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User5455
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par User5455 le Mar 30 Juil 2019 - 17:39
@Dhaiphi

Génial ! Je viens de trouver le support de ma séance d'introduction aux Mémoires d'Hadrien. Merci !
Je vais peut-être finir par l'aimer cette réforme Wink
henriette
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par henriette le Mar 30 Juil 2019 - 19:42
Fut un temps, j'ai eu j'ai eu à travailler L'Oeuvre au Noir, qui était au programme du baccalauréat franco-allemand.
A cette occasion, j'avais beaucoup lu autour de la notion de roman historique chez Yourcenar, et relevé différentes citations qui éclairaient sa démarche, et son évolution entre Les Mémoires d'Hadrien et L'Oeuvre au Noir.

A toutes fins utiles, je les mets en spoiler.
Spoiler:

Propos tirés des Carnets de notes des Mémoires d’Hadrien.

« Ceux qui mettent le roman historique dans une catégorie à part oublient souvent que le romancier ne fait qu’interpréter, à l’aide de procédés de son temps, un certain nombre de faits passés, de souvenirs conscients ou non, personnels ou non, tissus de la même matière que l’Histoire. »

« De notre temps, le roman historique ne peut être plongé que dans un temps retrouvé, prise de possession d’un monde intérieur. »

« Ce qui ne signifie pas, comme on le dit trop, que la vérité historique soit toujours et en tout insaisissable. Il en va de cette vérité comme des autres : on se trompe plus ou moins. »

« Quoiqu’on fasse, on reconstruit toujours le monument à sa manière. Mais c’est déjà beaucoup de n’employer que des pierres authentiques. »

« Un pied dans l’érudition, l’autre dans la magie, ou plus exactement, et sans métaphore, dans cette magie sympathique qui consiste à se transporter en pensée à l’intérieur de quelqu’un. »

« Les règles du jeu : tout apprendre, tout lire, s’informer de tout (…) Poursuivre à travers de milliers de fiches l’actualité des faits ; tâcher de rendre leur mobilité, leur souplesse vivante, à ces figures de pierre. »

« Lorsque deux textes, deux affirmations, deux idées s’opposent, se plaire à les concilier plutôt qu’à les annuler l’un par l’autre ; voir en eux deux facettes différentes, deux états successifs du même fait, une réalité convaincante parce qu’elle est complexe, humaine parce qu’elle est multiple. »

« Il faut s’enfoncer dans les recoins d’un sujet pour découvrir les choses les plus simples, et de l’intérêt littéraire le plus général. »

« Faire de son mieux. Refaire. Retoucher imperceptiblement encore cette retouche. »

« Le roman dévore aujourd’hui toutes les formes ; on est à peu près forcé d’en passer par lui. Cette étude sur la destinée d’un homme qui s’est nommé Hadrien eût été une tragédie au XVIIe siècle ; c’eût été un essai à la Renaissance. »

« En un sens, toute vie racontée est exemplaire ; on écrit pour attaquer ou pour défendre un système du monde, pour définir une méthode qui nous est propre. Il n’en est pas moins vrai que c’est par l’idéalisation ou par l’éreintement à tout prix, par le détail lourdement exagéré ou prudemment omis, que se disqualifie presque tout biographe : l’homme construit remplace l’homme compris. »

« Ne jamais perdre de vue le graphique d’une vie humaine, qui ne se compose pas, quoiqu’on dise, d’une horizontale et de deux perpendiculaires, mais bien plutôt de trois lignes sinueuses, étirées à l’infini, sans cesse rapprochées et divergeant sans cesse : ce qu’un homme a cru être, ce qu’il a voulu être, et ce qu’il fut. »


Propos tirés de la Note de l’auteur de L’Œuvre au Noir.

