Quelle différence y a-t-il entre massification et démocratisation ?

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Quelle différence y a-t-il entre massification et démocratisation ?

Message par Mateo_13 le Ven 5 Fév 2016 - 15:49

Bonjour à tous,

je retranscris ici une réponse intéressante de Michel Delord (avec son autorisation)
à la question : quelle différence y a-t-il entre massification et démocratisation de l'enseignement ?

Michel Delord a écrit:
Quelqu'un a écrit:« les diverses possibilités de réorientation existantes à l'époque … n'existent plus aujourd'hui et un élève qui entre au collège continuera, sauf à de très rares exceptions, jusqu'en 3ème. C'est cela la massification à mon sens. »

Je répondrai avec précision à la partie précédente de ton message et à tes messages précédents car le sujet est important et fait partie des points de clivage essentiels pour comprendre l’évolution passée, actuelle et future de l’école, sujet qu’il faut donc traiter une extrême précision. Mais pour le moment, toujours dans ce souci de précision, je dois dire que je ne comprends pas ce que tu entends par «massification» dans la citation supra et en conséquence je ne comprends pas pourquoi tu réponds « Quid » - c'est-à-dire « Quoi ? », « Qu’en est-il ? » - lorsque Rudolf Bkouche indique qu’il ne faut pas confondre démocratisation et massification. Pourrais-tu préciser ta pensée ?

Jusqu’en 70 lorsque l’on parle de démocratisation de l’enseignement des maths, on signifie par-là que plus d’élèves atteignent un niveau donné dans cette matière. On peut constater, pour les années 50/60 qu’il y a démocratisation de l’enseignement puisque, toutes choses étant égales par ailleurs - c'est-à-dire sans allègement des programmes - plus d’élèves entrent en sixième. En gros, démocratisation signifie que l’on fournit à la grande masse ce qui était réservé à une élite.

Mais à partir de 1970, on continue à présenter les réformes comme une démocratisation mais cela n’a plus grand sens puisque simultanément on allège – ET CONSIDERABLEMENT [1] – les programmes du primaire.

Dans un premier temps, une bonne partie de la population croit à une démocratisation puisque beaucoup d’élèves se retrouvent au lycée alors que les générations précédentes n'y étaient pas. Mais elle s'aperçoit que si les nouvelles générations vont au « même endroit physique » – « Ma fille est au lycée et c’est la première de la famille » - on n’y apprend plus la même chose que l’ancienne élite et comme on s’aperçoit simultanément d’une baisse de niveau sur des matières du primaire comme le calcul et l’orthographe, la majorité commence à douter du fait qu’il s’agisse d’une démocratisation, c'est-à-dire que les réformes visent à donner à tous ce qui était réservé à une élite.

Et c’est là que, comme le pouvoir sent bien que la présentation des réformes en terme démocratisation ne passe plus, il  commence à donner quelques « éléments de langage » pour décrire le même phénomène sous le terme de massification [2]. Comme toute langue de bois dont la caractéristique est d’utiliser des termes imprécis et polysémiques qui rendent plus difficiles toute critique, le double sens de massification permet à la fois :
* de sous-entendre sans le dire explicitement - et donc toujours pouvoir dire que l’on ne l’a pas dit - qu’il s’agit d’une véritable démocratisation et donc « de quelque chose de positif » ;
* de reconnaitre d’un autre coté qu’il s’agit certes d’un progrès [3] - bien sûr puisque la technocratie n’admet jamais être à l’origine d’une régression - mais qu’il ne s’agit pas d’une démocratisation puisque l’on n’utilise pas le même mot et parce que, par exemple, massification de l’enseignement ne signifie pas que l’on enseigne les mêmes contenus à une population plus large mais que « l'on adapte le contenu aux masses ».

Quoi qu’il en soit, et quel que soit le sens que l’on donne à « massification », les deux possibilités supra consistent à admettre que les réformes en question « représentent un certain progrès » et en aucune manière une régression, position qui mérite effectivement discussion mais que je ne discuterai pas maintenant car elle suppose au minimum une analyse précise des programmes.

Si on expliquait cela il y a une trentaine d’années en ajoutant que l’on vivait une régression présentée comme un progrès, on était considéré au mieux comme un martien et plutôt comme un « réac-fasciste qui croit au paradis perdu » puisque l’on « attaquait l’école publique ». On peut remarquer que maintenant des auteurs-références qui font partie plus ou moins directement du mainstream majoritaire font une distinction très nette entre démocratisation et massification et certains affirment même que la massification n’est pas un progrès et constitue même une régression.

Pour s’en convaincre, il suffit de faire une recherche « démocratisation massification ».
J’en donnerai deux exemples, ce qui ne signifie pas que je partage leurs argumentations :

a) Une contribution d’Alain  Bentolila pour la refondation de l’école (2012) « De la massification à la démocratisation ».
http://www.education.gouv.fr/archives/2012/refondonslecole/wp-content/uploads/2012/07/de_la_massification_a_la_democratisation.pdf

b) « Démocratisation ou massification de l'enseignement ? » de l’économiste Yves Besançon.
https://blogs.mediapart.fr/yves-besancon/blog/250710/democratisation-ou-massification-de-lenseignement

Un extrait :

Yves Besançon a écrit:« Démocratisation de l'enseignement ? » On comprendra qu'il faut très sérieusement relativiser les choses car la massification de l'enseignement est plus que jamais d'actualité. Et une massification qui, on l'aura bien compris, ne profite pas vraiment aux classes populaires, loin s'en faut, et pour au moins deux raisons. D'une part, la moitié des lauréats du baccalauréat qui vont choisir l'université pour leurs études supérieures échoueront la première année, faute d‘avoir le niveau suffisant, tant en termes d'exigences de maîtrise des fondamentaux dans les disciplines de base, qu‘en termes de capacités de travail.

