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mafalda16
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Dans quelle traduction lire Don Quichotte ? - Page 2 Empty Re: Dans quelle traduction lire Don Quichotte ?

par mafalda16 Lun 06 Sep 2021, 09:59
NLM76 a écrit:
Encore une fois, c'est un jugement beaucoup trop rapide et péremptoire, après avoir lu cinq ou six lignes de chaque — j'avais essayé, jadis, sur quelques pages impossibles pour moi, la traduction du XVIIe remaniée au XXe chez GF, et ai beaucoup apprécié, à sa sortie, la traduction d'Aline Schulman, qui m'a permis de lire avec beaucoup de plaisir le Quichotte. J'ai regardé les extraits que vous proposiez ci-dessus, en espérant trouver mieux que Schulman dans les autres traductions. En effet, je gardais une réserve dogmatique quant à la traduction de Schulman : il me semblait que le choix des phrases courtes, du subjonctif présent pour le subjonctif imparfait... — en somme d'une espèce de simplification — aurait pu être contourné. En tout cas, j'espérais qu'une tentative "plus raffinée" pourrait donner quelque chose. Eh bien, j'espère toujours, mais je n'ai pas le sentiment que les valeureux traducteurs qui ont essayé après Schulman y soient parvenus.

Prenons par exemple la traduction de "Desocupado lector", en apostrophe en ouverture du prologue de la première partie. Quatre traductions différentes sont proposées par les neuf traducteurs. La plus courante, "Lecteur oisif", n'est pour moi vraiment pas possible. A la première lecture, à l'oreille, je ne sais pas pourquoi, ça ne marche pas, je ne sens pas une adresse, je ne sens pas le sourire que je sens dans d'autres traductions. Est-ce à cause du caractère relativement soutenu de l'adjectif "oisif" en français ? J'en doute. Est-ce à cause de la postposition de l'adjectif ? Je ne sais pas du tout ce que peut vouloir dire l'antéposition de l'adjectif en espagnol, mais en français ici, j'ai l'impression que la postposition tombe à plat, au contraire, de par exemple, l'«hypocrite lecteur» de Baudelaire, dans le "Au lecteur" des Fleurs du mal. Mais peut-être aussi est-ce une question de rythme ? Les quatre syllabes de "oisif" sont-elles en nombre insuffisant pour obtenir la grandiloquence auto-dérisoire... et lectoro-dérisoire de Cervantès ? Peut-être sont-elles en nombre insuffisant pour avoir vraiment les deux accents qui modulent la douce raillerie: un "lecTEUR oiSIF" manquerait vraiment de souffle, par un rapprochement excessif des deux accents. En somme, "lecteur oisif" tombe à plat.
On a ensuite un "Lecteur inoccupé", et deux "Lecteur désœuvré", sans doute un peu meilleurs, tant au plan du sens qu'au plan du rythme. Mais là encore, j'ai l'impression que l'apostrophe tombe, sans doute à cause de la postposition de l'adjectif. On entend avec force le début de l'apostrophe, sur ses deux syllabes: la première est renforcée par sa position initiale, et la rencontre des deux occlusives [kt], et la seconde par l'accent tonique. Ensuite, on n'a plus tellement la force de faire sentir la douce ironie. Il faudrait peut-être, pour garder "lecteur" en tête, quelque chose comme "Lecteur, toi l'inoccupé", "Lecteur, oui, toi, le désœuvré", ou "Lecteur, désœuvré...", en plaçant l'adjectif en apposition avec quelque chose qui suit. En somme, si l'on veut garder la structure [nom+adjectif] en apostrophe, il fauta priori en français, me semble-t-il, l'antéposition de l'adjectif, qui implique davantage le jugement subjectif du locuteur. Mais "Oisif lecteur", "inoccupé lecteur", "désœuvré lecteur", je crois que ça ne marche pas. On serait obligé d'écrire quelque chose comme "Ô toi mon oisif lecteur", ou "Ô mon cher lecteur inoccupé".
Schulman propose quelque chose d'encore plus éloigné d'une traduction littérale : "Toi qui prendras le temps de me lire". Mais sa formule est extrêmement "juste" : elle me touche exactement, elle m'attrape exactement. Reste bien sûr à savoir dans quelle mesure "desocupado devrait être traduit avec une pointe de moquerie; les hispanistes sauront beaucoup mieux le dire que moi. On devrait sans doute pouvoir faire encore mieux que Schulman. Mais il faudrait veiller à vraiment passer "au gueuloir" les traductions : j'ai senti  (peut-être à tort !) à peu près la même chose pour chaque ligne présente dans le lien que tu as proposé. La traduction de Schulman sonne; les autres n'ont pas de souffle.



