[Littérature de jeunesse] Entretien avec Bernard Friot

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[Littérature de jeunesse] Entretien avec Bernard Friot

Message par John le Mar 26 Aoû 2008 - 10:58

« On n’est pas condamné à subir sa vie, on peut l’inventer, jour après jour »

Bernard Friot est l'auteur d'un très grand nombre d'histoires courtes, rassemblées dans plusieurs volumes qui ont connu un grand succès auprès des jeunes lecteurs : Histoires pressées, Nouvelles histoires pressées, et Encore des histoires pressées. Après avoir été lui-même enseignant, il se consacre aujourd'hui à l'écriture et à la traduction.

Voici les réponses qu'il a bien voulu adresser à nos questions au cours d'un entretien réalisé par mail en août 2008 :

1) Bernard Friot, vous avez été professeur et vous êtes traducteur, ces activités vous aident-elles dans l'écriture de vos ouvrages ?
Sans aucun doute. Tout d’abord, je n’aurais jamais écrit (en tout cas pour la jeunesse) si je n’avais pas été enseignant. C’est quand j’étais professeur en Ecole normale que j’ai commencé à écrire pour des enfants avec qui je travaillais régulièrement, sans imaginer que ces textes seraient un jour publiés.
Je me suis toujours intéressé aux pratiques de lecture des enfants et des adolescents : comment se développent-elles ? qu’est-ce qui les encourage ? qu’est-ce qui les empêche ? comment lit-on quand on a huit ans ou quinze ans ? etc.
J’ai pu observer comment fait un jeune lecteur pour entrer dans un texte, comment il fabrique du sens, selon des processus parfois déroutants et bien différents de ceux que l’on enseigne !
J’ai beaucoup appris en écrivant avec des enfants et des adolescents et en lisant leurs textes : ce qui m’a intéressé n’est pas seulement ce qu’ils racontent, quelles thématiques ils abordent, mais surtout la façon dont fonctionne leur imaginaire et aussi la grande liberté qu’ils ont dans le maniement des codes narratifs, liberté liée d’ailleurs à leur imparfaite maîtrise de ces codes.
Par ailleurs, j’ai été enseignant dans des établissements qui accueillaient un public très contrasté, venant majoritairement de milieux populaires et cela a été une grande chance pour moi. J’ai vu la diversité des parcours des lecteurs, indépendants en partie de l’origine sociale, la diversité des pratiques de lecture aussi, et je crois que cela a encore une grande influence sur mon approche de l’écriture.
Quant à la traduction, c’est un formidable moyen pour découvrir de l’intérieur une œuvre littéraire. Si je peux me permettre cette image, c’est comme démonter un monteur de voiture et le remonter. En traduisant des auteurs très divers, j’ai dû affiner mon style, trouver les outils pour traduire des émotions ou dessiner des personnages très différents. C’est un formidable (et exigeant) travail sur les ressources de la langue.

2) Si les élèves ne devaient avoir lu qu'une seule de vos œuvres, laquelle souhaiteriez-vous qu'ils se procurent ?
Voilà une question embarrassante ! J’ai envie de répondre tout d’abord : il ne faut pas lire (sauf bien sûr dans le cadre d’un apprentissage) ; la lecture devrait être un choix, et même quand elle est imposée (à l’école, par exemple), il devrait toujours y avoir des possibilités de choix (dans la façon de lire par exemple ou dans l’interprétation du texte).
Je ne voudrais donc imposer à personne la lecture d’un de mes livres. Et puis, s’il n’y en avait qu’un à lire, je n’en aurais pas écrit plusieurs (et j’aurais depuis longtemps cessé d’écrire). J’aime explorer de nouveaux genres, de nouveaux styles, de nouvelles thématiques, en un mot, j’aime explorer, oser, essayer. Et il en est de même comme lecteur : j’aime aussi ouvrir des livres qui sont a priori loin de mes goûts et habitudes et, chaque fois, d’une façon ou d’une autre, c’est un enrichissement.
Enfin, si j’ai besoin de lecteurs, c’est quand un livre vient de paraître ou est en écriture : c’est quand il est lu pour la première fois qu’un livre est vraiment achevé. Alors, pour m’être utile (!), lisez le volume de poèmes paru en septembre La bouche pleine (Milan junior) !

