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ESSAI - 1977 : Roland Barthes, Journal de Deuil

par Invité le Lun 13 Avr 2009 - 10:31
Texte inédit (ayant soulevé bien des polémiques lancées en ces termes par François Wahl :
«Un auteur est absolument libre de décider de ce qu'il veut publier ou pas. Et Roland Barthes avait là-dessus une doctrine très stricte. D'une part, il tenait à ce que ne soit montré que ce qui est véritablement écrit. J'étais le premier à voir ses manuscrits «définitifs», et je peux vous assurer qu'ils ne comportaient jamais plus que deux ou trois ultimes retouches, mais en outre faites de façon que personne ne puisse savoir ce qu'il avait raturé."


29 octobre 1977


Idée - stupéfiante, mais non désolante - qu'elle n'a pas été « tout » pour moi. Sinon, je n'aurais pas écrit d'œuvre. Depuis que je la soignais, depuis six mois, effectivement, elle était « tout » pour moi, et j'ai complètement oublié que j'avais écrit. Je n'étais plus qu'éperdument à elle. Avant, elle se faisait transparente pour que je puisse écrire.



31 octobre

Lundi 15 h - Rentré seul pour la première fois dans l'appartement. Comment est-ce que je vais pouvoir vivre là tout seul. Et simultanément évidence qu'il n'y a aucun lieu de rechange.
5 novembre


Après-midi triste. Brève course. Chez le pâtissier (futilité) j'achète un financier. Servant une cliente, la petite serveuse dit Voilà. C'était le mot que je disais en apportant quelque chose à maman quand je la soignais. Une fois, vers la fin, à demi inconsciente, elle répéta en écho Voilà (Je suis là, mot que nous nous sommes dit l'un à l'autre toute la vie). Ce mot de la serveuse me fait venir les larmes aux yeux. Je pleure longtemps (rentré dans l'appartement insonore).
Ainsi puis-je cerner mon deuil. Il n'est pas directement dans la solitude, l'empirique, etc.; j'ai là une sorte d'aise, de maîtrise qui doit faire croire aux gens que j'ai moins de peine qu'ils n'auraient pensé. Il est là où se redéchire la relation d'amour, le « nous nous aimions ». Point le plus brûlant au point le plus abstrait...
19 novembre


[Brouillage des statuts]. Pendant des mois, j'ai été sa mère. C'est comme si j'avais perdu ma fille (douleur plus grande que cela? Je n'y avais pas pensé).
30 novembre


Ne pas dire Deuil. C'est trop psychanalytique. Je ne suis pas en deuil. J'ai du chagrin.
7 décembre


Maintenant, parfois monte en moi, inopinément, comme une bulle qui crève: la constatation: elle n'est plus, elle n'est plus, à jamais et totalement. C'est mat, sans adjectif - vertigineux parce qu'insignifiant (sans interprétation possible). Douleur nouvelle.
27 décembre


Urt
Crise violente de larmes (à propos d'une histoire de beurre et de beurrier avec Rachel et Michel). 1) Douleur de devoir vivre avec un autre «ménage». Tout ici à U. me renvoie à son ménage, à sa maison. 2) Tout couple (conjugal) forme bloc dont l'être seul est exclu.
12 février 1978


Neige, beaucoup de neige sur Paris; c'est étrange. Je me dis et j'en souffre: elle ne sera jamais plus là pour le voir, pour que je le lui raconte.
6 mars


Mon manteau est si triste que l'écharpe noire ou grise que je mettais toujours, il me semble que mam. ne l'aurait pas supportée et j'entends sa voix me disant de mettre un peu de couleur.
Pour la première fois, donc, je prends une écharpe de couleur (écossaise).
20 mars


On dit (me dit Mme Panzera ): le Temps apaise le deuil - Non, le Temps ne fait rien passer; il fait passer seulement l'émotivité du deuil.
2 avril


Qu'ai-je à perdre maintenant que j'ai perdu la Raison de ma vie - la Raison d'avoir peur pour quelqu'un.
Deuil Casa 27 avril 1978 matin de mon retour à Paris


