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User7570
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Ce que "l'enfer des prépas" ne dit pas Empty Ce que "l'enfer des prépas" ne dit pas

par User7570 Ven 17 Fév 2012 - 15:03
[Je ne sais pas si l'article a déjà été posté ni même si c'est dans cette catégorie qu'il faut le faire, donc je réclame par avance l'indulgence des modérateurs.] Smile

Je trouve que cet article clairvoyant et sincère mérite d'être partagé et discuté...

Le Monde.fr a écrit:L'article de Marie Desplechin, "Prépas, l'excellence au prix fort", paru dans Le Monde du 3 février, a remis sur le tapis un thème qui revient chaque année, généralement au milieu de l'hiver, au moment où se joue l'orientation des futurs bacheliers : celui de "l'enfer des prépas". Pourtant, cette dénonciation récurrente des classes préparatoires ne nous apprend rien. Elle nous cache même peut-être l'essentiel.

Elle occulte tout d'abord que "la prépa" n'existe pas. Il y a les "grandes" prépas parisiennes, sur lesquelles l'attention médiatique tend à se focaliser, qui intègrent la plupart de leurs élèves dans les Grandes Ecoles ; les "moins grandes" prépas de province qui en intègrent quelques-uns ; les "petites" prépas de province et de banlieue lointaine qui n'en intègrent presque jamais aucun ; et puis les "toutes petites" prépas conventionnées en ZEP… A ces différentes classes préparatoires, correspondent des réalités bien distinctes.

Mais ce qu'elles ont en commun, c'est d'organiser la formation des étudiants autour d'un travail pédagogique intense. De tout miser sur l'exigence et la rigueur, la régularité de l'effort, une combinaison d'encadrement individuel et de dynamique collective. En pratique, ces principes structurants peuvent donner le pire comme le meilleur, d'une prépa à l'autre, d'une classe à l'autre, d'un enseignant à l'autre : émancipation intellectuelle ou profond sentiment d'illégitimité culturelle, progression continuelle ou pression permanente, reconnaissance individuelle ou stigmatisation personnelle, émulation collective (et amitiés durables) ou concurrence malsaine et humiliante.

Nulle part ailleurs, dans le système scolaire et universitaire français, on n'investit autant dans les élèves et on ne les suit d'aussi près : un étudiant en prépa coûte par exemple 13 880 euros par an à l'Etat contre 8 790 euros pour un étudiant à l'université.

La souffrance en prépa, bien réelle pour certains, ne s'explique pas par la prépa en elle-même. Elle est le produit des stratégies scolaires et des attentes de plus en plus fortes envers leurs enfants de parents issus des classes moyennes et supérieures, dans un contexte de massification scolaire, de chômage endémique et durable, d'inflation des diplômes et d'incertitudes croissantes. Quant aux caractéristiques particulièrement anxiogènes du système éducatif français mises en avant par les enquêtes de comparaison internationale PISA, elles portent sur les élèves âgés de… 15 ans. "L'enfer" était le plus souvent là avant la prépa, à l'état latent, "la prépa" n'étant rien d'autre qu'un révélateur.

Nous sommes tous les deux passés par des "petites" prépas littéraires B/L et avons intégré une "grande" école à laquelle notre environnement immédiat ne nous destinait pas fatalement. Nous y avons découvert l'effet émancipateur des cours de certains enseignants passionnants parce que passionnés et de la lecture d'ouvrages qui nous donnait à voir, pour la première fois, que le monde était plus vaste que ce que l'on pouvait imaginer. Il est vrai que l'on avait pu dire à l'un d'entre-nous au lycée qu'il ne servait à rien de lire tel auteur dans le texte "puisqu'il y a des manuels et que c'est très bien". Il s'agissait alors de Pierre Bourdieu.

La question mérite d'être posée : combien de "jeunes gens" fait-on précocement rentrer dans le rang, en leur disant au lycée que lire Bourdieu et/ou rentrer en prépa, ce n'est pas pour eux ? La part d'enfants d'ouvriers et d'employés en classes préparatoires est toujours aussi scandaleusement faible : 6,3% des élèves en prépa sont enfants d'ouvriers contre 50,8% enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures. Pourtant, l'expérience prouve qu'ils y réussissent souvent mieux que d'autres, et il est un fait que le passage par une prépa a une incidence positive sur la suite de leur parcours universitaire, par rapport à ceux qui n'ont pas eu cette chance. L'un d'entre nous qui a enseigné dans un lycée situé en ZEP où plus de 50% des élèves étaient originaires d'une CSP "défavorisée" garde en mémoire tout le travail de persuasion qu'il a fallu accomplir auprès de deux élèves boursiers, aux notes " moyennes " (pas de mention au bac) pour oser demander à s'inscrire dans une classe prépa conventionnée ZEP – la seule prépa qu'il leur était par ailleurs concevable d'envisager. Ils sont aujourd'hui tous les deux en école de commerce.

Est-on si sûr en fin de compte que les premiers cycles universitaires soient moins "infernaux" et plus épanouissants que les prépas, avec leurs amphis bondés, leurs classes de TD surchargées, leur absence de suivi individualisé, leurs emplois du temps en forme de gruyère, leur spécialisation précoce, et leurs professeurs trop souvent inaccessibles ? Et moins socialement inégaux, quand les enfants d'ouvriers à l'université sont 12,3 % en licence, 7,7 % en master et 4,7 % en doctorat ? Sur-sélection insidieuse car progressive et silencieuse. Aucune statistique ne permet d'ailleurs d'affirmer que la consommation d'anti-dépresseurs ou le taux de suicide sont plus élevés chez les jeunes en prépa plutôt que dans les premiers cycles universitaires.