3) Avez-vous l'occasion de rencontrer régulièrement des élèves de différentes classes ? De manière générale, quelles sont les principales réactions de vos lecteurs lorsqu'ils vous rencontrent ?
Oui, je rencontre souvent des lecteurs, jeunes ou adultes, très souvent dans le cadre scolaire, en France et à l’étranger. Cela fait partie de mon métier et c’est, pour moi, un moment de l’écriture. Les lectures que font les jeunes de mes textes sont l’étape ultime de l’écriture pour les textes publiés et « l’avant-texte » de ceux à venir.
Je ne sais ce que retirent de ces rencontres les élèves ; je suis incapable de le mesurer et de l’analyser. Je souhaiterais d’ailleurs qu’il y ait des recherches sérieuses sur ce sujet, cherchant à mesurer les effets (positifs et négatifs) de ces rencontres qui se sont peu à peu institutionnalisées et courent le danger de la routine.
Deux choses me frappent :
1) La lecture des textes produit une proximité, une sorte de familiarité avec l’écrivain ; le « contact » s’établit en général très vite (avec les moins de douze ans, pour les adolescents, c’est autre chose, les inhibitions sont alors très fortes) : les élèves ont l’impression de connaître la personne de l’écrivain, et c’est juste, car à travers ses livres, l’écrivain a trahi beaucoup de lui-même et, en même, temps la lecture favorise l’expression de soi.
2) J’ai l’impression que les élèves ont plus envie de donner que de recevoir. Cela est particulièrement vrai dans des milieux dits défavorisés. Ils ont envie de se raconter, de montrer leurs productions (textes, représentations théâtrales, illustrations, etc.) et, tout simplement de faire plaisir au visiteur. Je n’oublierai jamais cette classe de ZEP dans le sud de la France : quand je suis sorti, un enfant m’a demandé, les yeux brillants : « Est-ce que vous êtes content ? ». Bien sûr, je l’étais : lui et ses camarades avaient organisé eux-mêmes la rencontre, avec leur institutrice, ils avaient préparé un goûter, un spectacle, avaient lu leurs textes, bref, ils m’avaient « donné » sans attendre de recevoir.
De mon côté, j’essaye avant de tout d’encourager les élèves à développer et utiliser leur imaginaire, à prendre conscience de leur pouvoir de création. Je leur dis souvent : « on n’est pas condamné à subir sa vie, on peut l’inventer, jour après jour » et pour cela il faut faire confiance à ce pouvoir sur les choses et sur la vie qu’est l’imaginaire.

