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Robin
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Raymond Aron, la responsabilité sociale et politique du philosophe (explication et commentaire) Empty Raymond Aron, la responsabilité sociale et politique du philosophe (explication et commentaire)

par Robin Mar 28 Aoû - 19:36
Raymond Aron Dimensions de la conscience historique, Editions Plon, 1961, 1964, réédité dans la collection Agora, Conclusion : "La responsabilité sociale du philosophe" (p. 255-269)

Ce texte de Raymond Aron clôt une série d'études écrites entre 1946 et 1960, réunies et publiées en 1961 sous le titre Dimensions de la conscience historique. L'auteur évoque la responsabilité sociale et politique du philosophe dans le monde moderne, en confrontant sa situation à celle du philosophe grec dans la cité.

Bien que le nom de son ancien condisciple à l’École normale supérieure ne soit jamais mentionné, ce texte constitue aussi une sorte de dialogue avec Jean-Paul Sartre.

Le problème auquel se trouve confronté le philosophe européen du XXème siècle a été posé pour la première fois en Grèce, au - Vème siècle avant notre ère. Ce problème s'inscrivait dans le contexte de la cité grecque et des conflits à l'intérieur de chaque cité et entre les cités. Dans cette conjoncture historique, le philosophe se situait en tant qu'interlocuteur du dialogue qui constitue par lui-même la vie de la cité et la vie de l'esprit.

Le "pilote de la cité" doit posséder, non pas telle ou telle science particulière, comme le pilote de navire, le charpentier ou le médecin, mais la science du bien et du mal qui diffère des autres sciences parce qu'elle est finale, inconditionnelle.

Le sophiste se "contente" des sciences particulières et justifie indifféremment n'importe quelle thèse. Le philosophe ne se contente pas des sciences particulières et se soucie du but des différentes sciences ("il y a une science militaire, mais à quoi servira la victoire ?")

La philosophie, "science des sciences" révèle la signification des sciences instrumentales, elle indique le but dernier de l'existence, "ce en vue de quoi" on fait ce que l'on fait.

Le philosophe, comme le sophiste constate la diversité des coutumes et des institutions. Comme le sophiste, le philosophe n'accepte pas les lois de la cité comme un absolu. Le sociologue renonce à chercher une "vérité" au-delà de l'observation et de l'explication scientifique des institutions. Raymond Aron assimile implicitement le sociologue au sophiste qui ne soucie pas non plus de "vérité" et d'universalité.

Le philosophe aspire, lui, à saisir le vrai et le bien, soustraits à la relativité historiques. Le philosophe relativise les lois de sa propre cité car il aspire à déterminer les lois de la cité la meilleure de toutes.

Le philosophe court un double danger :

a) Prétendre détenir la vérité absolue, le secret du régime le meilleur et caresser le rêve de confier à des "savants" une autorité inconditionnelle (la racine même de la tyrannie totalitaire)

b) Se conduire comme un sophiste en participant aux querelles de la cité.

Les trois responsabilités fondamentales du philosophes sont :

a) Le respect des lois

b) La conscience de la relativité historique

c) La recherche de la vérité éternelle

La tâche du philosophe consiste à harmoniser ces trois responsabilités.

Les sophistes et les techniciens ont tendance à avoir le dessus sur le philosophe en raison de la complexité des problèmes dans la société moderne et du fait que ces problèmes ne sont pas de nature philosophique, mais sociologique et politique (par exemple la croissance économique) ; le philosophe, selon Raymond Aron est pris dans un dilemme : soit le philosophe ignore tout de l'économie et se borne à fixer des buts sans savoir s'ils sont accessibles, soit, comme le fait Marx, il étudie l'économie, mais il ne sait plus s'il s'exprime en technicien ou en philosophe. Marx pensait pouvoir résoudre ce dilemme : "Jusqu'à présent les philosophes se sont contentés de penser le monde, il s'agit à présent de le transformer."

Si l'on choisit comme critère les valeurs que la société industrielle met au premier rang : le savoir, l'exploitation des ressources naturelles, le développement des forces productives, la supériorité des sociétés modernes est évidente. Mais il faut aussi considérer les aspects négatifs (camps de concentration, bombe atomique, culte de la personnalité...)

