La réforme était déjà pensée en 1948 !

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La réforme était déjà pensée en 1948 !

Message par Triskel le Jeu 16 Juil 2015 - 11:48

J'ajoute une preuve au dossier proposé par Raoul Volfoni.

Spoiler:
Relisant Lolita, un passage anecdotique m'a interpelé. C'est un de ces moments ciselés d'ironie, où l'expérience américaine de Nabokov affleure, un de ces moments que les lecteurs frustrés choisissent comme preuve de l'ingratitude du réfugié. Nous sommes dans la deuxième partie. La virée automobile de 48 000 kilomètres a pris fin, nous sommes en août 1948 et Humbert et Lo sont arrivés dans la ville universitaire de Beardsley. Humbert décide d'inscrire Lolita dans une institution privée et, à cet effet, il en rencontre la directrice, mrs. Pratt. Cette dernière se lance dans une description de son établissement, et particulièrement de son orientation pédagogique :

Vladimir Nabokov a écrit:« Nous ne désirons pas, monsieur Humbird, que nos élèves deviennent des rats de bibliothèque ou soient capables de réciter toutes les capitales de l'Europe, que personne ne connaît de toutes façons, ou encore qu'elles apprennent par cœur les dates de batailles oubliées. Ce que nous désirons, c'est l'adaptation de l'enfant au vivre ensemble. […] Votre délicieuse Dolly va bientôt entrer dans une tranche d'âge où les rendez-vous, les sorties, les tenues pour sortir, l'agenda des sorties, l'étiquettes des  sorties, ont la même importance à ses yeux que, disons, le travail, les connexions professionnelles, le succès professionnel à vos yeux, ou la même importance que [souriant] le bonheur de mes filles à mes yeux. Dorothy Humbird est déjà impliquée dans tout un système de vie sociale fait, que nous le voulions ou pas, de kiosques de hot-dogs, de drugstores aux coins des rues, de sodas, de films, de quadrilles, de fêtes du drap sur la plage, et même de soirées coiffures ! Naturellement, à Beardsley, nous désapprouvons quelques unes de ces activités ; et nous en réorientons certaines pratiques dans des directions plus constructives. Mais nous nous efforçons de tourner le dos au brouillard pour regarder le soleil en face. Pour dire les choses avec brièveté, tout en adoptant certaines techniques pédagogiques, nous nous intéressons plus à la communication qu'à la composition. C'est-à-dire, avec tout le respect dû à Shakespeare et aux autres, que nous voulons que nos filles communiquent librement avec le monde réel autour d'elles plutôt que de les plonger dans de vieux livres moisis. Nous tâtonnons encore, peut-être, mais nous tâtonnons intelligemment, comme un gynécologue palpant une tumeur. Nous pensons, docteur Humburg, en termes organismaux et organisationnels. Nous en avons fini avec la masse de sujets inutiles qui étaient traditionnellement proposés aux jeunes filles, ne laissant aucune place, en ces jours anciens, aux connaissances et aux compétences, aux comportements dont elles auront besoin pour mener leur vie et – comme un cynique pourrait le dire – la vie de leurs maris. Monsieur Humberson, disons-le ainsi : la position d'une étoile est importante, mais l'endroit le plus pratique dans une cuisine pour une glacière est peut-être plus important encore pour une ménagère en herbe. Vous dites que tout ce que vous attendez de l'école, c'est une éducation solide pour les enfants. Mais qu'entendons-nous par éducation ? Autrefois c'était principalement un phénomène verbal ; j'entends, vous pouvez faire apprendre par cœur à un enfant une bonne encyclopédie, et il il ou elle en saura autant voire plus que ce que l'école peut lui offrir. Docteur Hummer, est-ce que vous réalisez que pour le pré-adolescent moderne, les dates médiévales sont moins vitales que les dates des week-ends [battement des paupières] ? – pour reprendre un bon mot que la psychanalyste de Beardsley s'est permis l'autre jour. Nous ne vivons pas seulement dans un monde d'idées, mais dans un monde de choses. Les mots sans expérience n'ont aucun sens. Pourquoi diable Dorothy Hummerson se soucierait-elle de la Grèce et de l'Orient avec leurs harems et leurs esclaves ? »
Les connaisseurs du roman me pardonneront la traduction que j'en ai faite. Elle est maladroite et peu travaillée, elle s'éloigne parfois de la lettre, mais en garde l'esprit. Et quel esprit ! Rappelez-vous, le roman paraît en 1955, il a été entrepris dès 1949, et pourtant cet extrait est d'une incroyable modernité. Tout y est : l'abandon des savoirs, le vocabulaire pédant, le mépris du destinataire jusqu'aux didascalies entre crochets. Le programme de Beardsley School for girls n'a rien à envier aux projets de réforme du collège, il est tout aussi abscons, creux, vide. Ce n'est qu'un « phénomène verbal », une logorrhée devenue odyssée, menée par des illuminés qui prétendent « tourner le dos au brouillard pour regarder le soleil en face ».


Dernière édition par Triskel le Jeu 16 Juil 2015 - 15:17, édité 1 fois (Raison : correction de coquilles)

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Re: La réforme était déjà pensée en 1948 !

