Pierre Jourde, La première pierre

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Pierre Jourde, La première pierre

Message par Robin le Mar 4 Fév 2014 - 11:49

                                                 
Pierre Jourde, La première pierre, NRF Gallimard, 2013 
 
"Dans ces terres reculées, dans ces pays perdus, on vit toujours plus ou moins dans une légende, dans l'image d'un chapiteau roman historié de scènes naïves et cruelles..."
 
Pierre Jourde revient sur des événements qui en 2005 ont défrayé la chronique. Lors de la parution d'un de ses livres, Pays perdu, une partie des habitants du village d'Auvergne dont il était question dans le récit s'est livrée à une tentative de lynchage de l'auteur et de sa famille.
 
Pierre Jourde y décrivait la rudesse de la vie dans ce hameau lointain dont il est originaire, mais aussi une fraternité archaïque, solide, des relations humaines à la fois brutales et profondes, tout cela raconté à l'occasion de la mort d'un enfant. Célébration du village aimé, le livre y a été reçu par certains comme une offense. La première pierre retrace les événements violents qui ont suivi la parution de Pays perdu, et propose aussi une magnifique démonstration des puissances de la littérature, en même temps qu'un récit vibrant d'émotion et d'admiration pour ces contrées et ces gens qui vivent dans un temps différent de celui des villes."
 
 
Pierre Jourde, Pays perdu, Gallimard, coll. Pocket et aux éditions Balland  
 
"Un soir de février, une voiture se dirige lentement vers un hameau isolé, au bout de l'autoroute, au-delà des collines, des friches et des bois. Dans le véhicule, deux frères. L'un d'eux vient toucher l'héritage du cousin Joseph, un ermite qui vivait dans une vieille masure. Un secret espoir les anime. ce sauvage a forcément dû laisser derrière lui un magot, des bijoux, quelques pièces d'or... Pour ces citadins revenus sur les lieux de leur enfance, cette chasse au trésor va inaugurer la plus surprenante des aventures intérieures. Comme dans les anciennes tragédies, l'action se déroule sur deux journées d'un hiver qui semble ne jamais vouloir finir. Les dieux qui régissent cette terre où il n'y a rien à faire sont grotesques et terrifiants. On les nomme Alcool, Hiver, Solitude... Ce "pays perdu" où l'on n'arrive qu'en s'égarant, ne se dérobe-t-il pas depuis toujours ?"
 
 
Vendredi 31 janvier
 
Une amie d'Aix-en-Provence m'envoie en cadeau d'anniversaire (merci à elle !) deux livres de Pierre Jourde, un écrivain dont j'avais entendu parler, mais que je n'avais pas encore lu : Pays perdu et La première pierre, qui, d'après ce que j'ai compris, sont inséparables l'un de l'autre.  
 
 
Lundi 2 février
 
Eh bien voilà, le mal est fait. Tout arrive en vrac dans la vie et on n’a pas le temps de faire le tri. Par exemple ces deux livres que m’envoie cette amie d'Aix...
 
Qu’est-ce qui l’a touchée dans ces deux livres : celui par qui le scandale arrive (Le pays perdu) et celui qui cherche à comprendre (La première pierre). N. est agrégée de grammaire et spécialiste de Proust. Elle est loin du monde décrit pas Jourde, plus loin, je pense que je ne le suis moi-même. J'ai vécu et enseigné pendant trois ans en Lozère, du côté de Langogne et je sais un peu de quoi Jourde veut parler. 
 
Mais je comprends aussi ce qu'une amoureuse de la Recherche du temps perdu a pu aimer dans Pays perdu : "Comment leur dire ce qu'il dit pourtant (le livre), de manière si évidente, que l'enfant que tu étais avait découvert l'omniprésence, au village, de la vache et de la bouse-de-vache, que tu avais été en quelque sorte baptisé, à quatre ans, en tombant dans la fosse à purin, et que depuis, comme la mémoire du narrrateur de Proust que ses amis ne voient pas, lorsqu'il se trouve au milieu d'eux, respirer dans son souvenir l'odeur d'invisibles et persistants lilas, ceux de Combray, peu de phrases dans la littérature te ravissaient autant que celle-là, ta mémoire cherchait à revenir à cette odeur d'enfance, profonde, organique, qui humait la mort et la naissance, le lait et la merde, et les bouses aux vortex bruns ou verdâtres disséminés partout dans le village étaient les soleils noirs poussés au tréfond des entrailles des déesses mères, les grandes vaches impassibles." (p. 128)
 
Et me voilà, à mon tour, avec cette histoire sur le cœur. Qu’est-ce qui nous arrive avec les autres ? Pourquoi faisons-nous toujours, inlassablement les mêmes erreurs ? Comment Jourde a-t-il pu croire un seul instant, lui, l’auteur de La littérature sans estomac que son livre n’aurait aucun effet sur ceux qu’il évoque ?
 
Est-ce dire la vérité que de présenter les choses telles qu’elles sont (ou telles qu’on les voit) sans se préoccuper de la façon dont l’autre entendra ce qu’on dit ?  N'est-ce peut-être qu'une vérité jésuitique, et la réelle sincérité ne consiste-t-elle pas plutôt à tenir compte de la personne de l'autre et à lui fournir un titrage fidèle de son propre savoir ?
 