« Encore bien plus que la libre recréation d’un personnage réel ayant laissé sa trace dans l’histoire, comme l’empereur Hadrien, l’invention d’un personnage « historique » fictif, comme Zénon, semble pouvoir se passer de pièces à l’appui. En fait, les deux démarches sont sur bien des points comparables. Dans le premier cas, le romancier, pour essayer de représenter dans toute son ampleur le personnage tel qu’il a été, n’étudiera jamais avec assez de minutie passionnée le dossier de son héros, tel que la tradition historique l’a constitué ; dans le second cas, pour donner à son personnage fictif cette réalité spécifique, conditionnée par le temps et le lieu, faute de quoi le « roman historique » n’est qu’un bal masqué réussi ou non, il n’a à son service que les faits et les dates de la vie passée, c’est-à-dire l’histoire. »


Propos tirés des Carnets de notes de L’Œuvre au Noir.

« Il faut passer par la débauche pour sortir de la débauche, il faut passer par l’amour — au sens conventionnel du terme — pour juger l’amour ; il faut passer par l’histoire pour se dégager des pièges de l’histoire — c’est-à-dire ceux de la société humaine elle-même dont l’histoire n’est qu’une série d’archives. Déboucher sur ce temps où n’est pas l’homme. »

« Zénon et Henri-Maximilien (…) finissent tous deux par un refus : Henri-Maximilien refuse les honneurs et s’enlise dans sa vie de capitaine pauvre, Zénon refuse la rétractation qui lui sauverait la vie. Tous deux ont mis longtemps à s’apercevoir que le refus devait être fait. »

(En parlant d’Hadrien et de Zénon) « Deux êtres profondément différents l’un de l’autre : l’un reconstruit sur des fragments de réel, l’autre imaginaire, mais nourri d’une bouillie de réalité. Les deux lignes de force, l’une partie du réel et remontant vers l’imaginaire, l’autre partie de l’imaginaire et s’enfonçant dans le réel, s’entrecroisent. Le point central est précisément le sentiment de l’ÊTRE. »

« Combien il reste à dire sur ces périodes de la vie obscure chez Zénon (…). J’ai pourtant passé bien des heures à rêver ces épisodes, et il était tentant de les écrire, quitte à donner au livre cent pages de plus… Mais la hiérarchie des faits et des souvenirs eût été irréparablement compromise. On aurait eu une de ces plates biographies où rien n’est dit parce que tout l’est. »


Propos tirés des Yeux ouverts.

« Vous connaissez la citation de Pic de La Mirandole que j’ai mise en exergue à la première partie de L’Œuvre au Noir (…)
Cette citation m’importe parce qu’elle traduit la jeune Renaissance, celle dans laquelle la foi en la dignité humaine, dans les pouvoirs infinis de l’homme, est encore immense. C’est-à-dire, comme me l’a fait remarquer un théologien, qu’il s’agit encore d’un passage écrit à une époque où l’on se fait du monde une idée qui n’est pas encore copernicienne. L’homme est toujours au centre des choses, sur une terre qui est au centre du monde.
Alors que l’épitaphe de la troisième partie, celle de Julien de Médicis, est déjà d’une Renaissance désabusée, d’un monde où la dignité de l’homme consiste à tenir le coup dans le désastre (…).
Après la chute de Rome aux mains de reîtres de Charles Quint, en 1525, surtout (c’est une date qui coupe une époque en deux, comme 1914) le découragement a pris la place des espérances excessives du jeune humanisme. Nous avons connu des coupures de ce genre, non pas seulement en 1914, que j’ai vécu enfant, mais après la brève euphorie des années 20 l’inquiétude et la violence croissantes — et qui n’ont pas cessé de croître. 1945, l’année d’Hiroshima, est aussi une de ces dates fatales. »

« Entre les Mémoires d’Hadrien, dans lesquelles il y a un maître esprit qui s’efforce de recomposer un univers, une « terre stabilisée » après des années de guerre, et L’Œuvre au Noir, dans lequel Zénon s’enfonce de plus en plus parmi les cercles infernaux d’ignorance, de sauvagerie, de rivalités imbéciles, il y a malheureusement quinze ans de notre expérience à nous.
Et c’est durant la très mauvaise année 1956 que je me suis remise à ce projet. Rappelez-vous : Suez, Budapest, l’Algérie… J’ai senti à quel point il devenait facile d’évoquer ce désordre, ces rideaux de fer du XVIe siècle entre l’Europe catholique et l’Europe protestante, et le drame de ceux qui n’appartenaient à aucune des deux et fuyaient de l’une à l’autre. »

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"Il n'y a que ceux qui veulent tromper les peuples et gouverner à leur profit qui peuvent vouloir retenir les hommes dans l'ignorance."
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par hugo64 le Sam 17 Aoû 2019 - 8:27
Merci Henriette, pour ces citations, qui permettent une belle réflexion.

