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lotta
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Que pensez-vous de mon chapitre sur les contes ?

par lotta le Lun 31 Aoû 2015 - 21:06
Bonjour,

J'aimerais avoir vos avis sur mon chapitre de début d'année sur les contes.
Je l'ai axé sur le conte de fées traditionnel, avec une ouverture sur le récit merveilleux (lu en lecture cursive bien accompagnée).
Mais j'ai l'impression qu'il manque quelque chose...
Bref, qu'en pensez-vous ?


Chapitre 1 : les contes merveilleux

Séance 1 : Qu’est-ce qu’un conte ?
Séance 2 : les composantes du conte merveilleux (« La boule de cristal » de Grimm)
Séance 3 : l’étymologie, les familles de mot et la formation des mots
Séance 4 : le rôle des personnages dans les contes (« La belle au bois dormant » de Perrault)
Séance 5 : L’apprentissage des personnages (« Jeannot et Margot » de Grimm)
Séance 6 : Un récit merveilleux : étude transversale d' Alice au pays des merveilles
Séance 7 : Visionnage du film Le voyage de Chihiro de Miyazaki + parallèle avec Alice

Rédaction n°1 : écrire un conte à l’aide d’éléments donnés
Lecture cursive : Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll

Evaluation finale : "Les fées"de Perrault ou "Le conte des trois souhaits" de Mme Leprince de Beaumont
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trompettemarine
Grand sage

Re: Que pensez-vous de mon chapitre sur les contes ?

par trompettemarine le Lun 31 Aoû 2015 - 22:51
Le nom sur le bout de la langue de Pascal Quignard (un chef d'oeuvre)
En spoiler des extraits du conte pour quelques jours (bref, achetez-le)
Spoiler:
Où est l'enfer? Où est la rive obscure au fond de soi où tout ce qui a souffle expire ? Où donc réside l'enfer s'il est contenu dans une pomme qu'une jeune femme vient de cueillir et qu'elle offre ? Où est le lieu où tout se damne ? Dans la province de Normandie, l'herbe pousse en permanence, l'hiver est glacial, les chemins sont creux, il pleut sans finir, l'arbre est roi, les pommiers abondent.
L'océan y est maître et le vent est son maître. Aussi les maîtres de l'océan étaient-ils les maîtres de cette terre. Les maîtres du vent, ce sont les marins. En Normandie, même celui qui bêche son champ est un marin. Même celui qui coupe les vêtements est un marin. Même celui qui presse le cidre est un marin. Même la presqu'île du Cotentin est une barque de marin qu'on pousse dans la mer. Elle est un drakkar entravé sur la berge blanche de l'océan.
(…)
Il y avait un ancien bourg qui s'appelait Dives. Il y avait un jeune tailleur qui s'appelait Björn. On prononçait Jeûne et on racontait que cela voulait dire ours dans la vieille langue. Il était beau. Il portait une culotte bouffante tissée, sa chemise à manches était serrée à la taille à l'aide d'une large ceinture historiée. Il taillait les vêtements des femmes et toutes les femmes qui venaient se vêtir chez lui le trouvaient bien fait et auraient bien aimé l'avoir pour époux. Il tissait aussi de grandes tapisseries quand on lui en adressait la commande. Il nouait enfin les filets au moyen desquels on pêchait les poissons.
Il était astucieux. Il avait réponse à tout. Il cousait si bien qu'il n'était pas pauvre. Il habitait une maison qui donnait sur la berge de la rivière. Dans sa maison, à sa poutre, deux épées étaient toujours suspendues. Colbrune l'aimait.
Colbrune habitait la maison d'en face. Elle brodait pour gagner sa vie. Elle aimait follement Jeûne. Matin, midi et soir, elle le regardait par sa fenêtre. Elle ne dormait plus.
Une nuit, alors qu'elle se retournait dans son lit sans trouver le sommeil, elle se dit :
« Je ne trouve pas le repos. Je pense à lui et mon ventre me brûle. Mes larmes se pressent autour de mes paupières. Je deviens maigre comme une épine. Je suis sans cesse assaillie par son nom. »
Le lendemain matin, elle s'habilla, noua sur le devant son tablier couvert de broderies rouge et jaune, traversa la rue. Elle frappa au bois de sa fenêtre. Il leva les yeux avec un air maussade parce qu'elle l'interrompait dans son travail. Elle lui dit qu'elle l'aimait et qu'elle aurait du bonheur à devenir son épouse. Elle ajouta :
« J'aime tout en toi. J'aime jusqu' au son de ta voix. Qu'est-ce pour toi que le son de ta voix ? Rien. Pour moi, c'est ce qui me ranime. »
Jeûne posa son fil. Il la regarda. Il lui dit qu'il fallait qu'il y songe. Il lui dit que sa demande l'honorait. Il lui dit qu'il l'avait toujours regardée avec plaisir en la voyant broder à sa fenêtre. Il lui dit qu'elle lui laissât le crépuscule, la nuit et l'aube, afin qu'il réfléchît.
Le lendemain matin, avant que midi eût sonné, Jeûne frappa à la porte de Colbrune. Il s'était vêtu avec soin. Il portait sa chemise à manches longues, sa culotte qui bouffait, sa ceinture historiée. Elle le fit entrer. Elle était toute rouge d'excitation. Il regarda les broderies qu'elle était en train de faire.
Puis il se tourna vers elle et il prit ses deux mains dans ses mains. Il dit qu'il envisageait de devenir son époux mais qu'il posait une condition à leurs épousailles. Il dit :
« On dit de toi, Colbrune, que tu es la plus habile brodeuse du village de Dives. Serais-tu capable de broder une ceinture aussi belle que celle-ci ? Personnellement, je n'y suis pas parvenu. »
En disant ces mots, Jeûne défit la ceinture historiée qui lui ceignait la taille et il la remit dans les mains de Colbrune.
Colbrune (…)  répondit :
« Je vais essayer, Jeûne, car j'ai le désir de devenir ta femme. J'espère que je te donnerai satisfaction. »
Colbrune travailla durant des jours. Elle veilla des nuits entières en s'efforçant de reproduire les motifs qui ornaient la ceinture. Mais les dessins étaient si enchevêtrés, les fils qui les nouaient si fins, les couleurs si variées qu'elle n'arrivait pas à faire quelque chose d'aussi parfait.
À la fatigue des veilles successives s'ajouta la menace de ne jamais y parvenir. À la tristesse d'être une piètre ouvrière s'ajouta la détresse d'être refusée par Jeûne puisqu'elle allait manquer à sa promesse.
Le désespoir la gagna. Le goût de vivre se perdit en elle. Elle ne mangeait plus. Elle disait :
« Je l'aime. Je sais broder. Je travaille sans cesse mais j'ai beau faire, je n'y parviens pas. »
Elle se mettait à genoux et priait Dieu en pleurant. Elle disait :
« O toi, Seigneur du ciel et de la mort, qui que tu sois, viens à mon secours. Qu'est-ce que je ne donnerais pas pour être la femme de Jeûne le tailleur? »

