et aussi comment se soustraire, il y a pensé,

à l’exposition aux traits

des intempéries et des gelées déplaisantes.

Partout en route faisant l’expérience, inexpert sans issue,

il arrive au rien.

De l’unique imminence, la mort, il ne peut

par aucune fuite se défendre,

même s’il a réussi par adresse à se soustraire

au désarroi d’un mal tenace.

Fabricateur par savoir-faire, il possède

L’habileté au delà d’espérance magistralement,

une fois il en vient à du vilain tout à fait,

tandis qu’une autre du vaillant lui échoit.

Entre le statut de la terre et l’ordre

juré par les dieux, il poursuit sa route.

Dominant de haut le site, exclu du site,

tel il est, lui pour qui toujours le mésétant est étant

pour l’amour de l’action osée.

Que de mon foyer il ne devienne pas un intime,

Et que ses illusions ne se partagent pas avec moi mon savoir,

L’homme qui accomplit cela.

********

La version de Pignarre

Entre tant de merveilles du monde, la grande merveille, c’est l’homme.

Il parcourt la mer qui moutonne quand la tempête souffle du sud,

il passe au creux des houles mugissantes, et la plus ancienne des divinités, la Terre souveraine , l’immortelle, l’inépuisable,

une année après l’autre

il la travaille, il la retourne,

alignant les sillons au pas lent de ses mules.

Le peuple oiseau, race légère,

et les fauves des bois et la faune marine,

il les capture au creux mouvant de ses filets, cet inventeur de stratagèmes !

Il attire dans ses pièges le gros gibier des plateaux,

il courbe sous le collier le col crépu du cheval,

ou le taureau des monts dans le plein de sa force.

Et le langage et la pensée rapide comme le vent et les lois et les mœurs,

il s’est tout enseigné sans maître,

comme à s’abriter des grands froids et des traits perçants de la pluie.

Génie universel et que rien ne peut prendre

au dépourvu, du seul Hadès

il n’élude point l’échéance,

bien qu’à des cas désespérés, parfois, il ait trouvé remède.

Riche d’une intelligence incroyablement féconde,

du mal comme du bien il subit l’attirance,

et sur la justice éternelle

il greffe les lois de la terre.

Mais le plus haut dans la cité se met au ban de la cité

si, dans sa criminelle audace, il s’insurge contre la loi.

À mon foyer ni dans mon cœur

Le révolté n’aura jamais sa place.

Antigone

(442 av J.-C.), v. 332-375, trad. R. Pignarre, Flammarion, coll. « GF », 1999, p. 56-57.

1 Gaïa ;divinité grecque personnifiant la Terre-mère.

2 Dans la mythologie grecque, Hadès désigne à la fois le séjour des morts et le dieu des enfers.

3 S’il ne donne pas à l’homme le moyen d’éluder la mort, l’art médical permet parfois d’en retarder l’échéance.

La tragédie grecque pose et repose sans cesse la question de l'homme et, comme l'a fait remarquer Abraxas, la question de la possibilité de franchir les limites, l'Ubris (l'homme est "inquiétant" (déinon, l'homme = to deinotaton) parce qu'il est "inquiet"). Quelqu'un, plus haut, faisait remarquer que Zeus avale Métis pour que la prédiction ne se réalise pas (tu seras détrôné par l'enfant que tu auras conçu avec Métis)... cet enfant, n'est-ce pas justement l'homme ?
avatar
Iphigénie
Bon génie

Re: Question sur Etéocle & Polynice (mythe d'Antigone).

par Iphigénie le Dim 12 Mai 2013 - 11:38
Merci Robin. Chez Sophocle il est clair que le thème majeur est l'écrasement de l'homme sous le poids du destin, contrebalancé par une interrogation sur la "dignité d'être un homme" malgré tout.
Pour l'histoire qui nous occupe, je n'ai pas l'impression que l'ordre de naissance ait ici grande importance.
2téocle et Polynice sont sur-déterminés:
-par une race maudite (les Labdacides)
-par une naissance incestueuse
-par 'hybdris en effet qui leur a fait déjà préférer le pouvoir à la solidarité du clan: c'est ce que leur reproche Oedipe en les maudissant une fois de plus dans Oedipe à Colone: seules ses filles l'ont accompagné dans le malheur, les garçons n'ont pas eu pitié de leur père.
-Selon les versions le premier à régner a été déterminé par le sort, c'est Etéocle qui refuse de transmettre le trône à son frère
-Polynice ajoute à tout cela d'en appeler aux autres cités pour se battre contre la sienne et son frère.
A tous les niveaux de l'histoire, Etéocle et Polynice ne respectent pas la loi du sang, Polynice encore moins qu'Etéocle.
A la différence de leur père (d'où Oedipe réhabilité à Colone) ils sont victimes du destin mais indignes en tant qu'hommes.(en sachant qu'en Grèce être homme veut dire être membre d'un génos.)
C'est d'ailleurs aussi la trahison de son sang(et l'hybris) qui,également, conduisent dans Antigone Créon,pourtant épris de justice, au désastre :non seulement à l'égard de Polynice et d'Antigone mais d'Hémon, son fils (son nom: aimôn= le sang en grec)
Je me demande d'ailleurs si la comparaison avec Horace et Camille ne serait pas plus éclairante qu'avec Romulus et Rémus: pour Corneille, l'état est au dessus de l'individu et Horace sera sauvé malgré son crime, alors que même pour la démocratie grecque le citoyen n'est rien hors de sa tribu: la cité fonctionne comme un gros clan , en quelque sorte.
avatar
Robin
Neoprof expérimenté