Le dialogue du philosophe moderne avec la société de son temps diffère de celui des philosophes de l'antiquité à cause de l'idée que l'Histoire a un sens (par exemple l'idée que les conflits sont les étapes d'un chemin qui mène à la société sans classes). Cette notion était complètement étrangère aux Grecs.

L'idéologue nie les prétentions du philosophe à chercher le bien et le vrai. Aux yeux de l'idéologue, le philosophe est un idéologue qui s'ignore et qui s'imagine, à tort, soustrait aux limites de la condition humaine.

Rappelons les trois devoirs que la tradition impose au philosophe :

a) Enseigner le respect des lois
b) Être conscient de la relativité historique
c) Chercher la vérité éternelle

"Comment enseigner le respect des Lois, quelles qu'elles soient, au temps du IIIème Reich et d'autres régimes terroristes ?

Comment se désintéresser des Révolutions et des guerres, alors que la politique commande le destin de nos âmes ?

Quel régime résistera à la confrontation des Idées ? Comment déterminer entre les régimes qui s'affrontent celui qui fraye la voie vers l'avenir ?"

Le philosophe peut (et doit) surmonter l'alternative du relativisme historique et des Idées universelles. Il peut le faire car il y existe un intermédiaire et un compromis entre les deux termes antithétiques. Il doit le faire car il n'a le droit ni d'entretenir le fanatisme, ni ruiner les croyances. "Le citoyen qui ne croit plus aux valeurs de sa cité est aussi redoutable, écrit Raymond Aron, que celui qui leur est attaché avec une passion exclusive." (p. 262)

La discussion entre philosophes de la part de l'historique et de la part de l'universel n'est pas vaine, elle est nécessaire et doit être surmontée par l'effort de la réflexion. Il faut distinguer entre ce qui met en cause des impératifs moraux universels et ce qui exprime "un génie créateur et inventif qui ne saurait ne cristalliser en un modèle unique." (p. 262).

Ce passage reflète la discussion avec Claude Lévi-Strauss au sujet de la relativité des cultures. Raymond Aron réaffirme ici une double exigence : le respect des autres cultures ne doit pas être sacrifié à celui de la morale universelle. La méthode propre de la recherche politique et morale est la discussion entre philosophes.

L'historicisme considère qu'il n'existe pas de "valeurs universelles" et que la philosophie elle-même, en tant que telle, est inséparable d'un temps, d'une classe, d'une cité donnée. "La pensée historiciste n'évite le relativisme intégrale qu'en se donnant la fin de l'Histoire et la vérité du tout (par exemple l'abolition des classes sociales et de l’État).

La conception historiciste nous emprisonne dans une alternative suivante : la généralisation du relativisme ou bien l'affirmation (fanatique) de la valeur absolue de tel ou tel régime.

La plupart des régimes de notre siècle, à l'exception du national-socialisme, se réclament des mêmes valeurs : développement des forces productives, refus des inégalités de naissance, consécration de l'égalité juridique et morale des citoyens, croissance économique et citoyenneté universelle.

Les systèmes "de démocratie populaire" (rappelons que le texte date de 1961) et de "démocratie occidentale" ne sont pas toujours fidèles à leurs principes. "Aucun n'a éliminé l'inégalité des revenus, aucun n'a supprimé la hiérarchie des fonctions et des prestiges, aucun n'a effacé les distinctions entre les groupes sociaux."(p. 264)

"L'Histoire, prise globalement, n'est pas prise dans une dialectique qui assure à l'avance la victoire d'un parti et nous autorise à prévoir l'issue." (p. 265) : en d'autres termes, les prophéties concernant l'avenir de l'un ou l'autre système (le capitalisme et le communisme) doivent être considérées avec circonspection, ils ont l'un et l'autre des défauts immanents et rien ne nous permet de prédire la victoire finale de l'un ou de l'autre.

Emprunté à la pensée hégélienne, le mot "dialectique" provient du marxisme ; il désigne, dans la théorie marxiste, le mouvement de l'Histoire à travers les contradictions entre le mode de production, lié à l'évolution de la science et des techniques et les rapports de production (les classes sociales) ; selon Marx, la dialectique de l'Histoire conduit inévitablement au dépérissement du capitalisme et à la disparition des classes sociales et de l’État.

Nous constatons aujourd'hui que ce qui était impensable dans les années 60 : l'effondrement du communisme, s'est produit dans les "démocraties populaires". Décédé en 1983, Raymond Aron n'a pas assisté à la chute du mur de Berlin. Si l'on fait exception de Cuba et de la Corée du Nord, la plupart des pays du monde sont désormais régis par l'économie de marché, y compris la Chine communiste.