Une nuit, tandis que Colbrune était à sangloter, elle entendit qu'on frappait à sa porte. Elle prit la chandelle dans sa main.
Elle approcha son visage de la vessie de porc huilée qui protégeait la fenêtre du vent. Elle aperçut la silhouette d'un Seigneur.
Il était vêtu d'un habit magnifique. Il portait un pourpoint d'or, un baudrier d'or et une vaste cape blanche. Il continuait de frapper du poing sur la porte.
Colbrune entrouvrit la porte timidement. Le Seigneur lui dit :
« N'ayez crainte. Je suis un seigneur égaré dans la nuit. J'ai suivi la brume qui couvrait la rivière. J'ai vu votre lumière allumée dans la nuit. J'ai voulu reposer les sabots de mon cheval. Je l'ai attaché à votre haie. J'aimerais manger et boire aussi un peu si cela ne vous crée pas de gêne. »
Colbrune le fit entrer. Elle remit une branche coupée dans l'âtre. Elle lui offrit de son cidre fermenté. Elle contemplait son pourpoint d'or. Le Seigneur répéta :  J'ai faim. »
Colbrune lui demanda de la pardonner d'être si distraite mais la fatigue de la nuit pesait sur elle. Elle ajouta :
«Voulez-vous que je vous prépare un gruau? »
Le Seigneur répondit :
«Je préférerais une pomme. »
Colbrune prit le compotier et alla chercher au cellier des pommes. Elle lui tendit une pomme.
Le Seigneur croqua la pomme.
Tandis qu'il mangeait sa pomme, le Seigneur vit Colbrune qui essuyait furtivement ses larmes. Lui, il essuya ses lèvres. Il dit :
« Fille, tu pleures. »
Et elle lui rétorqua qu'il avait dit la vérité. Elle ajouta :
« J'aime Jeûne le tailleur. Si je travaille à une heure si tardive, c'est que j'ai promis à Jeûne de lui façonner une ceinture historiée. Mais au bout de cinq semaines de peine nuit et jour, je n'ai rien su faire qui vaille. Regardez plutôt ! »
Elle alla chercher la ceinture brodée et lui montra tous les essais infructueux qu'elle avait tentés dans le dessein de la reproduire.
Le Seigneur sourit et dit :
« Attends. Ou le monde est petit, ou le hasard est une chose étrange. Il me semble que j'ai dans la sacoche qui pend sur le flanc de mon cheval une ceinture qui lui ressemble singulièrement. »
Quand le Seigneur revint, quand ils comparèrent les deux ceintures, ils découvrirent que c'étaient exactement les mêmes. Pas un fil qui ne fût de la même couleur. Pas un dessin qui ne fût identique.
Alors Colbrune sanglota soudain. Elle dit : « Je pleure parce que je suis pauvre. Cette ceinture vaut au moins la valeur d'un cheval, ou de sept vaches. Ou une agrafe d'or. Jamais je ne saurai vous l'acheter. Jamais je ne me marierai avec Jeûne. »
Le Seigneur lui dit d'arrêter sur-le-champ de s'abandonner aux larmes. Il s'approcha tout près d'elle et lui caressa les cheveux. Il lui dit:
« Je te donne cette ceinture pour rien, si tu le veux.
― En échange de quoi ? se rebiffa Colbrune, s'arrachant soudain des bras du Seigneur.
― En échange d'une simple promesse, dit le Seigneur.
― Laquelle? demanda Colbrune.
― Que tu n'oublies pas mon nom, dit le Seigneur.
― Comment vous appelez-vous? demanda Colbrune.
― Je m'appelle Heidebic de Hel », répondit le Seigneur.
Colbrune ne put s'empêcher de rire. Elle frappa ses mains. Elle dit :
« Comment oublierais-je un nom aussi simple : Heidebic ? Je pense plutôt que vous vous moquez de moi. »
Le Seigneur dit :
« Je ne me moque pas de toi, Colbrune. Mais ne ris pas si fort. Car si dans un an, le même jour, à cette même heure, au milieu de la nuit, tu as oublié mon nom, alors tu seras à moi. »
Colbrune rit de plus belle.
« C'est facile, dit-elle, de retenir un nom ! »
Elle se rapprocha et prit la ceinture des mains du Seigneur. Le Seigneur se leva de son banc. Colbrune reprit la parole :
« Mais je ne veux pas vous tromper, Seigneur. Je n'aime que Jeûne le tailleur. Je lui ai donné ma parole et je dois l'épouser aussitôt que je lui apporterai la ceinture. »
Le Seigneur dit :
« Tu m'as déjà dit quel engagement tu avais pris avec ton tailleur. Mais n'oublie pas l'engagement que tu as contracté avec moi. N'oublie pas mon nom. Dans le cas où la mémoire te trahirait, tant pis pour ton tailleur, tu seras obligée de me suivre. »
Colbrune dit :
« C'est vous qui vous répétez. Je ne suis pas idiote. Retenir le nom de Heidebic de Hel n'est pas une tâche plus difficile que retenir le nom de Colbrune et je ne vois pas que j'aie jamais eu beaucoup de difficulté à me souvenir de mon prénom. Vous avez été bon, Seigneur. Mais dans un an, je crains que vous ne serriez dans vos bras que du vent et du regret.
― Il en sera peut-être ainsi, dit le Seigneur de Hel avec un étrange sourire. Mais si je n'étais que de toi, je profiterais beaucoup du corps de Jeûne et je le serrerais très fort dans mes bras ! »
En prononçant ces mots, il avait remis sa cape qui était toute blanche. Il franchit le seuil de la porte, alla jusqu'à la haie, monta sur son cheval, repartit dans la nuit. Le Seigneur et son cheval s'engloutirent aussitôt dans la brume blanche qui couvrait la rivière.