Que celui qui n'a jamais péché jette à Pierre Jourde la première pierre. Pays perdu, c’était sa part de vérité et comme chacun d’entre nous, il n’a pas pensé que les mots qui le soulageaient lui, qui le faisaient exister un peu plus, pouvaient en blesser d’autres. Ou peut-être y a-t-il pensé, mais sans s’y attarder.
 
Plus de huit ans après la tentative de lynchage, Jourde avoue avec une lucidité bouleversante que c'est sans doute lui qui a jeté la première pierre : "Dire le handicap, c'est désigner celui qui en est affecté. Le désigner, c'est le dénoncer. Il n'y a pas de neutralité de la parole envisagée ainsi. Elle est positive ou négative, elle choisit le bien ou le mal. Par conséquent, dire une chose qui n'est pas belle, ou pas tout à fait normale, vouloir que cela se fixe dans l'écrit, c'est la vouloir en tant qu'elle est mauvaise, c'est vouloir le mal. Tintin se voyait dénoncé. Il n'imaginait pas d'autre motivation que la malignité. Il se voyait lié par les mots à son cadavre de handicapé. Il ne voyait pas pourquoi." (La première pierre, p. 131)
 
"La mort du père menait à l'écriture du livre, ce tombeau. L'écriture du livre menait, sans que tu l'aies voulu, au conflit." (p. 122). Il était inévitable qu'en cherchant la vérité sur son père, fruit d'une union illégitime, Jourde touche à d'autres secrets dans lesquels certains se sont reconnus, parfois à tort, sous les pseudonymes. Dans ce "pays perdu" où chacun vit sous le regard de tous, il ne faut pas dire ce que tout le monde sait quand le seul protection contre cette aveuglante lumière qui est et qui n'est pas la vérité, la vérité intime, la vérité profonde des êtres, est le silence. Inévitable dans ces conditions qu'une déclaration d'amour se mue en déclaration de guerre. C'est l'éternelle histoire du désir, de la guerre des consciences, du malentendu, de la blessure d'amour.
 
C’est l’éternelle histoire d’Œdipe et du destin, l'ironie tragique : Jourde ne pouvait pas ne pas quitter le pays perdu pour devenir écrivain à Paris, Jourde ne pouvait pas ne pas écrire un jour Le Pays perdu et parler de Tintin et des autres. Jourde ne pouvait pas ne pas retourner au pays perdu, puisqu’il y a sa maison et Tintin et les autres ne pouvaient pas ne pas se sentir blessés et lui jeter des pierres à lui et à ses enfants…
 
Le temps ne guérit pas les blessures de l’âme, il les aggrave. On les croit disparues ; elles ne sont qu'endormies, toujours prêtes à se réveiller. Pierre Jourde n’en finit pas de courir après le pays perdu qui est aussi celui de l'enfance, un pays qui ne peut que lui échapper : "Le pays perdu est cet oubli, cette absence violemment parfumée. C'est l'usure. Ici la terre montre la trame, le paysage est une violence en voie d'effacement. C'est au moment où il va s'évanouir que l'être nous saisit dans son évidence et son mystère. Voilà ce qui retient, sur ces grands plateaux entaillés de gorges profondes, où le vent ne cesse d'énoncer cet appel incompréhensible." (p. 172)
 
Oui, il y a, là-haut, pour qui sait écouter et sentir, au coeur de la matérialité la plus brutale, au coeur de ce qui paraît le plus éloigné de ce que nous sommes convenus d'appeler le beau, un noyau de spiritualité d'autant plus déchirante qu'elle est à la fois familière et hors d'atteinte..." (La première pierre, page 101)
 
 
 
"Dans ces terres reculées, dans ces pays perdus, on vit toujours plus ou moins dans une légende, dans une image d'un chapiteau roman historié de scènes naïves ou cruelles. On y est comme dans l'Orient des vieux livres illustrés, un Orient froid et venteux. Les rois mages ne sont pas loin, ils arrivent, ils ont peiné dans la nuit étoilé, et traîné leurs brocarts dans la bouse. jamais leur arrivée ne m'a paru aussi imminente que dans ces étables crasseuses. Tout ce poids de nuit, cette densité des pierres patientes, ce silence des églises mortes se recueille sur une promesse ancienne, presque inaudible, presque oubliée au fond de la mémoire. Quelque chose va venir, du fond de ces paysages austères, où l'on attend depuis l'origine. Quoi ? Le monde. Le monde n'est pas encore arrivé. On l'attend. Il va naître.
 
Oui, il y a, là-haut, pour qui sait écouter et sentir, au coeur de la matérialité la plus brutale, au coeur de ce qui paraît le plus éloigné de ce que nous sommes convenus d'appeler le beau, un noyau de spiritualité d'autant plus déchirante qu'elle est à la fois familière et hors d'atteinte..." (La première pierre, page 101)
 


 
Pierre Jourde est professeur à l'université de Grenoble III. Il a publié une quarantaine d'ouvrages, dont La Littérature sans estomac (2002, prix de la critique de l'Académie française), Festins secrets (2005, Prix Renaudot des lycéens), Le Maréchal Absolu (2012) et La Première Pierre (2013) qui raconte la manière dont Pays perdu a été accueilli par les personnages décrits dans ce livre, et a reçu le prix Giono.


Dernière édition par Robin le Mer 5 Fév 2014 - 19:28, édité 3 fois

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Re: Pierre Jourde, La première pierre

Message par Simone Boué le Mar 4 Fév 2014 - 15:55

Les deux livres : La première pierre et pays perdu sont excellents !

Simone Boué
Niveau 10


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