J'ai eu l'occasion de faire étudier les Mémoires d'Hadrien, il y a cinq ans, avec une excellente classe de S. Les plus "littéraires" avaient beaucoup aimé, les autres avaient trouvé cela difficile. La langue, classique et magistrale, leur a plu. La difficulté résidait finalement dans la première section, assez lente à l'heure où la société ne jure que par la vitesse et l'instantané. Mais ce "décalage", pertinemment entretenu (?), a fini par "plaire" : il me semble que certains ont compris, et ont d'ailleurs été "heureux" l'année suivante, en cours de philosophie.
Cette année, je ne sais pas. J'appréhende...

J'ai trouvé ce lien (ici) qui permet de copier le texte et non de le taper. Pratique aussi pour les recherches lexicales.

Je vous joins (si j'y arrive) le synopsis que j'ai tapé (en prise de notes)
Fichiers joints
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par hugo64 le Sam 17 Aoû 2019 - 12:02
J'hésite terriblement pour le choix des trois extraits (j'aime tellement cette oeuvre!) :
1)  
« Animula vagula blandula » p11-12 (incipit):
Et c’est vers cette époque que je commençai à me sentir dieu. Ne te méprends pas : j’étais toujours, j’étais plus que jamais ce même homme nourri des fruits et des bêtes de la terre et rendant au sol les résideus de ses aliments, sacrifiant au sommeil à chaque révolution des astres, inquiet jusqu’à la folie quand lui manquait trop longtemps la chaude présence de l’amour. Ma force, mon agilité physique ou mentale étaient maintenues soigneusement par une gymnastique tout humaine. Mais que dire, sinon que tout cela était divinement vécu ? Les expérimentations hasardeuses de la jeunesse avaient pris fin, et sa hâte de jouir du temps qui passe. A quarante-quatre ans, je me sentais sans impatience, sûr de moi, aussi parfait que me le permettait ma nature, éternel. Et comprends bien qu’il s’agit là d’une conception de l’intellect : les délires, s’il faut leur donner un nom, vinrent plus tard. J’étais dieu, tout simplement, parce que j’étais homme. Les titres divins que la Grèce m’octroya par la suite ne firent que proclamer ce que j’avais de longue date constaté par moi-même. Je crois qu’il m’eût été possible de me sentir dieu dans les prisons de Domitien ou à l’intérieur d’un puits de mine. Si j’ai l’audace de le prétendre, c’est que ce sentiment me paraît à peine extraordinaire et nullement unique. D’autres que moi l’ont eu, ou l’auront dans l’avenir.
J’ai dit que mes titres ajoutaient peu de chose à cette étonnante certitude : par contre, celle-ci se trouvait confirmée par les plus simples routines de mon métier d’empereur. Si Jupiter est le cerveau du monde, l’homme chargé d’organiser et de modérer les affaires humaines peut raisonnablement se considérer comme une part de ce cerveau qui préside à tout. L’humanité, à tort ou à raison, a presque toujours conçu son dieu en termes de Providence ; mes fonctions m’obligeaient à être pour une partie du genre humain cette providence incarnée. [Plus l’État se développe, enserrant les hommes de ses mailles exactes et glacées, plus la confiance humaine aspire à placer à l’autre bout de cette chaîne immense l’image adorée d’un homme protecteur. Que je le voulusse ou non, les populations orientales de l’empire me traitaient en dieu. ]

