Texte un nuage - Cavé ou autre nouvelle à chute

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Texte un nuage - Cavé ou autre nouvelle à chute

Message par Aittilae le Mer 8 Avr 2015 - 18:34

Bonsoir à tous/toutes,

Je suis à la recherche d'un texte pour le brevet blanc. L'objet d'étude choisit est la nouvelle à chute et j'ai entendu parler de la nouvelle "Un nuage" de Jean Cavé mais je n'arrive pas à la trouver et je ne possède pas le manuel dans lequel elle figure (magnard 2008). Quelqu'un aurait-il ce texte sous le coude ? Ou, éventuellement, une autre nouvelle à chute sur laquelle nous pourrions travailler ?

Merci !

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2014-2015 : deux classes de 5e, une classe de 4e (P.P), une classe de 3e
2013-2014 (stage): deux classes de 5e, 2 classes de 4e

Aittilae
Niveau 3


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Re: Texte un nuage - Cavé ou autre nouvelle à chute

Message par Derborence le Mer 8 Avr 2015 - 19:12

Cauchemar en jaune:
Il fut tiré du sommeil par la sonnerie du réveil, mais resta couché un bon moment après l'avoir fait taire, à penser une dernière fois aux plans qu'il avait établis pour un détournement de fonds1 dans la journée et un assassinat le soir.
Il n'avait négligé aucun détail, il en était au stade de la récapitulation finale. À vingt heures quarante-six, il serait libre, dans tous les sens du mot. Il avait fixé ce moment parce qu'aujourd'hui il allait fêter son quarantième anniversaire et que c'était l'heure exacte de sa naissance. Sa mère, passionnée d'astrologie, lui avait souvent rappelé la minute précise de sa naissance. Lui-même n'était pas superstitieux, mais cela flattait son sens de l'humour de commencer sa nouvelle vie à quarante ans, à une minute près.
De toute façon, le temps travaillait contre lui. Homme de loi spécialisé dans les affaires immobilières, il voyait de très grosses sommes passer entre ses mains ; une partie y restait. Un an auparavant, il avait « emprunté » cinq mille dollars, pour les placer dans une affaire sûre, qui allait doubler ou tripler la mise2, mais il perdit la totalité. Il « emprunta » un nouveau capital, pour diverses spéculations3, et rattraper sa perte initiale. Et il avait maintenant environ trente mille dollars de retard ; le trou ne pouvait guère être dissimulé plus de quelques mois et il n'avait pas le moindre espoir de le combler en si peu de temps. Il avait donc résolu de collecter le maximum d'argent liquide sans éveiller les soupçons, en vendant diverses propriétés. Dans l'après-midi il disposerait de plus de cent mille dollars, plus qu'il ne lui en fallait jusqu'à la fin de ses jours.
Et jamais il ne serait pris. Son départ, sa destination, sa nouvelle identité, tout était prévu et fignolé, il n'avait négligé aucun détail. Il y travaillait depuis des mois.
Sa décision de tuer sa femme, il l'avait prise un peu après. Le mobile était simple : il la détestait. Mais c'est seulement après avoir pris la résolution de ne jamais aller en prison, de se suicider s'il était pris, que l'idée lui était venue : puisque de toute façon il mourrait s'il était pris, il n'avait rien à perdre en laissant derrière lui une femme morte au lieu d'une femme en vie.
Il avait eu beaucoup de mal à ne pas éclater de rire devant le choix du cadeau d'anniversaire qu'elle lui avait fait (la veille, avec vingt-quatre heures d'avance) : une belle valise toute neuve. Elle l'avait aussi amené à accepter de fêter son anniversaire en allant dîner en ville, à sept heures. Il y avait peu de chances qu'elle se doutât de ce qu'il avait préparé pour la suite de la soirée. Il la ramènerait à la maison avant vingt heures quarante-six et satisferait son goût pour les choses bien faites en se rendant veuf à la minute précise. Il y avait aussi un avantage pratique à la laisser morte : s'il l'abandonnait vivante et endormie, elle comprendrait ce qui s'était passé et alerterait la police en constatant, au matin, qu'il était parti. S'il la laissait morte, le cadavre ne serait pas trouvé avant deux ou trois jours, ce qui assurerait une avance bien plus confortable.
À son bureau, tout se passa à merveille ; quand l'heure fut venue d'aller retrouver sa femme, tout était paré. Mais elle traîna devant les cocktails et traîna encore au restaurant ; il en vint à se demander avec inquiétude s'il arriverait à la ramener à la maison avant vingt heures quarante-six. C'était ridicule, il le savait bien, mais il avait fini par attacher une grande importance au fait qu'il voulait être libre à ce moment-là et non une minute avant ou une minute après. Il gardait l'œil sur sa montre.
Attendre d'être entrés dans la maison l'aurait mis en retard de trente secondes. Mais sous la véranda, dans l'obscurité, il n'y avait aucun danger ; il ne risquait rien, pas plus qu'à l'intérieur de la maison. Il abattit la matraque de toutes ses forces, pendant qu'elle attendait qu'il sorte sa clé pour ouvrir la porte. Il la rattrapa avant qu'elle ne tombe et parvint à la maintenir debout, tout en ouvrant la porte de l'autre main et en la refermant de l'intérieur.
Il posa alors le doigt sur l'interrupteur et une lumière jaunâtre envahit la pièce. Avant qu'ils aient pu voir que sa femme était morte et qu'il maintenait le cadavre d'un bras, tous les invités de la soirée d'anniversaire hurlèrent d'une seule voix : « Surprise ! »

Fredric BROWN, « Cauchemar en jaune », dans Fantômes et farfafouilles,
traduit par Jean Sendy, révisé par Thomas Day.