Nous n'avons pas le droit d'invoquer l'avenir inévitable pour justifier le régime d'aujourd'hui parce que nous ne connaissons pas le terme final de l'aventure humaine. Raymond Aron s'attaque ici à la conception marxiste d'un "sens de l'Histoire". Seul le recours à l'analyse sociologique peut nous permettre, selon lui, d'affirmer l'accomplissement des fins immanentes de tel ou tel régime politique.

Raymond Aron s'est toujours insurgé contre l'idée marxiste selon laquelle la violence accouche nécessairement d'un avenir meilleur, que la fin justifie les moyens, qu'il est nécessaire sacrifier le présent au futur.

La dimension historique ne change pas, pour l'essentiel, le dialogue et l'opposition entre le sophiste, l'idéologue et le philosophe, elle leur donne un sens nouveau. La dimension historique qui, rappelons-le, n'était pas prise en compte dans la Grèce antique - les Grecs ont inventé le mot "Histoire" dans le sens d'enquête sur le passé proche, avec Hérodote et Thucydide, mais ils ont ignoré l'idée de "devenir historique" (Geschichte) - apporte au dialogue la dimension de la temporalité. Le dialogue sur la cité ne s'élabore plus dans l'immobilité et l'intemporalité, parce qu'il est entendu que la cité elle-même s'élabore à travers les luttes et la violence de l'Histoire.

Le philosophe ne peut pas se désintéresser de l'enjeu des conflits historiques, mais le Pouvoir en place doit lui en laisser la possibilité. Par ailleurs, le philosophe, contrairement à l'idéologue doit pouvoir éventuellement critiquer le pouvoir en place (fonction critique de la philosophie) et n'a pas, en tout état de cause, pour mission de le glorifier systématiquement.

Ce passage est une critique à peine voilée de l'attitude des "intellectuels de Gauche" et autres "compagnons de route du P.C.F. et du P.C.U.S., en particulier de Jean-Paul Sartre, refusant de dénoncer les défauts évidents du système communiste au nom de la "lutte des classes". ("Il ne faut pas désespérer Billancourt.") et donc sacrifiant les fins (la vérité, le bien) aux moyens (la réalisation d'un bien futur hypothétique)

Raymond Aron dénonce la délégation de la toute puissance à un Parti unique qui ne peut, selon lui, être le dernier mot de la politique parce qu'elle élimine de la cité et prive de la liberté ceux qui n'appartiennent pas à la minorité privilégiée des membres de ce Parti, allusion on ne peut plus claire au pouvoir de la "nomenklatura" dans l'ex-URSS.

Comme pour Hannah Arendt, la notion de liberté ne se confond pas avec le "libre-arbitre", elle est rendue possible par des libertés concrètes sans lesquelles le concept de "liberté n'est qu'un mot vide de sens (liberté de se déplacer, de se réunir, de penser, liberté de la presse, pluralisme politique, etc.)

Les trois devoirs du philosophe vis-à-vis de la cité découlent de sa responsabilité vis-à-vis de la philosophie et, en dernière instance, vis-à-vis de la vérité.

L'obéissance aux lois positives de la cité entre en contradiction avec le second devoir assigné au philosophe, la conscience de la relativité des institutions humaines et de l'Histoire. Raymond Aron montre que Socrate qui a vécu, plus que tout autre philosophe, cette contradiction (cf. l'Apologie de Socrate et le Phédon de Platon) était tout à fait conscient des insuffisances des lois humaines. Son exemple (accepter de mourir, plutôt que de désobéir aux lois de la cité) ne mérite peut-être pas d'être suivi en toutes circonstances ; Raymond Aron pose la légitimité d'un droit de révolte : il est légitime de désobéir à des lois injustes.