2)
"animula vagula blandula" p 32-33:
Quant à l’observation de moi-même, je m’y oblige, ne fût-ce que pour entrer en composition avec cet individu auprès de qui je serai jusqu’au bout forcé de vivre, mais une familiarité de près de soixante ans comporte encore bien des chances d’erreur. Au plus profond, ma connaissance de moi-même est obscure, intérieure, informulée, secrète comme une complicité. Au plus impersonnel, elle est aussi glacée que les théories que je puis élaborer sur les nombres : j’emploie ce que j’ai d’intelligence à voir de loin et de plus haut ma vie, qui devient alors la vie d’un autre. Mais ces deux procédés de connaissance sont difficiles, et demandent, l’un une descente en soi, l’autre, une sortie hors de soi-même. Par inertie, je tends comme tout le monde à leur substituer des moyens de pure routine, une idée de ma vie partiellement modifiée par l’image que le public s’en forme, des jugements tout faits, c’est-à-dire mal faits, comme un patron tout préparé auquel un tailleur maladroit adapte laborieusement l’étoffe qui est à nous. Équipement de valeur inégale ; outils plus ou moins émoussés ; mais je n’en ai pas d’autres : c’est avec eux que je me façonne tant bien que mal une idée de ma destinée d’homme.
Quand je considère ma vie, je suis épouvanté de la trouver informe. L’existence des héros, celle qu’on nous raconte, est simple ; elle va droit au but comme une flèche. Et la plupart des hommes aiment à résumer leur vie dans une formule, parfois dans une vanterie ou dans une plainte, presque toujours dans une récrimination ; leur mémoire leur fabrique complaisamment une existence explicable et claire. Ma vie a des contours moins fermes. Comme il arrive souvent, c’est ce que je n’ai pas été, peut-être, qui la définit avec le plus de justesse : bon soldat, mais point grand homme de guerre, amateur d’art, mais point cet artiste que Néron crut être à sa mort, capable de crimes, mais point chargé de crimes. Il m’arrive de penser que les grands hommes se caractérisent justement par leur position extrême, où leur héroïsme est de se tenir toute la vie. Ils sont nos pôles, ou nos antipodes. J’ai occupé toutes les positions extrêmes tour à tour, mais je ne m’y suis pas tenu ; la vie m’en a toujours fait glisser. Et cependant, je ne puis pas non plus, comme un laboureur ou un portefaix vertueux, me vanter d’une existence située au centre.

3)
« varius multiplex multiformis » p99-100 :
Tous les problèmes de l’empire m’accablaient à la fois, mais le mien propre pesait davantage. Je voulais le pouvoir. Je le voulais pour imposer mes plans, essayer mes remèdes, restaurer la paix. Je le voulais surtout pour être moi-même avant de mourir.
J’allais avoir quarante ans. Si je succombais à cette époque, il ne resterait de moi qu’un nom dans une série de grands fonctionnaires, et une inscription en grec en l’honneur de l’archonte d’Athènes. Depuis, chaque fois que j’ai vu disparaître un homme arrivé au milieu de la vie, et dont le public croit pouvoir mesurer exactement les réussites et les échecs, je me suis rappelé qu’à cet âge je n’existais encore qu’à mes propres yeux et à ceux de quelques amis, qui devaient parfois douter de moi comme j’en doutais moi-même. J’ai compris que peu d’hommes se réalisent avant de mourir : j’ai jugé leurs travaux interrompus avec plus de pitié. Cette hantise d’une vie frustrée immobilisait ma pensée sur un point, la fixait comme un abcès. Il en était de ma convoitise du pouvoir comme de celle de l’amour, qui empêche l’amant de manger, de dormir, de penser, et même d’aimer, tant que certains rites n’ont pas été accomplis. Les tâches les plus urgentes semblaient vaines, du moment qu’il m’était interdit de prendre en maître des décisions affectant l’avenir ; j’avais besoin d’être assuré de régner pour retrouver le goût d’être utile. Ce palais d’Antioche, où j’allais vivre quelques années plus tard dans une sorte de frénésie de bonheur, n’était pour moi qu’une prison, et peut-être une prison de condamné à mort. J’envoyai des messages secrets aux oracles, à Jupiter Ammon, à Castalie, au Zeus Dolichène. Je fis venir des Mages ; j’allai jusqu’à faire prendre dans les cachots d’Antioche un criminel désigné pour la mise en croix, auquel un sorcier trancha la gorge en ma présence, dans l’espoir que l’âme flottant un instant entre la vie et la mort me révélerait l’avenir.