Jeûne s'éveilla soudain. Il jeta un regard à la fenêtre : l'aube se levait à peine et déjà quelqu'un frappait à sa porte. Il sauta de son lit. Il se dit : « J'espère que c'est Colbrune. Je pense qu'elle a achevé la ceinture. »
Il alla ouvrir. Penchés sur la table, ils regardèrent les deux ceintures. Ils comparaient.
Ils riaient. Jeûne disait à Colbrune :
« Tu as des mains de fée. »
Colbrune rougissait. Elle se rengorgeait.
Les deux ceintures étalées devant eux étaient tellement semblables que ni l'un ni l'autre ne savaient plus quelle était celle que Jeûne lui avait confiée.
Colbrune dit tout à coup :
« Alors dès demain nous allons pouvoir publier nos bans. »
Jeûne lui répondit qu'il n'y avait pas lieu d'attendre le lendemain, qu'ils allaient les publier le jour même. Il ajouta :
« Je suis fier d'épouser une ouvrière qui est parvenue à exécuter ce que je n'ai pas été capable de mener à bien. »
Il lui prit les mains. Il tira son corps vers lui. Ils s'étreignirent.
Ils se marièrent. Le douaire  de jeûne était : une maison de bois sur le bord de la Dives, dix lés de tissu, un marteau, deux épées. La dot de Colbrune était : une table en bois, une chaise, un briquet à amadou et une chandelle, un rouet, un fuseau, une pomme et un cercle. Devant tous jeûne offrit à Colbrune sa ceinture historiée et la lui noua. Devant tous Colbrune offrit à jeûne sa ceinture historiée et ce fut lui qui la noua lui-même sur son ventre. Tous deux, ceints de leur ceinture historiée, burent chacun un bol de pré et un bol de cidre devant tout le bourg de Dives et ainsi les cérémonies des épousailles de jeûne et de Colbrune furent-elles conclues avec l'accord de tous.
Le forgeron présida le mariage, entouré du marinier, du pelletier, du pêcheur et des faiseurs de charpentes et de pains.
Colbrune monta sur une vache et se rendit à la maison de jeûne. Jeûne donna les clés à son épouse.
(…) Neuf mois passèrent.
À la fin du neuvième mois, un jour que Colbrune était en train de broder la silhouette d'un coursier noir sur son cercle, son visage se décomposa tout à coup.
Colbrune se souvint du Seigneur qui était venu la visiter un soir où elle pleurait, alors qu'elle avait laissé sa lumière allumée dans la nuit, la veille du jour où elle s'était mariée avec jeûne. Elle se souvint de la promesse qu'elle avait faite. Elle était sur le point de se souvenir du nom du Seigneur quand tout à coup ce nom fuit son esprit.
Le nom était sur le bout de sa langue mais elle ne parvenait pas à le retrouver. Le nom flottait autour de ses lèvres, il était tout près d'elle, elle le sentait, mais elle n'arrivait pas à se saisir de lui, à le remettre dans sa bouche, à le prononcer.
Elle était bouleversée. Elle se leva.
Elle avait beau chercher dans sa mémoire, elle ne se souvenait pas du nom du Seigneur mystérieux. Ses yeux s'emplirent d'épouvante.
Elle tourna dans la chambre.
Elle avait beau refaire les gestes qu'elle avait faits ce soir-là, elle avait beau aller chercher des pommes dans le cellier avec le compotier de faïence, elle avait beau remettre ses pieds dans ses pas, elle avait beau penser à la cape blanche, au cheval noir et au baudrier d'or, elle avait beau répéter tout haut les phrases qu'elle avait dites cette nuit-là, elle se souvenait des gestes, de la pomme qui craquait sous les dents du Seigneur, de son pourpoint, des mots, des phrases, mais elle ne se souvenait pas du nom.