Re: Question sur Etéocle & Polynice (mythe d'Antigone).

par Robin le Dim 12 Mai 2013 - 17:04
@iphigénie a écrit:Merci Robin. Chez Sophocle il est clair que le thème majeur est l'écrasement de l'homme sous le poids du destin, contrebalancé par une interrogation sur la "dignité d'être un homme" malgré tout.
Pour l'histoire qui nous occupe, je n'ai pas l'impression que l'ordre de naissance ait ici grande importance.
2téocle et Polynice sont sur-déterminés:
-par une race maudite (les Labdacides)
-par une naissance incestueuse
-par 'hybdris en effet qui leur a fait déjà préférer le pouvoir à la solidarité du clan: c'est ce que leur reproche Oedipe en les maudissant une fois de plus dans Oedipe à Colone: seules ses filles l'ont accompagné dans le malheur, les garçons n'ont pas eu pitié de leur père.
-Selon les versions le premier à régner a été déterminé par le sort, c'est Etéocle qui refuse de transmettre le trône à son frère
-Polynice ajoute à tout cela d'en appeler aux autres cités pour se battre contre la sienne et son frère.
A tous les niveaux de l'histoire, Etéocle et Polynice ne respectent pas la loi du sang, Polynice encore moins qu'Etéocle.

A la différence de leur père (d'où Oedipe réhabilité à Colone) ils sont victimes du destin mais indignes en tant qu'hommes.(en sachant qu'en Grèce être homme veut dire être membre d'un génos.)
C'est d'ailleurs aussi la trahison de son sang(et l'hybris) qui,également, conduisent dans Antigone Créon,pourtant épris de justice, au désastre :non seulement à l'égard de Polynice et d'Antigone mais d'Hémon, son fils (son nom: aimôn= le sang en grec)
Je me demande d'ailleurs si la comparaison avec Horace et Camille ne serait pas plus éclairante qu'avec Romulus et Rémus: pour Corneille, l'état est au dessus de l'individu et Horace sera sauvé malgré son crime, alors que même pour la démocratie grecque le citoyen n'est rien hors de sa tribu: la cité fonctionne comme un gros clan , en quelque sorte.

Oui, certainement. Mais ce que montre Heidegger dans son commentaire des paroles du Chœur d'Antigone dans l'Introduction à la métaphysique, c'est que l'ubris n'est pas un "défaut" de tel ou tel héros qui pourrait éventuellement, comme Œdipe "se racheter" à la fin en devenant "modéré", mais qu'elle est inscrite en quelque sorte dans le rapport du Da-sein (l'homme) à l'Etre et dans la violence qu'il exerce sur l'étant (la terre, la Mer, les animaux) qu'il constitue en tant que mer, terre, animaux et qu'il délimite par la technè. Bref que la tragédie comme "inquiétude" est inscrite dans la constitution ontologique du Dasein et ne concerne donc pas seulement le héros tragique, victime du Destin (Ananké), mais qu'elle est le destin de tous les hommes, bien que certains d'entre eux soient appelés à répondre d'une façon particulière à l'appel de l'Etre dans la création de formes nouvelles (les fondateurs de Cités, les grands hommes, les héros, les poètes, les artistes et les philosophes).
avatar
Iphigénie
Bon génie

Re: Question sur Etéocle & Polynice (mythe d'Antigone).

par Iphigénie le Dim 12 Mai 2013 - 18:04
Je ne vous suivrai pas, Robin sur le terrain de la philosophie que je ne maîtrise pas... Very Happy
Je veux bien entendre ce que dit Heidegger de l'hubris, mais il me semble qu'il extrapole par rapport à ce que dit Sophocle,me semble-t-il: il me semble (avec prudence) qu'effectivement tout humain est soumis à l'hubris mais que justement pour Sophocle en tout cas, la part de grandeur de l'homme est de la reconnaître et de la dominer ou au moins de l'assumer, à l'exemple justement d'Oedipe qui s'inflige lui-même son chatiement: les fils d'Oedipe au contraire se laissent emporter et éteignent la malédiction de leur race dans leur propre perte réciproque;après ,la différence de traitement entre les deux frères est le coeur du débat: la position de Créon est au nom de l'Etat (le traître)t, celle d'Antigone au nom de la famille et du sang ( le frère). Il me semble me souvenir que les chants du choeur dans Antigone sont de moins en moins une célébration de la "merveille" de l'homme et de plus en plus celle de la toute puissance des dieux ou plutôt même de la Nécessité qui comme le disait très justement Zazk pèse aussi sur les dieux; après je crois que le débat tourne un peu à vide dans la mesure où il faudrait voir les choses de près selon qu'il s'agit de la vision d'Eschyle, de Sophocle ou d'Euripide...
Ce qui est sûr néanmoins c'est que l'enjeu tragique ce sont bien les valeurs qui fondent la cité grecque.
Contenu sponsorisé

Re: Question sur Etéocle & Polynice (mythe d'Antigone).

par Contenu sponsorisé
Voir le sujet précédentRevenir en hautVoir le sujet suivant
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum