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Robin
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Neoprof expérimenté

Bac Philo 2013, séries S, commentaire d'un texte de Bergson Empty Bac Philo 2013, séries S, commentaire d'un texte de Bergson

par Robin le Mar 18 Juin - 9:24
Bac Philo 2013, séries S, commentaire d'un texte de Bergson 1019689_nobel-literature-bergson
Henri Bergson, Henri Bergson, né le 18 octobre 1859 à Paris où il est mort le 4 janvier 1941, est un philosophe français. Il a publié quatre principaux ouvrages : d’abord en 1889, l’Essai sur les données immédiates de la conscience, ensuite Matière et mémoire en 1896, puis L'Évolution créatrice en 1907, et enfin Les Deux Sources de la morale et de la religion en 1932. Il a obtenu le prix Nobel de littérature en 1927.
 
Bac Philo 2013, séries S, commentaire d'un texte de Bergson Mouvant

 
"Qu’est-ce qu’un jugement vrai ? Nous appelons vraie l’affirmation qui concorde avec la réalité. Mais en quoi peut consister cette concordance ? Nous aimons à y voir quelque chose comme la ressemblance du portrait au modèle : l’affirmation vraie serait celle qui copierait la réalité. Réfléchissons-y cependant : nous verrons que c’est seulement dans des cas rares, exceptionnels, que cette définition du vrai trouve son application. Ce qui est réel, c’est tel ou tel fait déterminé s’accomplissant en tel ou tel point de l’espace et du temps, c’est du singulier, c’est du changeant. Au contraire, la plupart de nos affirmations sont générales et impliquent une certaine stabilité de leur objet. Prenons une vérité aussi voisine que possible de l’expérience, celle-ci par exemple : « la chaleur dilate les corps ». De quoi pourrait-elle bien être la copie ? Il est possible, en un certain sens, de copier la dilatation d’un corps déterminé à des moments déterminés, en la photographiant dans ses diverses phases. Même, par métaphore, je puis encore dire que l’affirmation « cette barre de fer se dilate » est la copie de ce qui se passe quand j’assiste à la dilatation de la barre de fer. Mais une vérité qui s’applique à tous les corps, sans concerner spécialement aucun de ceux que j’ai vus, ne copie rien, ne reproduit rien."
 
(Bergson, La Pensée et le Mouvant)

 
Il fallait vous poser les questions suivantes : 

1) Quelle est la thèse développée dans ce texte ?

2) Quelle est la définition courante du vrai ? Appliquez cette définition sur un exemple (souvenez-vous du début de votre cours sur la vérité et de la définition de la vérité comme "adéquation de la chose et de l'esprit", du réel et du jugement").

3) Bergson admet-il cette définition ?
4) Quelle critique lui fait-il ?

5) Qu'est-ce que le "réel" pour Bergson ?

 6) Expliquer "c'est du singulier, c'est du changeant". A quoi peut-on opposer ces deux termes ? (quel est le contraire de "singulier", quel est le contraire de "changeant")

7) Quelle exemple de vérité Bergson donne-t-il  ?

8) Expliquez "même par métaphore". Que veut dire Bergson ? Relevez et expliquez le mot "copie".

 9) Quelle conception de la vérité se dessine-t-elle dans ce texte ? A quelle conception s'oppose-t-elle ?


La thèse développée par Bergson n'apparaît pas explicitement, elle doit être déduite de la critique de la conception classique de la vérité comme adéquation de la chose et du jugement, du réel et de l'esprit. Une affirmation vraie n'est pas une copie de la réalité, ou seulement dans des cas exceptionnels car il n'y a que du singulier et du changeant.

Pour Thomas d'Aquin, par exemple, la vérité est l'adéquation du réel et de l'esprit, de la chose et de l'objet (adequatio rei et intellectus). Prenons par exemple la proposition : "Il pleut". Soit il pleut réellement et alors mon affirmation est vraie, conforme au réel, soit il ne pleut pas et alors mon affirmation est fausse : c'est une erreur, une illusion ou un mensonge.

Bergson précise que nous "aimons" à voir dans le jugement vrai  quelque chose comme la ressemblance du portrait au modèle. Le mot "aimer" suggère que cette attitude n'a rien de rationnel, qu'elle est de l'ordre de l'opinion (de la doxa), plutôt que le fruit d'un véritable raisonnement. L'affirmation vraie serait celle qui "copierait" la réalité" : l'emploi du conditionnel indique que Bergson ne souscrit pas à cette conception  de la vérité comme copie du réel.

Pour Bergson, cette définition de la vérité comme "copie" ne s'applique qu'à des cas exceptionnels, par exemple celui que nous avons pris ("il pleut"/"il ne pleut pas"). En effet cette affirmation porte sur un événement singulier et changeant : il pleut maintenant, mais dans dix minutes, la pluie s'arrêtera de tomber.