Elle perdit le sommeil.
La tristesse envahit la chambre à coucher. Durant la nuit elle avait peur, elle se refusait à son mari, elle se retournait dans son lit cherchant le nom qu'elle avait perdu.
Son mari s'étonna.
La tristesse après avoir envahi la chambre à coucher gagna la cuisine. Colbrune faisait brûler les plats. Quand les plats n'étaient pas brûlés, elle oubliait de mettre la table. Elle ne pelletait plus les cendres dans l'âtre et la cheminée se salissait et fumait. Même, il lui arriva d'oublier de faire les repas ― tant elle était occupée à chercher dans l'épouvante le nom qu'elle avait perdu.
Son mari se fâcha.
Elle maigrissait. Elle avait de nouveau l'apparence d'une épine. La tristesse, après avoir envahi la chambre à coucher et la cuisine, gagna le verger. Elle ne s'occupait plus des salades qui montaient. Elle n'arrachait plus les carottes de la terre. Les lapins attendaient les fanes des légumes avec inquiétude. Comme le verger ne donnait plus de pommes ni de poires, les oiseaux le désertèrent. Tout devint silencieux.
Alors Colbrune errait sous les branches des arbres, sans lever la tête, bossue, sans rien voir, cherchant le nom qu'elle avait perdu.
Son mari la gifla soudain.
Colbrune tourna vers jeûne sa tête en larmes. Il lui prit les mains et il lui demanda avec un air mécontent la raison d'un tel changement dans sa conduite. Pourquoi la tristesse s'était-elle abattue sur eux ?
Pourquoi ne mangeait-elle plus? Pourquoi repoussait-elle ses bras quand ils étaient couchés l'un contre l'autre et pourquoi pleurait-elle toute la nuit au fond de ses poumons ? Pourquoi le verger était-il devenu silencieux? Pourquoi l'âtre était-il devenu froid ? Pourquoi errait-elle la tête baissée dans la maison, comme une femme folle dans le jardin, remuant les lèvres comme si elle cherchait à dire quelque chose et qu'elle ne se décidait pas à le dire ?
Colbrune ne put rien répondre. Elle avait mal à sa joue tant la gifle avait été forte.
Ses sanglots redoublèrent. Elle plongea sa tête dans les bras de son époux en reniflant. Elle n'arrêtait pas de hoqueter et de pleurer. Jeûne caressait les cheveux de son épouse. Il lui dit :
« Tu pleures trop. Je t'appellerai Dives tellement du pleures. Je t'appellerai comme le fleuve qui traverse notre village, dont l'eau fait nos fruits, où nos chevaux s'abreuvent, où nos vaches boivent, où notre linge trempe, qui fait notre soupe, qui nettoie nos visages et nos mains et où toute l'année les poissons ouvrent la bouche sans finir comme tu fais tout le long de la journée. »
Subitement elle fit quatre pas en arrière. Le visage de Colbrune était tout pâle. Ses pleurs avaient cessé. Elle dénoua sa ceinture, la lui tendit.
Elle se tenait toute droite devant lui, l'air résolu. Colbrune dit :
«Je t'ai abusé. J'ai de la honte. Cette ceinture n'est pas la mienne. Je n'arrivai pas à la broder. J'ai usé d'un subterfuge. Une nuit, au milieu de la nuit, tandis que je pleurais de ne pouvoir la faire, j'avais laissé ma chandelle allumée. Un Seigneur a frappé à ma porte. Il avait attaché son cheval à la barrière. Il portait une grande cape blanche. Il m'a donné cette ceinture et moi je lui ai donné ma parole d'être à lui si j'oubliais son nom, après qu'un an serait passé. Plus de neuf mois ont passé. Qu'est-ce qu'un nom ? Qu'y a-t-il de plus facile à retenir qu'un nom ? Le mot ceinture, comment l'oublier ? Le mot amour, comment ne pas le retenir ? Ton nom, je mourrai en l'ayant sur les lèvres. Pourtant ce nom m'a échappé. »
Le tailleur s'approcha, prit la ceinture, prit son épouse dans ses bras.
« Ne pleure pas, lui dit-il. Je t'aime. Ou bien je retrouverai ce nom. Ou bien je retrouverai ce Seigneur. »

Le lendemain, avant l'aube, Jeûne se leva. Il s'habilla. Il demanda à Colbrune par où était parti le Seigneur quand il l'avait quittée. Elle dit : « Par là. »
Il y alla. Il suivit le lit de la rivière. Il pénétra dans la forêt. Il parla aux bûcherons. Il fouilla les taillis. Il escalada les roches.
Au bout de deux jours de marche, il s'assit sur une souche parce que la fatigue l'avait gagné. Il se mit à pleurer. C'était déjà la moitié du dixième mois. Soudain il vit un lapereau devant lui qui dressait son museau. Le petit lapin dit :
« Pourquoi pleures-tu ?
― Je cherche le Seigneur qui a une cape blanche. »
Le lapereau dit : « Suis-moi ! »
Jeûne se leva et le suivit.
Le lapereau le conduisit à son terrier dissimulé sous la mousse. Jeûne s'accroupit. Il se mit à quatre pattes. Il entra. Il descendit sous la terre. Il arriva dans l'autre monde. Il vit un grand château blanc qui brillait dans la nuit. Le pont-levis était baissé. Il franchit le pont-levis.
Dans la cour, des palefreniers frottaient les chevaux.
Au milieu de la cour carrée, des serviteurs briquaient un grand carrosse d'or. D'autres nettoyaient les portières.
Jeûne s'approcha des serviteurs. Il leur dit avec respect :
« Puis-je vous demander pourquoi vous astiquez ce carrosse ?
― Notre maître se prépare à remonter sur terre bientôt pour y chercher une jeune brodeuse dont il veut faire son épouse, dirent les serviteurs.
― Vraiment le carrosse que vous êtes en train de briquer est magnifique, dit Jeûne. Dites-moi, en vérité, comment se pourrait-il que le Seigneur qui possède un carrosse aussi magnifique ne possède pas un nom magnifique ?
― Cela est vrai, dirent-ils. C'est le carrosse de Heidebic de Hel. »
Jeûne frissonna.
« Vous direz à Heidebic de Hel que Jeûne le tailleur le salue. »
Il salua un à un les serviteurs et les palefreniers qui entouraient le carrosse. Les palefreniers et les serviteurs, chacun à leur tour, lui rendirent son salut.
Il quitta Je château. Il remonta du Hel. Il faut dire que le Hel est le nom de l'enfer chez les anciens habitants de la Normandie.
Il faut dire que l'enfer est le nom du monde pour tous les habitants du monde.
Il sortit du terrier. Revenu à l'air libre, il courut vers le bourg de Dives. Il répétait le nom de Heidebic de Hel. Il le gardait bien en tête en le répétant. Il s'appliquait pour le redire.
Arrivé à la rivière, il vit le reflet de sa maison dans l'eau. Il s'arrêta. Il trouva belle cette image qui flottait sur la Dives. Il posa la main sur le parapet. Il contempla le reflet de sa maison qui brillait à la surface de l'eau. Tout à coup, il eut faim.
En se redressant, il chercha à réciter le nom : il était là, tout près de lui, il était sur le bout de sa langue. Il flottait autour de sa bouche comme une brume. Tantôt il s'approchait, tantôt il s'éloignait du bord de ses lèvres. Mais quand il fallut le dire à sa femme, le nom lui fit défaut.

Il se reposa deux jours. Colbrune tremblait la nuit dans les bras de Jeûne tant elle avait peur d'être séparée de lui. Arriva le onzième mois. Il partit, suivit la rivière, entra dans la forêt. Bien qu'il cherchât sous les mousses, il ne retrouva pas le terrier. Il demandait aux bêtes où était le monde sous la terre et les bêtes demeuraient silencieuses ou bien le fuyaient. Il avança très loin dans la forêt.
Soudain il arriva au bout de la forêt devant l'océan.
Il était las. Il s'assit à l'extrémité d'une roche qui avançait dans l'eau et que les vagues battaient. Il pleura.
Une sole apparut à la surface de la mer.
Elle lui dit : « Pourquoi pleures-tu? »
Jeûne regarda la sole dans les petites vagues blanches et lui dit :
« Je cherche le Seigneur qui a une cape blanche et un baudrier d'or. »
La sole dit en plongeant dans la mer : « Suis-moi. »
Il plongea dans l'océan. Il toucha le fond de la mer. Derrière le mur des algues, il vit un grand château blanc qui brillait dans l'obscurité. Le pont-levis était baissé. Il le franchit.
Dans la cour, des soldats étaient en train de seller des coursiers noirs.
Au milieu de la cour carrée du château, des serviteurs étaient en train de placer des coussins rouges dans le carrosse. Des cuisiniers apportèrent des aiguières et des plats avec des couvercles d'argent qui sentaient très bon et qu'ils rangeaient avec soin dans des compartiments qui se trouvaient à l'intérieur des portières.
Jeûne s'approcha des cuisiniers et leur dit avec respect:
« Puis-je vous demander pourquoi vous mettez ces nourritures dans les portières ?
― Notre maître se prépare pour chercher une jeune brodeuse sur la terre et il tient à lui donner une petite collation durant le voyage.
― Vraiment ces odeurs sont extraordinaires, dit Jeûne. Dites-moi, en vérité, comment se pourrait-il que celui qui a fait préparer une nourriture si extraordinaire ne porte pas lui-même un nom extraordinaire ?
― Cela est vrai, dirent-ils. C'est celle que mange tous les jours Heidebic de Hel. »
Jeûne se lécha les lèvres.
«Vous direz à Heidebic de Hel que Jeûne le tailleur le salue. »
Il salua un à un les cuisiniers qui entouraient le carrosse. Les cuisiniers et les serviteurs, chacun à leur tour, lui rendirent son salut.
Il remonta du château de la mer. Il creva la surface de la mer. Il s'ébroua sur la rive. Il traversa la plage. Il pénétra dans la forêt. Il courait, il répétait le nom de Heidebic de Hel. Il le gardait bien en tête en le répétant. Il s'appliquait à le redire.
Il traversa la forêt. Il sortit de la forêt et s'engagea dans la vallée. Il suivit la rivière. Il passa le pont. Sur le pont, il vit sa femme qui courait vers lui en l'appelant. C'était une journée si douce. C'était le crépuscule. Sa femme criait son nom. Derrière sa femme le soleil se couchait. Aussi vit-il son ombre immense qui courait devant elle, que l'astre couchant projetait sur les pavés de bois du pont. II avait faim, il était fatigué. II s'immobilisa devant cette ombre immense qui venait vers lui.
Quand il prit sa femme entre ses bras et qu'elle lui demanda s'il avait retrouvé le nom et qu'il voulût bien le lui confier, il ne le trouva pas aussitôt : ce n'est pas que le nom fût loin, il était là, tout près de lui, il était sur le bout de sa langue. II flottait autour de sa bouche comme une ombre. Tantôt il s'approchait, tantôt il s'éloignait du bord de ses lèvres. Mais quand il fallut le dire à sa femme, le nom lui fit défaut.