- Ici, pendant quinze jours, je n'ai cessé de penser à mam., et de souffrir de sa mort.
- Sans doute qu'à Paris il y a encore la maison, le système qui était le mien quand elle était là.
- Ici, loin, tout ce système s'écroule. Ce qui fait, paradoxalement, que je souffre beaucoup plus lorsque je suis « à l'extérieur », loin d'« elle », dans le plaisir (?), la «distraction». Là où le monde me dit: «Tu as tout ici pour oublier», d'autant moins j'oublie.
12 mai


J'oscille - dans l'obscurité - entre la constatation (mais précisément: juste?) que je ne suis malheureux que par moments, par à- coups, d'une façon sporadique, même si ces spasmes sont rapprochés - et la conviction qu'au fond, en fait, je suis sans cesse, tout le temps, malheureux depuis la mort de mam.
Graeme Baker/Sipa
Roland Barthes



5 juin



Chaque sujet (c'est ce qui apparaît de plus en plus) agit (se démène) pour être «reconnu». Pour moi, à ce point de ma vie (où mam. est morte) j'étais reconnu (par les livres). Mais chose étrange - peut-être fausse? -, j'ai le sentiment obscur qu'elle n'étant plus là, il me faut me faire reconnaître de nouveau. Ce ne peut être en faisant n'importe quel livre de plus: l'idée de continuer comme par le passé à aller de livre en livre, de cours en cours m'a été tout de suite mortifère (je voyais cela jusqu'à ma mort). (D'où mes efforts actuels de démission).
Avant de reprendre avec sagesse et stoïcisme, le cours (d'ailleurs non prévu) de l'œuvre, il m'est nécessaire (je le sens bien) de faire ce livre autour de mam. En un sens, aussi, c'est comme si il me fallait faire reconnaître mam. Ceci est le thème du «monument»; mais: pour moi, le Monument n'est pas le durable, l'éternel (ma doctrine est trop profondément le Tout passe: les tombes meurent aussi), il est un acte, un actif qui fait reconnaître.
16 juin


Parlant à Cl. M. de l'angoisse que j'ai à voir les photos de maman, à envisager un travail à partir de ces photos: elle me dit: c'est peut-être prématuré. Quoi, toujours la même doxa (la mieux inten­tionnée du monde): le deuil va mûrir (c'est-à-dire que le temps le fera tomber comme un fruit, ou éclater comme un furoncle).
Mais pour moi, le deuil est immobile, non soumis à un processus: rien n'est prématuré à son égard (ainsi ai-je rangé l'appartement, dès le retour d'Urt: on aurait pu dire aussi: c'est prématuré).
29 juillet


(Vu un film de Hitchcock, «les Amants du Capricorne») Ingrid Bergman (c'était vers 1946): je ne sais pourquoi, je ne sais comment le dire, cette actrice, le corps de cette actrice m'émeut, vient toucher en moi quelque chose qui me rappelle mam.: sa carnation, ses belles mains si simples, une impression de fraîcheur, une féminité non narcissique...
1er août


Deuil. A la mort de l'être aimé, phase aiguë de narcissisme: on sort de la maladie, de la servitude. Puis peu à peu, la liberté se plombe, la désolation s'installe, le narcissisme fait place à un égoïsme triste, une absence de générosité.
18 août


L'endroit de la chambre où elle a été malade, où elle est morte et où j'habite maintenant, le mur contre lequel la tête de son lit s'appuyait j'y ai mis une icône - non par foi - et j'y mets toujours des fleurs sur une table. J'en viens à ne plus vouloir voyager pour que je puisse être là, pour que les fleurs n'y soient jamais fanées.
Partager les valeurs du quotidien silencieux (gérer la cuisine, la propreté, les vêtements, l'esthétique et comme le passé des objets), c'était ma manière (silencieuse) de converser avec elle. - Et c'est ainsi qu'elle n'étant plus là, je peux encore le faire.
21 août


