Une vie d'instit'

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Une vie d'instit'

Message par oloc le Mar 18 Aoû - 16:40

Bonjour,

Voici la biographie condensée (anonymisée pour les noms et les lieux pour des raisons évidentes)  d'un instituteur que j'ai rencontré lors d'une fête familiale ce week-end. Il a toute mon admiration et en même temps, les faits relatés semblent appartentir à un autre âge.




"Michel T. est né en 1949, dans un petit village normand à 30 kilomètres de Caen. Son père Georges, maréchal-ferrand, et sa mère (Marcelle - femme au foyer) se rencontent au cours d'un bal populaire en septembre 1944, juste après la libération de la Normandie par les troupes américaines. Ils se marient l'année suivante, et bientôt naît un premier enfant, Robert, en décembre 1945.

Michel voit le jour quatre ans plus tard. Élève appliqué et plutôt doué, il réussit bien à l'école, malgré le peu d'aide qu'il reçoit à la maison. Les dimanches et les vacances sont occupés par les travaux agricoles. Son oncle célibataire a repris l'exploitation familiale de ses grands-parents, 30 vaches laitières, quelques pommiers pour le cidre, un grand potager. Le travail se fait à la main, toute main-d'oeuvre est bonne à prendre.

Alors qu'il espérait présenter le concours d'entrée en sixième, Michel T. voit ses ambitions ruinées parce que l'instituteur remplaçant qui assurait la classe unique du village - de la maternelle au CM2 - avait négligé de remplir le dossier d'inscription. Michel poursuit donc sa scolarité dans le primaire supérieur et obtient le certificat d'études en 1963. Il intègre ensuite une quatrième d'adaptation qui le retarde d'un an dans son cursus. Il souhaite poursuivre ses études, mais ses parents n'en ont pas les moyens. A la fin de la troisème, il passe le concours de l'École Normale d'Institueurs de Caen, où il échoue de très peu. Scolarisé en seconde, il repasse le concours en fin d'année et l'obtient. Il entre alors à l'Ecole Normale de Caen. À 17 ans, nous sommes en 1966, il a deux ans de retard.

Sa scolarité se déroule bien, il passe le bac -MathElem- sans briller et l'obtient à l'âge de 20 ans. Suit l'année de formation post-bac pour les instituteurs. Encouragé par son professeur de musique, il présente le concours des IPES et l'obtient. Il pourra préparer une licence en musicologie puis passer le CAPES. Michel T. s'inscrit donc à la Faculté de Vincennes (Paris VIII, ouverte après les événements de Mai)  en septembre 1970. Mai 68 est passé par là, Michel T. en est à peine conscient. Il achète une 4L, vit dans une chambre de bonne dans le XIIIe à Paris, court les filles, la politique ne l'intéresse pas, ou plutôt il ne la comprend pas, venant d'où il vient. Il obtient sa licence sans passer aucun examen, la mode là-bas étant au "partiel prolétarien" (Tous égaux devant la solution). Le caractère très particulier de l'enseignement reçu ne l'effleure pas.

Il passe donc le CAPES d'éducation musicale en 1974. Il y échoue, malgré une très bonne note en pratique instrumentale (guitare). Il a simplement refusé de travailler l'histoire de la musique, parce que selon ses propos '"il suffit d'ouvrir un livre pour trouver la même chose". Il rencontre entretemps Annie, née en 1951, élève de l'Ecole Normale de jeunes filles de Caen, issue d'un milieu populaire comme lui. Ils se marient fin 1974, alors qu'Annie est enceinte de leur premier enfant, Stéphane qui naîtra au début de l'année 1975. Après une nouvelle tentative infructueuse au CAPPES, Michel, désormais chargé de famille, et exempté du service militaire, prendra un poste d'instituteur et directeur d'école dans la Somme, dans un petit village à 50 kilomètres d'Amiens. Ils y resteront 20 ans.

Bien qu'entretenant un rapport assez distant à la culture légitime, et peu conscients de la marche du monde ne général, Michel et Annie croient profondément aux vertus et aux valeurs du système scolaire et s'y investissent totalement. Ils occupent le logement de fonction, sont très présents pour leur élèves. L'été, ils attachent la caravane à la BX et écument les campings GCU de toute la France. Un deuxième enfant, Charlotte, naït en 1978. Stéphane et Charlotte bénéficient de cet environnement, isolé au coeur de la Picardie mais tout entier voué à l'étude ; ils assimilent les dispositions  nécéssaires à l'ascèse scolaire, et réussissent tous deux brillamment le bac. Ils rejoignent ensuite des classes prépas scientifiques parisiennes (d'un bon niveau mais pas HIV ni LLG), puis logiquement des écoles d'ingénieur dans le top 15.

Michel T. quitte sa fonction de directeur d'école (quasi-notabilisé) de son peit village normand pour un poste de remplaçant sur une zone ZEP dure en 1995. Des brouilles locales ont fragilisé sa situation, et il espère récupérer un peu d'argent avec les frais de déplacement pour financer les études de ses enfants.

Dix ans se passent, Michel T. ne va pas très bien, il regrette sa situation antérieure. Occupant un logement de fonction pendant 20 ans, il n'a pas acquis de bien immobilier. Sur les conseils de son inspecteur, il fait valoir ses droits à la retraite en 2004, à l'âge de 55 ans ; il a acheté une maison dans l'Orne et la retape tranquillement, tout en continuant à payer les traites. Sa carrière a duré 29 ans."

oloc
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Re: Une vie d'instit'

Message par Daphné le Mar 18 Aoû - 17:22

La retraite ne doit pas être bien grosse.