Il se reposa deux jours. Colbrune ne se couchait même plus de la nuit. Elle errait dans la maison. Elle cherchait à retrouver le nom. Elle était pleine de terreur. Arriva le douzième mois. Il quitta la maison. Il suivit la rivière. Il franchit le pont. Il entra dans la forêt et ne retrouva pas le lapereau. Il sortit de la forêt et vint sur le rivage. Il avança à la pointe de la roche. Aucun poisson ne lui parla. Il vit au loin la presqu'île et la montagne.
Il gagna la montagne. II monta durant des jours et des jours.
Arrivé à mi-hauteur, le flanc de la montagne était si escarpé qu'il ne put plus grimper plus haut. Jeûne regarda ses doigts : ils étaient en sang. Comment ses doigts si fins de tailleur pourraient-ils coudre désormais ? Pourraient-ils même passer le fil dans le chas ? Ils étaient tout aplatis par les roches et saignaient. II pleura.
Une buse se posa près de lui.
La buse replia lentement ses immenses ailes et lui dit :
« Pourquoi pleures-tu, accroché à mi-roche? »
Jeûne lui dit :
« Je cherchais le Seigneur qui a une cape blanche, un baudrier d'or et un grand coursier noir. Mais je ne peux plus monter plus haut. »
La buse dit : « Suis-moi.
― Je ne sais pas voler, lui dit le tailleur.
― Il ne s'agit pas de voler, lui dit la buse.
Il s'agit de ne pas tomber !
― Cela ne sert à rien, dit Jeûne. De toute façon je ne retiendrai pas ce nom que ma femme demande. Je vais redescendre.
― Suis-moi. Ce n'est pas loin, lui rétorqua la buse, je vais te montrer la faille de la montagne. »
En effet ce n'était pas loin. La buse voletait. Jeûne la suivait en s'accrochant aux roches. En déployant son aile, elle lui montra la faille de la montagne.
Il descendit dans la montagne. Cela dura des jours. Au fond du gouffre, il vit un grand château blanc qui brillait loin dans l'abîme. Il s'élança. Il tomba sur ses genoux. Il franchit le pont-levis qui était baissé en se frottant les genoux.
Dans la cour les chevaliers étaient en train de se hisser sur leur selle.
Au milieu de la cour carrée du château, quatre soldats montèrent sur le toit du carrosse d'or et brandirent leurs armes.
Jeûne s'approcha des soldats et leur dit avec respect :
« Puis-je vous demander pourquoi vous montez sur ce carrosse vide en faisant briller vos armes ?
― Notre maître va arriver d'un instant à l'autre pour aller chercher une jeune brodeuse sur la terre et il nous faut le protéger.
― Vraiment ces armes ont un éclat qui ne se compare à rien, dit jeûne. Dites-moi, en vérité, comment se pourrait-il que celui qui possède des armes aussi éclatantes ne porte pas lui-même un nom éclatant ?
― Cela est vrai, dirent-ils. Elles appartiennent toutes à Heidebic de Hel. Mais maintenant dégagez le chemin car nous nous apprêtons à partir. »
Jeûne se prit à courir en criant derrière lui :
« Vous direz à Heidebic de Hel que Jeûne le tailleur le salue. »
Il courait. Il se hissait sur les roches comme un chamois. Il remonta du Hel. Il se mit à courir. Il répétait le nom de Heidebic de Hel.
Il le gardait bien en tête en le répétant. Il s'appliquait à le redire.

À Dives, Colbrune attendait Jeûne. Elle était maigre. Elle recherchait le nom oublié. Elle tremblait. On n'était plus qu'à trois jours du jour fatidique et Jeûne n'était toujours pas de retour. Elle cherchait au fond d'elle-même mais ne retrouvait pas le nom qu'elle recherchait. Elle transpirait le sang tant elle redoutait d'être arrachée à Jeûne. Elle monta sur un tabouret. Elle saisit une des épées de Jeûne qui étaient suspendues à la poutre. Elle affûta l'épée pour mourir. Elle ne voulait pas que le Seigneur la prît pour femme. Elle ne voulait avoir appartenu qu'à Jeûne.