Pourquoi aurais-je envie de la moindre postérité, du moindre sillage, puisque les êtres que j'ai le plus aimés, que j'aime le plus, n'en laisseront pas, moi ou quelques survivants passés? Que m'importe de durer au-delà de moi-même, dans l'inconnu froid et menteur de l'Histoire, puisque le souvenir de mam. ne durera pas plus que moi et ceux qui l'ont connue et qui mourront à leur tour  Je ne voudrais pas d'un «monument» pour moi seul.
Le chagrin est égoïste.
Je ne parle que de moi. Je ne puis parler d'elle, dire ce qu'elle était, faire un portrait bouleversant (comme celui que Gide fit de Madeleine).
22 novembre


Hier soir, cocktail pour mes 25 ans au Seuil. Beaucoup d'amis - Es-tu content ? - Oui, bien sûr [mais mam. me manque]. Toute «mondanité» renforce la vanité du monde où elle n'est plus. J'ai sans cesse «le cœur gros». Ce déchirement, très fort aujourd'hui, dans
la matinée grise, m'est venu, si j'y pense, de l'image de Rachel, assise hier soir un peu à l'écart, heureuse de ce cocktail, où elle avait un peu parlé aux uns et aux autres, digne, « à sa place », comme les femmes ne le sont plus et pour cause puisqu'elles ne veulent plus de place - sorte de dignité perdue et rare - qu'avait mam. (elle était là, d'une bonté absolue, pour tous, et cependant «à sa place».) J'écris de moins en moins mon chagrin mais en un sens il est plus fort, passé au rang de l'éternel, depuis que je ne l'écris plus.
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Abraxas
Doyen

Re: ESSAI - 1977 : Roland Barthes, Journal de Deuil

par Abraxas le Lun 13 Avr 2009 - 11:15
Inutile de recopier : je l'ai déjà lu. Et les autres n'ont qu'à l'acheter, c'est splendide.
Tenez, je vais le donner en exposé — comparez Une mort très douce, le Livre de ma mère et le Journal de deuil de Barthes. Consigne supplémentaire : faites l'exposé sans pleurer, vous aurez deux points de plus. Mais faites pleurer le reste de la classe d'HKH, vous aurez encore deux points de plus.
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John
Médiateur

Re: ESSAI - 1977 : Roland Barthes, Journal de Deuil

par John le Lun 13 Avr 2009 - 11:24
Ah non, ce n'est pas inutile de l'avoir recopié.

Il y a Le livre de ma mère, aussi, et Leçons et Chants d'en bas de Jaccottet.

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Abraxas
Doyen

Re: ESSAI - 1977 : Roland Barthes, Journal de Deuil

par Abraxas le Lun 13 Avr 2009 - 11:43
Pour Cohen, c'est ce que je venais d'érire, mon cher…
Le Jaccottet est comment ?
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John
Médiateur

Re: ESSAI - 1977 : Roland Barthes, Journal de Deuil

par John le Lun 13 Avr 2009 - 22:55
Oh pardon, je n'avais vu que le titre de Beauvoir !

D'ailleurs, cela nous ramène à la discussion sur les rapports mère/fille.

Le Jaccottet est assez hermétique au premier abord, et je trouve qu'il ne s'agit pas de ses plus beaux recueils (par rapport à La semaison, notamment). Requiem de Gustave Roud (un tout petit ouvrage paru chez Mini-Zoé) porte, si je ne m'abuse, sur le même thème.

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Re: ESSAI - 1977 : Roland Barthes, Journal de Deuil

par Invité le Mar 14 Avr 2009 - 13:16
Le "Journal" de Barthes est, en effet, splendide.
Je me permets de mettre mon grain de sel dans votre discussion... pour suggérer cette lecture :
http://www.passiondulivre.com/livre-44468-litterature-et-experience-limite.htm

Quelques passages sont un peu "psy", mais c'est vraiment suggestif, et cela a beaucoup nourri ma réflexion.
Bien sûr, lecture à éviter les soirs de rupture, l'hiver, sous la pluie, seul... 😢
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Re: ESSAI - 1977 : Roland Barthes, Journal de Deuil

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