Remis en perspective, "l'enfer des prépas" a tout d'un mythe. Un mythe au service de la reproduction sociale. D'abord car il a un effet démobilisateur sur tous ceux que leur origine sociale et familiale ne destine pas "naturellement" à la prépa, alors même qu'ils ont largement les capacités d'y réussir, tandis que, aussi prétendument " infernales " que soient les prépas, les classes supérieures ne cesseront jamais d'y placer leurs enfants, qui y trouveront la voie royale pour atteindre les positions professionnelles et sociales les plus désirables.

Et cela, d'autant plus que ce mythe fonctionne aussi comme une prophétie autoréalisatrice. Ceux qui intègrent une Grande Ecole après avoir survécu à cet "enfer" pensent ne plus rien devoir à leurs origines, mais tout à leur mérite : c'est en puisant en eux-mêmes, qu'ils ont su trouver les ressources pour "tuer le dragon". Comme si survivre à deux ou trois années d'études intensives était ce qu'il y avait de pire à 18 ans… Bien pire, sans doute, que d'être ouvrier intérimaire à la chaîne, ou bien en concurrence dans un centre de formation pour apprentis-footballeurs tout aussi sélectif et "infernal". Le vrai drame, au fond, réside dans l'idée qu'il n'y aurait point de salut dans notre société en-dehors de la compétition et des concours ; autrement dit : en-dehors des filières sélectives – peu importe qu'elles soient intellectuelles ou sportives.

Dénoncer sans discernement "l'enfer des prépas", c'est enfin prendre le risque de liquider ce qui, dans ce système, pourrait pourtant contribuer à une véritable politique du savoir et de l'éducation émancipatrice pour les enfants issus des classes populaires comme pour les autres : formation généraliste, encadrement individuel, explicitation des méthodes de travail, emploi du temps structuré, encouragement à tirer le meilleur de soi-même, refus de niveler par le bas, etc.

L'idéal, sans doute, serait d'allier le meilleur de l'université (mixité sociale plus grande en premier cycle, lien avec la recherche, autonomie des étudiants) et le meilleur de la prépa, en créant des "Collèges universitaires" accessibles à tous, qui délivreraient les diplômes de Licence. Mais à en croire les projets des candidats déclarés à la prochaine élection présidentielle, aucun d'entre eux ne semble jusqu'à présent mesurer l'importance d'une réforme indispensable pour une jeunesse qui n'a pas le temps d'attendre.

par Fabien Truong, professeur agrégé à l'université Paris-VIII, Gérôme Truc, ATER à l'université de Versailles Saint-Quentin
Blan6ine
Blan6ine
Érudit

Ce que "l'enfer des prépas" ne dit pas Empty Re: Ce que "l'enfer des prépas" ne dit pas

par Blan6ine Ven 17 Fév 2012 - 15:09
Eh bien, ça valait le risque de faire un message doublon!

Article très intéressant, perspective tout à fait constructive.

Merci!
Thalie
Thalie
Sage

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par Thalie Ven 17 Fév 2012 - 16:12
Oui très bel article merci.
Palombella Rossa
Palombella Rossa
Neoprof expérimenté

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par Palombella Rossa Ven 17 Fév 2012 - 18:40
Excellent article. Le torch quotidien de référence a donc dû rectifier un tant soit peu le tir, suite, j'imagine, à la levée de boucliers provoquée par l'article diffamatoire de Marie Desplechin.
Cela dit, c'est bien dans la tradition d’objectivité du Monde, genre 50 % pour Hitler, 50 % pour les Juifs... Ce que "l'enfer des prépas" ne dit pas 3795679266
Condorcet
Condorcet
Oracle

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par Condorcet Ven 17 Fév 2012 - 19:21
Le mot est-il assez fort ? Le premier numéro du Monde est paru le 19 décembre 1944 et je n'ai jamais rien lu dans ce quotidien un article entre 1944 et 2012 qui justifiât une telle assertion concernant Hitler et les Juifs.


Dernière édition par condorcet le Ven 17 Fév 2012 - 19:38, édité 2 fois
arcenciel
arcenciel
Grand Maître

Ce que "l'enfer des prépas" ne dit pas Empty Re: Ce que "l'enfer des prépas" ne dit pas

par arcenciel Ven 17 Fév 2012 - 19:24
Très bon papier!
Blan6ine
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Érudit

Ce que "l'enfer des prépas" ne dit pas Empty Re: Ce que "l'enfer des prépas" ne dit pas

par Blan6ine Mar 28 Fév 2012 - 21:30
farasha a écrit: j'y ai appris beaucoup de choses autant culturellement... qu'humainement (une grande solidarité entre étudiants). Smile

Alors fais de la pub pour ta prépa!!
;-)
Blan6ine
Blan6ine
Érudit

Ce que "l'enfer des prépas" ne dit pas Empty Re: Ce que "l'enfer des prépas" ne dit pas

par Blan6ine Mar 28 Fév 2012 - 22:06
Ah mais non seulement c'est la province mais en plus c'est la Bretagne!! Ah ah la la.....



Wink
Palombella Rossa
Palombella Rossa
Neoprof expérimenté

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par Palombella Rossa Mer 29 Fév 2012 - 8:19
@Blan6ine a écrit:Ah mais non seulement c'est la province mais en plus c'est la Bretagne!! Ah ah la la.....



Wink


Idem chez moi -- et ce n'est pas exactement la Bretagne professeur
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