Il répétait le nom. On était le vingt-neuvième jour du douzième mois. Jeûne redescendit la montagne en sautant de roche en roche. Il rejoignit la grève. Il courait. Il suivit la plage jusqu'à la forêt. On était le trentième jour du douzième mois. Il courait. Il pénétra dans la forêt et il la traversa. On était le trente et unième jour du douzième mois. La nuit était tombée. Il était onze heures de la nuit. Il courait. Il passa le pont. Il n'y avait pas de reflet que pût reproduire l'eau de la rivière et il n'y avait pas d'ombres qu'elles ne se fondissent aussitôt dans la nuit.
Il poussa la porte et ne regarda pas sa femme qui transpirait le sang dans l'effroi. Elle tenait l'épée dans la main. Elle lui tournait le dos. Elle était assise devant l'âtre. La pointe de l'épée reposait sur le sol.
Il cria : «Heidebic de Hel, voilà le nom du Seigneur ! »
Il s'effondra par terre. Colbrune se retourna. Quand Colbrune se leva, le premier coup de minuit sonna, le vent soudain souffla, la porte s'ouvrit, le Seigneur du Hel apparut dans l'encadrement de la porte. Il était vêtu d'un costume magnifique sous sa grande cape blanche; un baudrier d'or lui ceignait la taille. Derrière lui on voyait le carrosse d'or qui brillait sur le fond de la nuit.
Le Seigneur s'avança en riant. Il voulut prendre Colbrune par la main. Elle retira sa main, s'inclina en avant et dit :
« Pourquoi veux-tu me prendre la main, Seigneur?
― Te souviens-tu de mon nom, Colbrune ?
― Bien sûr que je me souviens du nom que vous portez. Connaissez-vous beaucoup de femmes qui oublient le nom de leur bienfaiteur ?
― Quel est mon nom? demanda le Seigneur.
― Attendez seulement que ma langue l'apporte. Attendez seulement que mes lèvres le prononcent.
― Quel est mon nom? » cria le Seigneur.
Colbrune dit doucement, en souriant :
« Heidebic de Hel est votre nom, Seigneur. »
Alors le Seigneur poussa un cri. Tout devint noir. Tout s'éteignit comme cette chandelle que j'éteins en parlant.
Tous ceux qui parlent éteignent la lumière.
On entendit seulement un bruit de galop dans la nuit.

Quand Colbrune eut le courage d'ouvrir de nouveau les yeux, le carrosse n'était plus là.
Colbrune était penchée sur le corps de Jeûne évanoui et lui embrassait les lèvres.
La nuit était si noire, comme elle l'est demeurée de nos jours, que Colbrune dut frotter la pierre du briquet afin d'allumer une chandelle près du visage de l'homme sur lequel elle penchait ses cheveux et sa tête, et à qui elle tendait ses lèvres, et qui respirait doucement.

Jeûne était maigre. Son ventre gargouillait de faim. Colbrune mit un genou à terre, la chandelle à la main.
« Oramus ergo te, Domine : ut cereus iste in honorem tui Nominis consecratus, ad noctis hujus caliginem destruendam, indeficiens perseveret. » (Nous vous en prions, Seigneur, faites que ce cierge, consacré au souvenir de votre Nom, brûle sans s'éteindre, pour dissiper l'obscurité de cette nuit.)
Jeûne se réveilla. Il était faible. Sa face était pâle. Colbrune lui prit la main et le tira pour qu'il se redressât. Ils se mirent tous deux à genoux devant la chandelle allumée. Ils dirent cette prière :
« Oramus ergo te, Domine : ut cereus iste in honorem tui Nominis consecratus, ad noctis hujus caliginem destruendam, indeficiens perseveret. » (Nous vous en prions, Seigneur, faites que ce cierge, consacré au souvenir de votre Nom, brûle sans s'éteindre, pour dissiper l'obscurité de cette nuit.)
Durant une minute ils tremblèrent puis ils furent heureux toute une vie. Leurs enfants et les enfants de leurs enfants se multiplièrent et enfin ils moururent laissant une table ; une chandelle ; un fil ; un rouet pour tirer ce fil de la laine des bêtes ; un fuseau pour l'embobeliner ; et ma voix pour les dire.


Le rapport entre les contes et l'éducation des filles :

Outre les contes d'origine orale que tu as cités, un conte facile mais déconcertant pour la féministe qui sommeille en chacun : George Sand, Le nuage Rose.
Spoiler:
Catherine, que sa mère juge trop rêveuse, (elle imagine qu’un petit nuage rose lui parle et devient son ami), est confiée à sa grand-tante Colette qui doit lui apprendre à filer .

