Lettre à un ami allemand de Camus : rôle de l'aumônier ?

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Lettre à un ami allemand de Camus : rôle de l'aumônier ?

Message par Sydney le Mar 14 Mai 2013 - 15:01

Hello everyone,

Nous avons donné le texte de Camus, Lettres à un ami allemand et je m'interroge sur le rôle de l'aumônier : est-il prisonnier avec les autres ? OU Est-il au service des soldats allemands ?

Pour résumer la scène, des prisonniers français sont convoyés en camion vers un cimetière pour être exécutés. Dans le camion, se trouve un jeune garçon qui aperçoit une brèche dans la bâche et tente de s'échapper:

"Laissez-moi plutôt vous raconter ceci. D’une prison que je sais, un petit matin, quelque part en France, un camion conduit par des soldats en armes mène onze français au cimetière où vous devez les fusiller. Sur ces onze, cinq ou six ont réellement fait quelque chose pour cela : un tract, quelques rendez-vous, et plus que tout, le refus. Ceux-là sont immobiles à l’intérieur du camion, habitués par la peur, certes, mais si j’ose dire, par une peur banale, celle qui étreint tout homme en face de l’inconnu, une peur dont le courage s’accommode. Les autres n’ont rien fait. Et de se savoir mourir par erreur ou victimes d’une certaine indifférence, leur rend cette heure plus difficile. Parmi eux, un enfant de seize ans. Vous connaissez le visage de nos adolescents, je ne veux vous en parler. Celui-là est en proie à la peur, il s’y abandonne sans honte. Ne prenez pas votre sourire méprisant, il claque des dents. Mais vous avez mis près de lui un aumônier* dont la tâche est de rendre moins pesante à ces hommes l’heure atroce où l’on attend. Je crois pouvoir dire que, pour des hommes que l’on va tuer, une conversation sur la vie future n’arrange rien. Il est trop difficile de croire que la fosse commune ne termine pas tout. : les prisonniers sont muets dans le camion. L’aumônier s’est retourné vers l’enfant tassé dans son coin. Celui-ci le comprendra mieux. L’enfant répond, se raccroche à cette voix, l’espoir revient. Dans la plus muette des horreurs, il suffit parfois qu’un homme parle, peut-être va-t-il tout arranger. “ Je n’ai rien fait ”, dit l’enfant. “ Oui, dit l’aumônier, mais ce n’est plus la question. Il faut te préparer à bien mourir ”. “ Ce n’est pas possible qu’on ne me comprenne pas ”. “ Je suis ton ami, et, peut-être, je te comprends. Mais il est tard. Je serai près de toi et le Bon Dieu aussi.” Est-ce que l’enfant y croit ? Oui, il y croit. Alors il sait que rien n’a d’importance auprès de la paix qui l’attend. Mais c’est cette paix qui fait peur à l’enfant. “ Je suis ton ami ”, répète l’aumônier.
Les autres se taisent. Il faut penser à eux. L’aumônier se rapproche de leur masse silencieuse, tourne le dos pour un moment à l’enfant. Le camion roule doucement avec un petit bruit de déglutition sur la route humide de rosée. Imaginez cette heure grise, l’odeur matinale des hommes, la campagne que l’on devine sans la voir, à des bruits d’attelage, à un cri d’oiseau. L’enfant se blottit contre la bâche qui cède un peu. Il découvre un passage étroit entre elle et la carrosserie.

Il pourrait sauter, s'il voulait. L'autre a le dos tourné, et sur le devant, les soldats sont attentifs à se reconnaître dans le matin sombre. Il ne réfléchit pas, il arrache la bâche, se glisse dans l'ouverture, sau-te. On entend à peine sa chute, un bruit de pas précipités sur la route, puis [44] plus rien. Il est dans les terres qui étouffent le bruit de sa course. Mais le claquement de la bâche, l'air humide et violent du matin qui fait irruption dans le camion ont fait se détourner l'aumônier et les condamnés. Une seconde, le prêtre dévisage ces hommes qui le regardent en silence. Une seconde où l'homme de Dieu doit décider s'il est avec les bourreaux ou avec les martyrs, selon sa vocation. Mais il a déjà frappé contre la cloison qui le sépare de ses camarades. « Achtung ». L'alerte est donnée. Deux soldats se jettent dans le camion et tiennent les prisonniers en respect. Deux autres sautent à terre et courent à travers champs. L'aumônier, à quelques pas du camion, planté sur le bitume, essaie de les suivre du regard à travers les brumes. Dans le camion, les hommes écoutent seulement les bruits de cette chasse, les interjections étouffées, un coup de feu, le silence, puis encore des voix de plus en plus proches, [45] un sourd piétinement en-fin. L'enfant est ramené. Il n'a pas été touché, mais il s'est arrêté, cerné dans cette vapeur ennemie, soudain sans courage, abandonné de lui-même. Il est porté plutôt que conduit par ses gardiens. On l'a battu un peu, mais pas beaucoup. Le plus important reste à faire. Il n'a pas un regard pour l'aumônier ni pour personne. Le prêtre est monté près du chauffeur. Un soldat armé l'a remplacé dans le camion. Jeté dans un des coins du véhicule, l'enfant ne pleure pas. Il regarde entre la bâche et le plancher filer à nouveau la route où le jour se lève.
Je vous connais, vous imaginerez très bien le reste. Mais vous devez savoir qui m'a raconté cette histoire. C'est un prêtre français. Il me disait : « J'ai honte pour cet homme, et je suis content de penser que pas un prêtre français n'aurait accepté de mettre son Dieu au service du meurtre. » [46] Cela était vrai. Simplement, cet aumônier pensait comme vous. Il n'était pas jusqu'à sa foi qu'il ne lui parût naturel de faire servir à son pays.

Sydney
Niveau 9


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