4) Pensez-vous que la distinction entre "littérature" et "littérature de jeunesse" ait encore un sens aujourd'hui ?
Contrairement à la réponse attendue et « littérairement correcte », je dirais que oui. Certes, je comprends le désir de reconnaissance qu’expriment ceux qui affirment : « La littérature de jeunesse, c’est de la littérature tout court », mais je dois confesser que ce n’est pas ma préoccupation essentielle. Peu m’importe de ne pas être reconnu comme un « vrai » écrivain tant que le dialogue avec les lecteurs est vivant.
Il est vrai aussi que la littérature pour la jeunesse n’est pas réservée à la jeunesse. Elle est écrite, illustrée, éditée, critiquée, distribuée et, la plupart du temps, choisie et achetée par des adultes. Et, de plus en plus d’adultes lisent pour eux-mêmes cette littérature, en dehors d’obligations professionnelles ou familiales. Souvent, aussi, c’est un lien entre enfants et adultes, un moyen de dialogue et d’échange.
Cependant, cette littérature se définit par son lectorat : la jeunesse. C’est le cas aussi de la littérature populaire, littérature pour le peuple. Et j’aime ce rapprochement. Les autres littératures se définissent par leur thématique : romans policiers, historiques, sentimentaux, etc. Au-dessus de tout trône, bien sûr, la Littérature (générale) qui ne recouvre qu’une partie des livres pour adultes, d’ailleurs. Ces distinctions sont un fait, elles ne doivent pas pourtant être acceptées comme une réalité intangible et sont soumises à la critique (relisons La distinction de Pierre Bourdieu !).
Cela dit, la littérature de jeunesse présente quelques spécificités :
1) Si elle se définit par son lectorat, c’est qu’elle place (ou devrait placer) la relation avec le lecteur au centre (ou au départ) de l’acte d’écrire. Il faut avoir envie (ou besoin) d’écrire pour les jeunes lecteurs et leur donner des textes qui fassent sens pour eux. Ou plus exactement : des textes avec lesquels ils puissent fabriquer du sens. Difficile d’expliquer comment cela est possible : font défaut encore les outils critiques pour décrire la littérature de jeunesse dans sa singularité. Pour moi, en tout cas, c’est cette relation au lecteur, compris comme un acte de co-création, qui est le moteur de mon travail, et sa justification.
2) La littérature pour la jeunesse s’est constituée (pour le pire et le meilleur) comme un champ propre, notamment comme un secteur éditorial bien identifié qui a ses propres modes de production, de diffusion, de rémunération aussi (quand on écrit ou quand on édite pour la jeunesse, on est forcément moins payé) et cela influe plus qu’on ne le croit sur la création. Un auteur n’écrit pas seul enfermé dans sa tour d’ivoire (ou dans son petit appartement) à l’abri des influences, contingences, mouvements, débats qui agitent la société autour de lui. Les choix opérés par les enseignants, les bibliothécaires, les libraires, les critiques modèlent la littérature de jeunesse autant que le travail des auteurs et illustrateurs. Ils sont notamment anticipés par les éditeurs, très sensibles aux discours dominants.
3) Finalement, aussi, la littérature de jeunesse est une littérature d’apprentissage (ou de formation) ; j’aurais récusé ce terme il y a une dizaine d’années, refusant (comme aujourd’hui) l’idée que les livres pour enfants doivent transmettre des valeurs, un message éducatifs. En réalité, beaucoup le font et le politiquement correct envahit de nombreux textes ; c’est même un excellent argument de vente ! Je suis convaincu que les lecteurs sont insensibles aux messages explicites ; un texte les travaille toujours d’une manière imprévisible. Reste qu’un jeune lecteur « apprend » en lisant. Au moins dans deux directions : d’abord, la lecture d’un texte de fiction ou d’un poème met l’imaginaire en action, affine les émotions, renvoie à soi-même, développe la sensibilité et, par là même, ouvre aux autres ; et puis - et c’est tout aussi important - d’un texte à l’autre, le lecteur progresse dans la maîtrise des codes narratifs, dans l’art (j’emploie ce terme à dessein) de faire du sens avec des mots imprimés. La littérature pour la jeunesse est donc l’école, le banc d’essai, le terrain de jeux du jeune lecteur.
Alors, oui, je suis un « écrivain jeunesse », et je le revendique, sans modestie.

5) Le site des Editions Milan dit avec humour que vous êtes "le roi des menteurs", qui peut "faire croire n’importe quoi à n'importe qui". Diriez-vous de ce jugement qu'il est toujours vrai ?
C’est une boutade, bien entendu, mais elle contient sa part de vérité.
Tout d’abord, je l’avoue, je suis un bon menteur ; c’est un des rares talents que je possède. Je réussis à faire croire vraiment n’importe quoi à n’importe qui quand il m’en prend envie. Je précise tout de suite que je pratique ce talent en tout bien tout honneur, et non pour tromper des gens (enfin, la plupart du temps !), comme un jeu donc.
Et puis le rapport entre vérité et mensonge est au cœur de l’écriture de fiction : qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est faux ? Qu’est-ce qui est réel, qu’est-ce qui est imaginaire ? Pourquoi éprouve-t-on le besoin de raconter, lire, écouter, regarder (quand il s’agit de films) des fictions ?
Le mot même « histoire » est ambigu, puisqu’il désigne à la fois la tentative de reconstituer le passé au plus proche de la vérité (« historique ») et la fiction, voire le mensonge (« ne me raconte pas d’histoires ! »). J’ai illustré cette problématique dans une histoire intitulée justement « Histoire d’histoires » (Histoires pressées, Milan junior).
C’est que certaines vérités, certaines réalités ne peuvent se dire directement. Elles ont besoin de l’habillage d’une fiction. Autrement dit, comme je le formule dans un poème (j’ai oublié lequel !), le mensonge est une autre façon de dire la vérité.
Les histoires fictives, les romans, les nouvelles ne sont que des métaphores : l’essentiel n’est pas de comprendre la logique narrative (ce que les narratologues appellent « histoire » justement, quelle confusion !), mais de laisser s’exprimer les réalités intérieures qu’elles illustrent : peurs, désirs, fantasmes, violence, etc.

Merci à Bernard Friot pour ces réponses très riches !

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