Quand on eût dîné, la nuit étant venue, madame Colette alluma sa lampe et apporta un petit coffre qu’elle posa sur la table.
― Viens ça, dit-elle à Catherine. Il faut que tu saches pourquoi on m’appelle la fileuse de nuages. (…)
Qu’est-ce qu’il y avait donc dans ce coffret dont la tante Colette tenait la clé ? Catherine mourait d’envie de le savoir.
Il y avait quelque chose de blanc, de mou et de léger, qui ressemblait si bien à un nuage, que Catherine poussa un cri de surprise et que Sylvaine , s’imaginant que sa tante était sorcière ou fée, devint toute blême de peur.
Ce n’était pourtant pas un nuage, c’était une grosse floche d’écheveaux  de fil fin, mais si fin, si fin, qu’il eût fallu couper un cheveu en dix pour faire quelque chose d’aussi fin. C’était si blanc qu’on n’osait y toucher, et si fragile qu’on craignait de l’emmêler en soufflant dessus.
― Ah ! ma grand-tante, s’écria Catherine toute ravie, si c’est vous qui avez filé cela, on peut bien dire que vous êtes la première filandière du monde, et que toutes les autres sont des tordeuses de ficelle.
― C’est moi qui ai filé cela, répondait madame Colette, et tous les ans je vends plusieurs de ces boîtes. Vous n’avez pas remarqué en venant ici que toutes les femmes font de la dentelle très-fine, qui se vend très-cher. Je ne peux pas les fournir toutes, et il y a beaucoup de fileuses qui travaillent fort bien, mais aucune n’approche de moi, et on me paie mon fil dix fois plus que celui des autres ; c’est à qui aura du mien, parce qu’avec le mien on fait des ouvrages qu’on ne pourra plus faire quand je ne serai plus de ce monde. Me voilà bien vieille, et ce serait grand dommage que mon secret fût perdu ; n’est-ce pas vrai, Catherine ?
― Ah ! ma tante, s’écria Catherine, si vous vouliez me le donner ! Ce n’est pas pour l’argent ; mais je serais si fière de travailler comme vous ! Donnez-moi votre secret, je vous en prie.
― Comme ça, tout de suite ? dit la tante Colette en riant. Eh bien ! je le l’ai dit, il s’agit d’apprendre à filer les nuages.
Elle serra son coffret, puis, ayant embrassé Sylvaine et Catherine, elle se retira dans sa chambre. Elles couchèrent dans celle où elles se trouvaient et où il y avait un troisième lit pour Renée, la petite servante. Comme ce lit se trouvait tout près de celui de Catherine, elles babillèrent tout bas avant de s’endormir. (…) Catherine faisait mille questions à Renée, qui était à peu près de son âge. Elle n’avait qu’une chose en tête, elle voulait savoir si elle connaissait le secret de sa grand-tante pour filer les nuages.
― Il n’y a pas d’autre secret, lui répondit Renée, que d’avoir beaucoup d’adresse et de patience.
― Pourtant, pour saisir un nuage, le mettre sur une quenouille, l’empêcher de vous fondre dans les doigts, en tirer un fil…
― Ce n’est pas là le difficile ; le tout, c’est de faire le nuage.
― Comment ! de faire le nuage ?
― Eh oui, c’est de le carder  !
― Carder le nuage ! avec quoi ?
Renée ne répondit pas ; elle s’endormait.
Je vous laisse lire la morale de l'histoire...
Spoiler:

Quelques pages plus loin...
Elle se leva et secoua Mme Colette, qui lui dit en l'embrassant : -eh bien ! nous avons été paresseuses toutes deux, nous avons dormi l'une et l'autre. Est-ce que tu as rêvé de quelque chose.
--Oh! oui, ma tante ; j'ai rêvé que je filais aussi bien qu vous ; mais ce que je filais, hélas ! c'était mon nuage rose.
--Eh bien ! Mon enfant, sache qu'il a longtemps que j'ai filé le mien. Le nuage rose, c'était mon caprice, ma fantaisie, mon mauvais destin. Je l'ai mis sur ma quenouille, et le travail, le beau et bon travail, a fait de l'ennemi un fil si léger que je ne l'ai plus senti. Tu feras comme moi tu ne pourras pas empêcher les nuages de passer ; mais tu auras fait provision de courage. Tu les saisiras, tu les carderas, et tu les fileras si bien qu'ils ne pourront plus faire l'orage autour de toi et en toi-même.
Catherine ne comprit pas beaucoup la leçon ; mais elle ne revit plus le nuage rose. Quand, trois mois plus tard, sa mère vint la voir, elle filait déjà dix fois mieux qu'au commencement, et au bout de quelques années elle était aussi habile que la tante Colette, dont elle étai la riche héritière."  
(une mort du conte par le début du monde moderne ?)

Pour Perrault, se référer impérativement à l'édition de Tony Gheeraert.

J'avais pour ma part, mais c'était au lycée construit une séquence autour du fil, et de la quenouille dans le conte. (En évitant cependant la véritable histoire de Cendrillon)
(Pour les LCA j'étais partie de l'histoire d'Arachné, et j'avais évoqué le symbole des Parques en étudiant une image d'une vieille dame qui filait la laine avec son rouet).
j'avais aussi travaillé sur les fées de Perrault, mais aussi sur Dame Holle, et le texte magnifique de Pascal Quignard.

Tout dépend de ce que tu veux étudier dans le conte : ses motifs, ses structures, son système fictionnel auto-suffisant (si je puis dire), sa symbolique, ses leçons, le rapport entre l'écrit et l'oral.
(Bien étudier les conditions de production des contes de Perrault (à l'origine des jeux intellectuels par exemple, et des défis) et la démarche taxinomique des frères Grimm.[/quote]

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"Il y a des oubliés au souvenir du monde. Il faut céder un peu d'eau pure, c'est-à-dire un peu de langue écrite, aux vieux noms qu'on ne prononce plus."(P. Quignard)
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