La conscience de la relativité des institutions humaines et de l'Histoire entre à son tour en conflit avec le troisième devoir du philosophe : la recherche de la vérité : "La philosophie est pour ainsi dire le dialogue des moyens et des fins, du relativisme et de la vérité. Elle se renie elle-même si elle arrête le dialogue au profit de l'un ou de l'autre terme. Elle est fidèle à elle-même et à ses responsabilités sociales dans la mesure où elle refuse de sacrifier aucun des termes dont la solidarité contradictoire caractérise la condition de l'homme qui pense. (p. 268)

Dans les régimes totalitaires, l'idéologue "fournit le système mental que l'on inculquera aux hérétiques", il est l'instrument d'une technique de "réflexologie" (obéir sans penser) ; le philosophe peut alors se transformer, par idéal ou par cynisme, en idéologue et perdre la part la plus sacrée de lui-même en devenant "l'instrument d'une technique, alors qu'il se veut le maître de toutes les techniques, puisqu'il en détermine les valeurs et les fins". (p. 269)

Le philosophe cesserait de mériter son nom le jour où il partagerait le fanatisme des idéologues ou le scepticisme des sophistes et des techniciens :

"Qu'il médite sur le monde ou s'engage dans l'action, qu'il enseigne à obéir aux lois ou à respecter les valeurs authentiques, qu'il anime la révolte ou inspire l'effort persévérant de réforme, le philosophe remplit la fonction de son état, à la fois dans et hors de la cité, partageant les risques, mais non les illusions du Parti qu'il a choisi. Il ne cesserait de mériter son nom que le jour où il souscrirait à l'inquisition des juges théologiens. Nul ne peut lui faire reproche de parler comme les puissants, s'il ne peut survivre qu'à ce prix.

Conseiller du Prince, sincèrement convaincu qu'un certain régime répond à la logique de l'Histoire, il participe au combat et il en assume les servitudes. Mais s'il se désintéresse de la recherche de la vérité ou incite les insensés à croire qu'ils détiennent la vérité ultime, alors il se renie lui-même. Le philosophe n'existe plus, mais seulement le technicien ou l'idéologue. Riches de moyens, ignorant les fins, les hommes oscilleront entre le relativisme historique et l'attachement irraisonné et frénétique à une cause.

Le philosophe est celui qui dialogue avec lui-même et avec les autres, afin de surmonter en acte cette oscillation. Tel est son devoir d'état à l'égard de la cité." (p. 269)
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yphrog
Esprit éclairé

Raymond Aron, la responsabilité sociale et politique du philosophe (explication et commentaire) Empty Re: Raymond Aron, la responsabilité sociale et politique du philosophe (explication et commentaire)

par yphrog Mar 28 Aoû - 21:21
D'abord un grand merci. C'est vraiment dommage que je n'ai jamais réussi à avoir une vue globale/totalisante de la Critique (1960) de Sartre. Ce livre est tellement peu lu, j'ai un peu l'impression que la classe intellectuelle a décidé de ne regarder que le Sartre acteur "anti-pilote de la cité" et a peut-être volontairement oublié de lire ses derniers livres? (Les recherche d'une éthique qu'il a repris après les 2 volumes de la Critique). Il est devenu trop technique dans ses écrits, et n'a pas su couper les ponts avec Moscou et le PC suffisament tôt, ce qui était impardonable, il semblerait. Je ne peux pas m'empecher de croire qu'il souffre d'un sorte de culte de la personalité à rebours. De Beauvoir vieillit mieux.

Merci beaucoup Robin, c'est vraiment sympa d'avoir commenté et expliqué ce texte.


Robin
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Raymond Aron, la responsabilité sociale et politique du philosophe (explication et commentaire) Empty Re: Raymond Aron, la responsabilité sociale et politique du philosophe (explication et commentaire)

par Robin Mer 29 Aoû - 8:29
It's my pleasure !

C'est vous qui m'aviez incité à m'atteler à la tâche...

Sartre était devenu presque aveugle à la fin de sa vie et il fallait guider comme le vieil Œdipe. Il s'était mis à étudier sérieusement (grâce à son secrétaire, Benny Lévy, alias Pierre Victor) la pensée juive à côté de laquelle il était passé complètement dans son bouquin sur "la question juive".

Sa position de thèse que le juif est une création des antisémites revient à nier l'identité juive et relève lui-même de l' antisémitisme (naïf... celui de Heidegger l'était moins)...

Sartre pensait que ses concepts (le pour soi, l'en soi, le pour autrui de l’Être et le Néant) pouvaient fonctionner comme des passe-partout.

Il disait lui-même qu'il ne resterait de lui que ses pièces de théâtre, mais il n'est pas encore sorti du Purgatoire. C'est un peu injuste pour des œuvres comme Le Diable et le Bon Dieu ou même Huis Clos.

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