Or, la faculté représente de plus en plus un choix par défaut qui est adopté pour une très grande majorité des lycéens issus des milieux défavorisés, les enfants de cadres privilégiant très largement les classes préparatoires aux grandes écoles. D‘autre part, le taux d'obtention du bac d'une génération n'est que de 64 % en 2008, ce qui signifie que plus d'un tiers d'une classe d'âge n'arrivent toujours pas à un niveau culturel de type bac (même bradé !)......des réalités statistiques encore fort éloignées du but à atteindre, proclamé en 1985 par le ministre de l'Éducation nationale Jean-Pierre Chevènement, qui était d'amener 80% d'une classe d'âge au niveau du baccalauréat. Or ces « exclus » sont toujours et encore essentiellement des enfants issus des milieux socioculturels défavorisés.

En final, non seulement la politique de massification de l'enseignement ne rime pas tout à fait avec démocratisation de l'enseignement, mais elle dissimule de façon ambiguë le fait que le système éducatif profite toujours plus aux classes aisées et représente toujours l'instrument privilégié de la reproduction sociale. Une telle évolution a même un effet pervers : elle donne l'illusion au peuple d'une société plus juste et plus ouverte à l'ascension sociale. D'une certaine façon, elle est une forme « d'opium du peuple… »

J’espère, au vu des enjeux fondamentaux que cachent manifestement les utilisations diverses de « massification », que tu comprendras mes demandes de précision sur le sujet et ne les assimileras pas à du pinaillage. Puisque tu disais également précédemment « Si nous pouvions arrêter d'être dans la caricature, cela permettrait d'élever un peu le débat », j’ai certes essayé de « ne pas être dans la caricature », j’espère y être parvenu et surtout n'hésite pas à me le dire si ce n’est pas le cas.

À suivre,
--
Michel Delord

[1] Pour l'allègement des programmes du primaire (pour ceux du secondaire 1ère et 2ème partie, la question est différente), quelques exemples bruts :                                                                                                                                                                  
http://michel.delord.free.fr/grip_an.pdf : page 7ssq

[2] Définitions de démocratisation et massification
        i) ATLIF : démocratisation
[…]B - Action de mettre un bien à la portée de toutes les classes de la société; son résultat.
La démocratisation de l'enseignement (BERGER, Homme mod. et éduc., 1962, p. 109). )
Étymol. et Hist. 1797 (Villetard à la municipalité de Venise. Cité par DARU, Histoire... ds Fr. mod., t. 23, p. 143). Dér. de démocratiser*; suff. -(a)tion*.
         ii) ATLIF : massification
Donner une dimension de masse à une activité d'abord réservée à une élite; adapter aux masses.
«Cette culture qui ne se laisse pas massifier, pas systématiser sur cartes perforées» (Le Monde, 21 avr. 1965 ds GILB. Mots contemp. 1980).
Étymol. et Hist. 1801 «uniformiser la masse du peuple» (MERCIER qui cite RESTIF); 1965 «à propos de choses abstraites; adapter à la masse» (Le Monde, loc. cit.). Dér. de masse1*; suff. -ifier*.
DÉR. Massification, subst. fém. Action de donner une dimension de masse à une activité réservée à une élite; son résultat. La massification de la culture, de l'enseignement supérieur.

[3] Ce « progrès » ne sera jamais défini et la seule preuve de son existence est … l’affirmation de son existence.

Quelqu'un a écrit:Je ne suis pas un très bon lecteur mais par rapport aux documents que tu proposes, tu as choisi la fourchette haute, non ? De plus, tu mets sous silence les diverses possibilités de réorientation existantes à l'époque et qui permettaient de pratiquer un certain "écrémage". Elles n'existent plus aujourd'hui et un élève qui entre au collège continuera, sauf à de très rares exceptions, jusqu'en 3ème. C'est cela la massification à mon sens.

L'entrée en 6ème est une chose mais c'est la sortie en fin de 3ème qui est importante.

Michel Delord a écrit:En gros en 1969/1970, date à laquelle les programmes de primaire  non allégés et a peu près stables depuis 1880 étaient toujours en vigueur, 90% des élèves de primaire allaient en collège. Autrement dit, "pour comparer ce qui est comparable", on a tous les chiffes pour montrer que c'est la " "vieille école" qui a effectué la démocratisation"...

Quelques textes qui ont plus de 10 ans et auxquels pas un manager des reformes actuelles n'a su répondre depuis.

a) Michel Delord, "C'est la "vieille école" qui a effectué la démocratisation sans baisse des exigences ni des connaissances"
http://ecoledelaculture.canalblog.com/archives/2006/05/17/1895767.html

b) Michel Delord, Note technique sur la massification, 2004
http://michel.delord.free.fr/massif.pdf

Bonne lecture
--
Michel Delord
http://micheldelord.info

Amicalement,

_________________
Mateo.
www.mathemagique.com : Axiomatique de collège.

Mateo_13
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