4)
« Saeculum aureum » p215-216:
Le courrier de Rome venait d’arriver ; la journée se passa à le lire et à y répondre. Comme d’ordinaire Antinoüs allait et venait silencieusement dans la pièce : je ne sais pas à quel moment ce beau lévrier est sorti de ma vie. Vers la douzième heure, Chabrias agité entra. Contrairement à toutes règles, le jeune homme avait quitté la barque sans spécifier le but et la longueur de son absence : deux heures au moins avaient passé depuis son départ. Chabrias se rappelait d’étranges phrases prononcées la veille, une recommandation faite le matin même, et qui me concernait. Il me communiqua ses craintes. Nous descendîmes en hâte sur la berge. Le vieux pédagogue se dirigea d’instinct vers une chapelle située sur le rivage, petit édifice isolé qui faisait partie des dépendances du temple, et qu’Antinoüs et lui avaient visité ensemble. Sur une table à offrandes, les cendres d’un sacrifice étaient encore tièdes. Chabrias y plongea les doigts, et en retira presque intacte une boucle de cheveux coupés.
Il ne nous restait plus qu’à explorer la berge. Une série de réservoirs, qui avaient dû servir autrefois à des cérémonies sacrées, communiquaient avec une anse du fleuve : au bord du dernier bassin, Chabrias aperçut dans le crépuscule qui tombait rapidement un vêtement plié, des sandales. Je descendis les marches glissantes : il était couché au fond, déjà enlisé par la boue du fleuve. Avec l’aide de Chabrias, je réussis à soulever le corps qui pesait soudain d’un poids de pierre. Chabrias héla des bateliers qui improvisèrent une civière de toile. Hermogène appelé à la hâte ne put que constater la mort. Ce corps si docile refusait de se laisser réchauffer, de revivre. Nous le transportâmes à bord. Tout croulait ; tout parut s’éteindre. Le Zeus Olympien, le Maître de Tout, le Sauveur du Monde s’effondrèrent, et il n’y eut plus qu’un homme à cheveux gris sanglotant sur le pont d’une barque.