Daphné
Demi-dieu


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Re: Une vie d'instit'

Message par oloc le Mar 18 Aoû - 21:32

@Daphné a écrit:La retraite ne doit pas être bien grosse.

Ce n'est pas si mal visiblement, mais j'ignore malheureusement les détails du calcul. Smile

oloc
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Re: Une vie d'instit'

Message par anthracite le Mer 19 Aoû - 17:48

et oui, ça me rappelle ma maman, née en 1949. Entrée à l'école normale pot bac, à 18 ans sur concours elle commence dès lors à comptabiliser des annuités retraite alors qu'elle poursuivait ses études. Elle effectue d'ailleurs une année supplémentaire pour se spécialiser dans l'enseignement aux enfants handicapés, et commence à enseigner à 22 ans dans un établissement pour enfants sourds. Elle y reste 7 ans puis se met en congé parental suite à ma naissance, puis à celle de mon frère. Elle restera 5 ans en congé parental tout en conservant son poste. Elle reprend 1 an dans cet établissement, mais les objectifs d'enseignement ont changés, elle n'y adhère plus et demande un poste dans l'enseignement classique où elle restera jusqu'à sa retraite anticipée à 55 ans. En tout (en déduisant le congé parental et les années d'études pourtant comptées comme années cotisées), elle aura donc travaillé 28 ans. Pour une retraite tournant autour de 1800 euros par mois (je crois quand même qu'elle avait sur-cotisé pour une partie de son congé parental, je crois qu'elle n'avait droit "qu'à" 3 ans de rattrapé il faudrait que je lui redemande). Et ce parce qu'elle avait refusé de passer au statut de prof des écoles, le statut d'instit étant alors plus avantageux pour ses dernières années.
Moi, je devrais travailler jusqu'à 67 ans. Mon congé parental ne peux excéder 6 mois sans perte de poste, et encore parce que je suis sur Lyon qui est une académie sympa de ce point de vue. Mon salaire de certifiée débutante était inférieur à la retraite de ma mère, qui me fait remarquer acidement qu'elle "elle a travaillé toute sa vie" quand je lui en fait la remarque.
Il n'est pas question d'attaquer les retraités actuels mais d'avoir bien conscience de ce que nous avons perdu, tant au niveau des salaires, des droits à la retraite, au congés parentaux mais aussi à la formation continue quand on voit comment ça se passe. Ne pas oublier....


Dernière édition par anthracite le Mer 19 Aoû - 21:27, édité 2 fois

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Re: Une vie d'instit'

Message par Thierry30 le Mer 19 Aoû - 19:13

Ce sont des carrières très courtes qui sont présentées ici: le taux de remplacement est donc faible logiquement.

En réalité,la plupart des instits pouvaient partir avant 2003 à 55 ans avec 75% de leur dernier salaire, comptabilisant 37,5 annuités payées 2% chacune: début de carrière à 18 ans et retraite à 55 ans.

Depuis, les réformes de 2003, 2010 et 2013 sont passées par là!

Maintenant, pour les PE qui n'ont pas fait 15 ans de "service actif" comme instituteur, ce sera 62 ans dans le meilleur des cas avec beaucoup moins que 75% de leur dernier salaire.

Et je confirme: oui, les enseignants du 1er degré ont énormément perdu depuis la mise en place du corps des PE avec l'accord joyeux des syndicats maison de l'époque...
SNI-PEGC, ancêtre du SE-UNSA et du SNUIPP-FSU et l'inénarrable SGEN-CFDT qu'on ne présente plus!

Thierry30
Expert spécialisé


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Re: Une vie d'instit'

Message par Touche pas à ma SEGPA le Mer 19 Aoû - 19:39

@anthracite a écrit:et oui, ça me rappelle ma maman, née en 1949. Entrée à l'école normale pot bac, à 18 ans sur concours elle commence dès lors à comptabiliser des annuités retraite alors qu'elle poursuivait ses études. Elle effectue d'ailleurs une année supplémentaire pour se spécialiser dans l'enseignement aux enfants handicapés, et commence à enseigner à 22 ans dans un établissement pour enfants sourds. Elle y reste 7 ans puis se met en congé parental suite à ma naissance, puis à celle de mon frère. Elle restera 5 ans en congé parental tout en conservant son poste. Elle reprend 1 an dans cet établissement, mais les objectifs d'enseignement ont changés, elle n'y adhère plus et demande un poste dans l'enseignement classique où elle restera jusqu'à sa retraite anticipée à 55 ans. En tout (en déduisant le congé parental et les années d'études pourtant comptées comme années cotisées), elle aura donc travaillé 28 ans. Pour une retraite tournant autour de 1800 euros par mois (je crois quand même qu'elle avait sur-cotisé pour une partie de son congé parental, je crois qu'elle n'avait droit "qu'à" 3 ans de rattrapé il faudrait que je lui redemande). Et ce parce qu'elle avait refusé de passer au statut de prof des écoles, le statut d'instit étant alors plus avantageux pour ses dernières années.
Moi, je devrais travailler jusqu'à 67 ans. Mon congé parental ne peux excéder 6 mois sans perte de poste, et encore parce que je suis sur Lyon qui est une académie sympa de ce point de vu. Mon salaire de certifiée débutante était inférieure à la retraite de ma mère, qui me fait remarquer acidement qu'elle "elle a travaillé toute sa vie" quand je lui en fait la remarque.
Il n'est pas question d'attaquer les retraités actuels mais d'avoir bien conscience de ce que nous avons perdus, tant au niveau des salaires, des droits à la retraite, au congés parentaux mais aussi à la formation continue quand on voit comment ça se passe. Ne pas oublier....

En effet, si l'on prend une vision d'ensemble, il n'y a pas photo...

Touche pas à ma SEGPA
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