Message par JPhMM le Jeu 16 Juil 2015 - 11:52

cheers

pale

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Labyrinthe où l'admiration des ignorants et des idiots qui prennent pour savoir profond tout ce qu'ils n'entendent pas, les a retenus, bon gré malgré qu'ils en eussent. D'ailleurs, il n'y a point de meilleur moyen pour mettre en vogue ou pour défendre des doctrines étranges et absurdes, que de les munir d'une légion de mots obscurs, douteux , et indéterminés. Ce qui pourtant rend ces retraites bien plus semblables à des cavernes de brigands ou à des tanières de renards qu'à des forteresses de généreux guerriers. Que s'il est malaisé d'en chasser ceux qui s'y réfugient, ce n'est pas à cause de la force de ces lieux-là, mais à cause des ronces, des épines et de l'obscurité des buissons dont ils sont environnés. Car la fausseté étant par elle-même incompatible avec l'esprit de l'homme, il n'y a que l'obscurité qui puisse servir de défense à ce qui est absurde. — John Locke

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Re: La réforme était déjà pensée en 1948 !

Message par Beniamino Massimo le Jeu 16 Juil 2015 - 12:23

Oui, ce passage de Lolita est l'un de ces textes glaçants qui semblent annoncer des théories développées plus tard dans le domaine des « sciences de l'éducation ». Difficile de rester calme en le lisant, même quand on garde à l'esprit que ces mots sont ceux d'un personnage de fiction bien distinct de l'auteur.

Un fil de ce forum évoquait déjà le lien avec les pédagogies nouvelles, en 2012.

Le jeu de mots sur « dates » (« medieval dates »/« weekend ones ») est difficile à rendre, je te l'accorde. Laughing Je n'ai pas l'édition française sous la main, mais ce serait intéressant de voir comment s'en est sorti le traducteur.

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Re: La réforme était déjà pensée en 1948 !

Message par Triskel le Jeu 16 Juil 2015 - 12:48

Le fil que tu cites (j'ai l'impression d'avoir inventé l'eau tiède, d'un coup !) propose une traduction, qui est soit de Paratge, soit de Kahane. Elle ne conserve pas le jeu de mot, et je trouve, en toute modestie, que je ne m'en suis pas trop mal sorti. Very Happy

Evidemment que Nabokov se détache de ce personnage, juste après, Humbert est consterné ("appalled") par le ramassis de c****ies qu'il vient d'entendre.

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Re: La réforme était déjà pensée en 1948 !

Message par Celadon le Jeu 16 Juil 2015 - 13:15

Tout ce qui a fait ses preuves y est remis en question avec la plus parfaite bonne foi et sans aucune intelligence. Jusqu'au patronyme de l'interlocuteur. C'est ahurissant, pour un texte de la première moitié du 20e !!!

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Re: La réforme était déjà pensée en 1948 !

Message par Beniamino Massimo le Jeu 16 Juil 2015 - 14:16

@Triskel a écrit:Le fil que tu cites (j'ai l'impression d'avoir inventé l'eau tiède, d'un coup !) propose une traduction, qui est soit de Paratge, soit de Kahane. Elle ne conserve pas le jeu de mot, et je trouve, en toute modestie, que je ne m'en suis pas trop mal sorti. Very Happy

Oui ! D'autant que la prose de Nabokov n'est pas nécessairement ce qu'il y a de plus facile à traduire. Smile

Par simple goût pour la traduction, j'ai rapidement cherché d'autres options pour rendre ce passage en français. On pourrait proposer « les grands récits de l'histoire ont moins d'importance que leurs petites histoires à eux », mais c'est un peu plat et on peut trouver mieux.

Quoi qu'il en soit, merci d'avoir rappelé l'existence de ce passage. Smile


Dernière édition par Beniamino Massimo le Ven 17 Juil 2015 - 11:27, édité 1 fois

Beniamino Massimo
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Re: La réforme était déjà pensée en 1948 !

Message par Triskel le Jeu 16 Juil 2015 - 14:27

Ravi qu'il ait plu Smile On gardera le débat de la belle infidèle pour une autre fois.

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Re: La réforme était déjà pensée en 1948 !

Message par LouisBarthas le Jeu 16 Juil 2015 - 14:42

Merci.

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Re: La réforme était déjà pensée en 1948 !

Message par Spinoza1670 le Jeu 16 Juil 2015 - 15:22

Très joli texte.

Le processus de destruction des savoirs de l'enseignement des disciplines est déjà bien amorcé dans les années 50 aux USA. Un des grands responsables : G. Stanley Hall.
cf. http://www.sauv.net/delord/survol.html note 11

Cf. aussi les réflexions de Hannah Arendt sur cette question :
http://www.neoprofs.org/t50810-hannah-arendt-la-crise-de-l-education

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Re: La réforme était déjà pensée en 1948 !

Message par InvitéPPP le Ven 17 Juil 2015 - 0:17

Il faut reconnaître que c'est impressionnant. C'est le preuve que le mal ne date pas d'hier.

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