Le problème est justement celui-ci. Traduire le Quichotte sans rendre les touches d'ironie ce n'est pas traduire le Quichotte, c'est écrire autre chose; Un roman de cavalerie pompeux sans doute. Oui, autre chose qui a priori te plairait davantage, mais c'est autre chose.

A ce sujet, la nouvelle de Borges "Menard autour del Quijote" est assez drôle. Un auteur français, Menard, se lance dans l'entreprise d'une réécriture de deux chapitres du Quichote. Il évoque sa méthodologie, les multiples documentations qu'il consulte... Le narrateur explique que la version de Menard est bien meilleure que celle de Cervantes, une réécriture totalement actualisée. C'est long, très long et arrive le moment de la confrontation des deux versions.

" Es una revelación cotejar el Don Quijote de Menard con el de Cervantes. Éste, por ejemplo, escribió (Don Quijote, primera parte, noveno capítulo):

        ... la verdad, cuya madre es la historia, émula del tiempo, depósito de las acciones, testigo de lo pasado, ejemplo y aviso de lo presente, advertencia de lo por venir.

        Redactada en el siglo diecisiete, redactada por el “ingenio lego” Cervantes, esa enumeración es un mero elogio retórico de la historia. Menard, en cambio, escribe:

        ... la verdad, cuya madre es la historia, émula del tiempo, depósito de las acciones, testigo de lo pasado, ejemplo y aviso de lo presente, advertencia de lo por venir.
"
...
Les différences ne sont pas flagrantes. Elles se cachent ailleurs, dans la réception, dans la lecture de chaque lecteur et le contexte de cette lecture.

spoiler:
NLM76
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par NLM76 Lun 06 Sep 2021, 17:06
Oui, tu as raison pour l'esprit de dérision !
Mais à mon avis, pour que l'esprit de dérision passe, il faut que le rythme de l'expression, le style la serve. Il ne suffit pas de choisir les bons mots; il faut les disposer de façon qu'ils percutent.
Dans mon souvenir, lointain, j'ai eu le sentiment de le percevoir à la lecture de Schulman. Autrement dit, je me suis bien marré. Dans ce cas précis, c'est en effet assez discutable. Mais il faut regarder sur d'autres exemples.
Mais surtout, je crois que j'aimerais lire une nouvelle traduction qui aurait l'élégance de Schulman avec en plus encore plus de sublime surplus rafinissime de foutage de gueule en triple effet kiss cool, que je crois sentir chez Cervantès.
J'ai le sentiment que le rire ne passe pas chez les deux autres contemporains, parce que le style est laborieux, même si l'intelligence du texte est là, même si l'intention d'en rendre les subtilités est là.
@Taillevent. Je n'ai pas l'impression que le style XVIIe ait rien à voir avec cette affaire. Je suis shooté à La Fontaine, Boileau, La Fayette, Pascal, Corneille et compagnie depuis pas mal d'années moi aussi... mais pour l'instant, ces traductions ne passent pas chez moi.
En tout cas, vous me donnez une furieuse envie d'aller y voir de plus près. Je crois que je vais bientôt m'acheter ces deux nouvelles traductions, le Quichotte en espagnol, et revenir vous embêter pour comprendre tout ça.

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«Boas ne renonça jamais à la question-clé : quelle est, du point de vue de l'information, la différence entre les procédés grammaticaux observés ? Il n'entendait pas accepter une théorie non sémantique de la structure grammaticale et toute allusion défaitiste à la prétendue obscurité de la notion de sens lui paraissait elle-même obscure et dépourvue de sens.» [Roman Jakobson, Essais de linguistique générale, "La notion de signification grammaticale selon Boas" (1959)]
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par mafalda16 Lun 06 Sep 2021, 18:19
Faut lire en VO alors Dans quelle traduction lire Don Quichotte ? - Page 2 1212985298

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par NLM76 Lun 06 Sep 2021, 19:56
Bah ouais. Mais vous allez être mis à contribution, si je m'y mets !

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