Le Reflet:
Toujours en train de gueuler, d'éructer, d'agonir1 ! Derrière son dos, ça fusait, les insultes. Le porc, l'ordure, le führer... Impossible de tenir autrement. Les courbettes par-devant, les salamalecs2, le miel, le cirage. Et l'antidote dès la porte franchie. Apprendre à sourire dans le vide en serrant les dents. Le pire, c'était les premiers temps, quand on arrivait à son service, alléché par le salaire de mille dollars nourri-logé... Il vous laissait approcher en vous regardant de ses yeux morts et vous plaquait les mains sur le visage, vérifiant l'ourlé des lèvres, l'épatement du nez, le grain de la peau, le crépu des cheveux. Au moindre doute le vieux se mettait à hurler de dégoût.
Enfants de ***, virez-moi ça, c'est un Noir ! Le type y allait de sa protestation.
Non, monsieur, je vous jure...
Mais ça ne servait à rien. Il repartait plein d'amertume, un billet de cent dollars scotché sur la bouche, incapable de comprendre qu'il était tombé du bon côté et que l'horreur attendait les rescapés surpayés de la sélection.
L'aveugle habitait un château construit à flanc de colline, à quelques kilomètres de Westwood, et toute la communauté vivait en complète autarcie3 sur les terres environnantes, cultivant le blé, cuisant le pain, élevant le bétail. Le vieux ne s'autorisait qu'un luxe : l'opéra et les cantatrices blanches qu'il faisait venir chaque fin de semaine et qui braillaient toutes fenêtres ouvertes, affolant la basse-cour.
Il ne dormait pratiquement pas, comme si l'obscurité qui l'accompagnait depuis sa naissance lui épargnait la fatigue. Ses gens lui devaient vingt-quatre heures quotidiennes d'allégeance4. Le toubib vivait en état d'urgence permanent et tenait grâce aux cocktails de Valium et de Témesta qu'il s'ingurgitait matin midi et soir. Le vieux prenait un malin plaisir à l'asticoter, contestant ses diagnostics, refusant ses potions.
Ces persécutions n'empêchèrent pas le docteur d'avertir son patient de la découverte d'un nouveau traitement qui parvenait à rendre la vue à certaines catégories d'aveugles. Le vieux embaucha une douzaine d'enquêteurs aryens et leurs investigations établirent que le procédé en question ne devait rien aux Noirs.
On fit venir à grands frais la sommité et son bloc opératoire. Le vieux se coucha de bonne grâce sur le billard et s'endormit sous l'effet du Pentothal5. Il se réveilla dans le noir absolu et demeura trois longs jours la tête bandée, ignorant si ses yeux voyaient ou non ses paupières.
Le chirurgien retira enfin les pansements. Le vieux ouvrit prudemment les yeux et poussa un cri terrible. Un Noir à l'air terrible lui faisait face. Il se tourna vers le chirurgien, terrorisé.
Qu'est-ce que ça veut dire ! Foutez-le dehors...
Le toubib, qui nettoyait les instruments, s'approcha doucement de lui, posa la main sur son épaule et l'obligea à regarder droit devant lui.
Alors il faut que vous sortiez... Ce que vous avez devant vous s'appelle une glace, monsieur : ceci est votre reflet.

Didier Daeninckx, « Le Reflet », in Main courante (2000).

1. insulter
2. politesses exagérées
3. système économique qui permet de vivre sur ses propres ressources
4. obligation d'obéissance
5. substance à effet soporifique utilisée pour les anesthésies

Lucien:
Lucien était douillettement recroquevillé sur lui-même. C’était sa position favorite. Il ne s’était jamais senti aussi détendu, heureux de vivre. Tout son corps était au repos, léger, presque aérien. Il se sentait flotter. Pourtant il n’avait absorbé aucune drogue pour accéder à cette sorte de béatitude. Lucien était calme et serein naturellement ; bien dans sa peau, comme on dit. Un bonheur égoïste, somme toute.
La nuit même, le malheureux fut réveillé par des douleurs épouvantables. Il fut pris dans un étau, broyé par les mâchoires féroces de quelque fléau. Quel était ce mal qui lui tombait dessus ? Et pourquoi sur lui plutôt que sur un autre ? Quelle punition lui était donc infligée ? « C’est la fin » se dit-il.
Il s’abandonna à la souffrance en fermant les yeux, incapable de résister à ce flot qui le submergeait, l’entraînant loin des rivages familiers. Il n’avait plus la force de bouger. Un carcan l’emprisonnait de la tête aux pieds. Il se sentait emporté vers un territoire inconnu qui l’effrayait déjà. Il crut entendre une musique abyssale. Sa résistance faiblissait. Le néant l’attirait.
Un sentiment de solitude l’envahit. Il était seul dans son épreuve. Personne pour l’aider. Il devait franchir le passage en solitaire. Pas moyen de faire autrement.
« C’est la fin », se répéta-t-il.
La douleur finit par être si forte qu’il faillit perdre la raison. Et puis, soudain, ce fut comme si les mains de Dieu l’écartelaient. Une lumière intense l’aveugla. Ses poumons s’embrasèrent. Il poussa un cri.
En le tirant par les pieds, la sage-femme s’exclama, d'une voix tonitruante : « C’est un garçon ! »
Lucien était né.
Claude Bourgeyx, « Lucien », in Les Petits Outrages (1984).

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"La volonté permet de grimper sur les cimes ; sans volonté on reste au pied de la montagne."
Proverbe chinois

"Derborence, le mot chante triste et doux dans la tête pendant qu’on se penche sur le vide, où il n’y a plus rien, et on voit qu’il n’y a plus rien."
Charles-Ferdinand Ramuz, Derborence

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