5)
« Patientia »  p314-316 (explicit):
Les médicaments n’agissent plus ; l’enflure des jambes augmente ; je sommeille assis plutôt que couché. L’un des avantages de la mort sera d’être de nouveau étendu sur un lit. C’est à moi maintenant de consoler Antonin. Je lui rappelle que la mort me semble depuis longtemps la solution la plus élégante de mon propre problème ; comme toujours, mes vœux enfin se réalisent, mais de façon plus lente et plus indirecte qu’on n’avait cru. Je me félicite que le mal m’ait laissé ma lucidité jusqu’au bout ; je me réjouis de n’avoir pas à faire l’épreuve du grand âge, de n’être pas destiné à connaître ce durcissement, cette rigidité, cette sécheresse, cette atroce absence de désirs. Si mes calculs sont justes, ma mère est morte à peu près à l’âge où je suis arrivé aujourd’hui ; ma vie a déjà été de moitié plus longue que celle de mon père, mort à quarante ans. Tout est prêt : l’aigle chargé de porter aux dieux l’âme de l’empereur est tenu en réserve pour la cérémonie funèbre. Mon mausolée, sur le faîte duquel on plante en ce moment les cyprès destinés à former en plein ciel une pyramide noire, sera terminé à peu près à temps pour le transfert des cendres encore chaudes. J’ai prié Antonin qu’il y fasse ensuite transporter Sabine ; j’ai négligé de lui faire décerner à sa mort les honneurs divins, qui somme toute lui sont dus ; il ne serait pas mauvais que cet oubli fût réparé. Et je voudrais que les restes d’Ælius César soient placés à mes côtés.
Ils m’ont emmené à Baïes ; par ces chaleurs de juillet, le trajet a été pénible, mais je respire mieux au bord de la mer. La vague fait sur le rivage son murmure de soie froissée et de caresse ; je jouis encore des longs soirs roses. Mais je ne tiens plus ces tablettes que pour occuper mes mains, qui s’agitent malgré moi. J’ai envoyé chercher Antonin ; un courrier lancé à fond de train est parti pour Rome. Bruit des sabots de Borysthènes, galop du Cavalier Thrace… Le petit groupe des intimes se presse à mon chevet. Chabrias me fait pitié : les larmes conviennent mal aux rides des vieillards. Le beau visage de Céler est comme toujours étrangement calme ; il s’applique à me soigner sans rien laisser voir de ce qui pourrait ajouter à l’inquiétude ou à la fatigue d’un malade. Mais Diotime sanglote, la tête enfouie dans les coussins. J’ai assuré son avenir ; il n’aime pas l’Italie ; il pourra réaliser son rêve, qui est de retourner à Gadara et d’y ouvrir avec un ami une école d’éloquence ; il n’a rien à perdre à ma mort. Et pourtant, la mince épaule s’agite convulsivement sous les plis de la tunique ; je sens sous mes doigts des pleurs délicieux. Hadrien jusqu’au bout aura été humainement aimé.
Petite âme, âme tendre et flottante, compagne de mon corps, qui fut ton hôte, tu vas descendre dans ces lieux pâles, durs et nus, où tu devras renoncer aux jeux d’autrefois. Un instant encore, regardons ensemble les rives familières, les objets que sans doute nous ne reverrons plus… Tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouverts…


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gregforever
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par gregforever le Sam 17 Aoû 2019 - 12:48
Le 5 me semble essentiel.
Pénélope59
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par Pénélope59 le Lun 2 Sep 2019 - 16:54
"La Place " d'Annie Ernaux en lecture cursive , c'est jouable ?
gregforever
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par gregforever le Lun 2 Sep 2019 - 17:05
Même siècle que l'oeuvre.
Pénélope59
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par Pénélope59 le Lun 2 Sep 2019 - 17:07
ah oui zut alors...
Pénélope59
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par Pénélope59 le Lun 2 Sep 2019 - 17:39
Et "Adolphe" de Benjamin Constant ??
Ernst
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par Ernst le Sam 19 Oct 2019 - 22:32
J'ai songé aux Pensées pour moi-même, de Marc-Aurèle, que j'ai relues cet été.
En OI ou en extraits, c'est bien du bilan d'une vie dont il s'agit, sous une forme singulière susceptible d'interpeller nos élèves et permettant des liens avec l'objet d'étude "Littérature d'idées", tout en permettant une ouverture vers les littératures antiques, telle que suggérée dans le BO.
Simple suggestion de ma part puisque, depuis, j'ai renoncé à Yourcenar au profit de Stendhal en 1ERE.

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" Quand je regarde, l'on sursaute ; quand je parle, je fais offense ;
Alors je reste coi et perds tous mes amis. "
ghonig
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par ghonig le Jeu 6 Fév 2020 - 19:53
Hello les neoprofs, certains d'entre vous ont-ils finalement tenté l'aventure Yourcenar avec les 1ères G ? Je me lance dans l'aventure à la rentrée des vacances et je suis très partante pour échanger avec ceux qui ont un retour d'expérience.

_________________
" Chaque homme a éternellement à choisir, au cours de sa vie brève, entre l'espoir infatigable et la sage absence d'espérance,
entre les délices du chaos et celles de la stabilité, entre le Titan et l'Olympien.
À choisir entre eux, ou à réussir à les accorder un jour l'un à l'autre."
[i]Les Mémoires d'Hadrien[i], Marguerite Yourcenar
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Fortunio
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par Fortunio le Ven 14 Fév 2020 - 15:41
Et pourquoi pas L'Enfant ou Le Bachelier de Jules Vallès?
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