Mais "la plupart de nos affirmations sont générales et impliquent une certaine stabilité de l'objet". Bergson refuse cette conception de la vérité. Pour lui, la vérité ne réside pas dans la généralité et la stabilité car il n'y a que des événements singuliers, rien ne demeure semblable à lui-même, tout est en mouvement, les "étants" passent sans cesse d'un état à l'autre. La conception habituelle de la vérité dénature le réel. Nous cherchons à nous approprier le réel en le saisissant dans le concept, mais pour "saisir" le réel, nous sommes obligés de généraliser et de stabiliser, d'en faire tout autre chose que ce qu'il est vraiment. En définissant la vérité comme adéquation de la pensée et du réel, du réel et du jugement, et ramenant le réel au concept, nous manquons la vérité car nous manquons le réel lui-même qui se caractérise par la singularité et le mouvement.


Bergson donne comme exemple une vérité "aussi voisine que possible de l'expérience", c'est-à-dire un phénomène que l'on peut observer réellement la dilatation des corps, et non, par exemple, la gravitation. "la chaleur dilate les corps". Bergson se demande de quoi cette affirmation pourrait être la copie, autrement dit, à quel phénomène "réel" elle "correspond". On pourrait mettre ce phénomène en évidence en le photographiant, c'est-à-dire en le stabilisant dans le temps et dans l'espace, chaque cliché témoignerait ainsi d'un état de la barre de fer en un instant t, t', t''... Mais qu'avons-nous fait en photographiant la barre de fer ? Nous avons transformé le temps (la durée) en espace et nous avons manqué par conséquent la réalité du phénomène de dilatation qui se produit dans la durée. Bergson explique dans La Pensée et le mouvant, l'œuvre d'où est extrait ce texte, que la science "spatialise" la durée. L'affirmation "la barre de fer se dilate" est une métaphore du réel et non le réel lui-même, une façon de parler et non une façon d'être.
 
La dernière phrase du texte : "Mais une vérité qui s'applique à tous les corps, sans concerner spécialement aucun de ceux que j'ai vus, ne copie rien, ne reproduit rien."  porte sur la singularité du réel. Pour Bergson, il n'y a que des événements singuliers. L'affirmation : "Les barres de fer se dilatent", ou encore l'expression de cette "vérité" dans une loi scientifique exprimée dans une formule mathématique, applicable à tous les corps ne copie rien, ne reproduit rien, puisqu'elle s'applique à toutes les barres de fer en général et à aucune en particulier. Bergson veut dire ici que la science ne copie pas le réel, mais qu'elle le construit.

Un jugement vrai n'est donc pas une simple copie de la réalité. Le réel pour Bergson a deux caractères : la singularité et le changement, alors que la plupart de nos jugements sont généraux et impliquent une stabilité de l'objet. Bergson conteste implicitement l'idée que la science, puisqu'il n'y de science que de l'universel, constituerait le seul et unique critère de la vérité et nous invite à chercher, au-delà du jugement une manière d'appréhender le réel sans le dénaturer, d'aller "aux choses mêmes" dans leur singularité jaillisssante... Il nomme cette faculté "l'intuition".
 


 
Luigi_B
Luigi_B
Grand Maître

Bac Philo 2013, séries S, commentaire d'un texte de Bergson Empty Re: Bac Philo 2013, séries S, commentaire d'un texte de Bergson

par Luigi_B le Jeu 20 Juin - 16:14
Merci Robin pour cette explication.

Un détail me chiffonne : l'affirmation « la chaleur dilate les corps » me semble très maladroite car elle ne s'applique pas à tous les corps.

Sur le fond, je m'interroge : en affirmant que la vérité ne copie pas le réel, Bergson ne rejoint-il pas une certaine forme d'idéalisme ? Selon ton explication, "ramenant le réel au concept, nous manquons la vérité" or ne faut-il pas comprendre que précisément c'est l'abstraction du concept qui constitue la vérité ?
Robin
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Neoprof expérimenté

Bac Philo 2013, séries S, commentaire d'un texte de Bergson Empty Re: Bac Philo 2013, séries S, commentaire d'un texte de Bergson

par Robin le Jeu 20 Juin - 17:54
@Luigi_B a écrit:Merci Robin pour cette explication.

Un détail me chiffonne : l'affirmation « la chaleur dilate les corps » me semble très maladroite car elle ne s'applique pas à tous les corps.

Sur le fond, je m'interroge : en affirmant que la vérité ne copie pas le réel, Bergson ne rejoint-il pas une certaine forme d'idéalisme ? Selon ton explication, "ramenant le réel au concept, nous manquons la vérité" or ne faut-il pas comprendre que précisément c'est l'abstraction du concept qui constitue la vérité ?

"la chaleur dilate les corps" me semble à moi aussi peu scientifique. Ce n'est pas une loi, car elle ne s'applique effectivement pas à tous les corps, or Bergson conteste justement le fait que les lois scientifiques expriment la vérité. On peut faire un rapprochement avec le Husserl de la Krisis et surtout avec Heidegger. La Pensée et le Mouvant est une critique de la science ou plutôt de la prétention de la science à énoncer la vérité mais alors que Heidegger revient à l'aléthéia des Présocratiques ( à "l'ouvert sans retrait" traduit Beaufret), Bergson a recours à la notion d'intuition.
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