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Emmanuel Kant, Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ? Empty Emmanuel Kant, Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ?

par Robin Ven 25 Oct 2013 - 9:33
Emmanuel Kant, Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ? Emmanuel-Kant-et-ses-invites-Wikimedia-Commons
Emmanuel  Kant et ses amis à Koenigsberg
 
Qu'est-ce que les Lumières ? est une œuvre du philosophe allemand Emmanuel Kant datant de 1784. Son titre complet est "Réponse à la question : qu'est ce que les Lumières ?" (Beantwortung der Frage : Was ist Aufklärung ?).
 
 
Emmanuel Kant, Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ? 250px-KantWasIstAufklarung
Première page de la première édition allemande de Beantwortung der Frage : Was ist Aufklarüng ?  (Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ? ) d'Emmanuel Kant

 
En voici le texte complet, suivi d'un questionnaire avec des éléments de réponse :
 

"Aufklärung ist der Ausgang des Menschen aus seiner selbst verschuldeten Unmündigkeit. Unmündigkeit ist das Unvermögen, sich seines Verstandes ohne Leitung eines anderen zu bedienen. Selbstverschuldet ist diese Unmündigkeit, wenn die Ursache derselben nicht am Mangel des Verstandes, sondern der Entschließung und des Muthes liegt, sich seiner ohne Leitung eines andern zu bedienen. Sapere aude ! Habe Muth dich deines eigenen Verstandes zu bedienen! ist also der Wahlspruch der Aufklärung..."
 
 
"Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable, puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (Ose penser) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.

La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les a affranchi depuis longtemps d’une (de toute) direction étrangère, reste cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit facile à d’autres de se poser en tuteur des premiers. Il est si aisé d’être mineur ! Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n’ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c’est une chose pénible, c’est ce à quoi s’emploient fort bien les tuteurs qui très aimablement (par bonté) ont pris sur eux d’exercer une haute direction sur l’humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n’aient pas la permission d’oser faire le moindre pas, hors du parc ou ils les ont enfermé. Ils leur montrent les dangers qui les menace, si elles essayent de s’aventurer seules au dehors. Or, ce danger n’est vraiment pas si grand, car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher ; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte, détourne ordinairement d’en refaire l’essai.

Il est donc difficile pour chaque individu séparément de sortir de la minorité qui est presque devenue pour lui, nature. Il s’y est si bien complu, et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu’on ne l’a jamais laissé en faire l’essai. Institutions (préceptes) et formules, ces instruments mécaniques de l’usage de la parole ou plutôt d’un mauvais usage des dons naturels, voilà les grelots que l’on a attachés au pied d’une minorité qui persiste. Quiconque même les rejetterait, ne pourrait faire qu’un saut mal assuré par-dessus les fossés les plus étroits, parce qu’il n’est pas habitué à remuer ses jambes en liberté. Aussi sont-ils peu nombreux, ceux qui sont arrivés par leur propre travail de leur esprit à s’arracher à la minorité et à pouvoir marcher d’un pas assuré.

Mais qu’un public s’éclaire lui-même, rentre davantage dans le domaine du possible, c’est même pour peu qu’on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car on rencontrera toujours quelques hommes qui pensent de leur propre chef, parmi les tuteurs patentés (attitrés) de la masse et qui, après avoir eux-mêmes secoué le joug de la (leur) minorité, répandront l’esprit d’une estimation raisonnable de sa valeur propre et de la vocation de chaque homme à penser par soi-même. Notons en particulier que le public qui avait été mis auparavant par eux sous ce joug, les force ensuite lui-même à se placer dessous, une fois qu’il a été incité à l’insurrection par quelques-uns de ses tuteurs incapables eux-mêmes de toute lumière : tant il est préjudiciable d’inculquer des préjugés parce qu’en fin de compte ils se vengent eux-mêmes de ceux qui en furent les auteurs ou de leurs devanciers. Aussi un public ne peut-il parvenir que lentement aux lumières. Une révolution peut bien entraîner une chute du despotisme personnel et de l’oppression intéressée ou ambitieuse, (cupide et autoritaire) mais jamais une vraie réforme de la méthode de penser ; tout au contraire, de nouveaux préjugés surgiront qui serviront, aussi bien que les anciens de lisière à la grande masse privée de pensée.

Or, pour ces lumières, il n’est rien requis d’autre que la liberté ; et à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines. Mais j’entends présentement crier de tous côtés : « Ne raisonnez pas » ! L’officier dit : Ne raisonnez pas, exécutez ! Le financier : (le percepteur) « Ne raisonnez pas, payez ! » Le prêtre : « Ne raisonnez pas, croyez : » (Il n’y a qu’un seul maître au monde qui dise « Raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez ! ») Il y a partout limitation de la liberté. Mais quelle limitation est contraire aux lumières ? Laquelle ne l’est pas, et, au contraire lui est avantageuse ? - Je réponds : l’usage public de notre propre raison doit toujours être libre, et lui seul peut amener les Lumières parmi les hommes ; mais son usage privé peut être très sévèrement limité, sans pour cela empêcher sensiblement le progrès des Lumières. J’entends par usage public de notre propre raison celui que l’on en fait comme savant devant l’ensemble du public qui lit. J’appelle usage privé celui qu’on a le droit de faire de sa raison dans un poste civil ou une fonction déterminée qui vous sont confiés. Or il y a pour maintes affaires qui concourent à l’intérêt de la communauté un certain mécanisme qui est nécessaire et par le moyen duquel quelques membres de la communauté doivent se comporter passivement afin d’être tournés, par le gouvernement, grâce à une unanimité artificielle, vers des fins publiques ou du moins pour être empêchés de détruire ces fins. Là il n’est donc pas permis de raisonner ; il s’agit d’obéir. Mais, qu’une pièce (élément) de la machine se présente en même temps comme membre d’une communauté, et même de la société civile universelle, en qualité de savant, qui, en s’appuyant sur son propre entendement, s’adresse à un public par des écrits : il peut en tout cas raisonner, sans qu’en pâtissent les affaires auxquelles il est préposé partiellement en tant que membre passif. Il serait très dangereux qu’un officier à qui un ordre a été donné par son supérieur, voulût raisonner dans son service sur l’opportunité ou l’utilité de cet ordre ; il doit obéir. Mais si l’on veut être juste, il ne peut lui être défendu, en tant que savant, de faire des remarques sur les fautes en service de guerre et de les soumettre à son public pour qu’il les juge. Le citoyen ne peut refuser de payer les impôts qui lui sont assignés : même une critique impertinente de ces charges, s’il doit les supporter, peut être punie en tant que scandale (qui pourrait occasionner des désobéissances généralisées). Cette réserve faite, le même individu n’ira pas à l’encontre des devoirs d’un citoyen, s’il s’exprime comme savant, publiquement, sa façon de voir contre la maladresse ou même l’injustice de telles impositions. De même un prêtre est tenu de faire l’enseignement à des catéchumènes et à sa paroisse selon le symbole de l’Église qu’il sert, car il a été admis sous cette condition. Mais, en tant que savant, il a pleine liberté, et même plus : il a la mission de communiquer au public toutes ses pensées soigneusement pesées et bien intentionnées sur ce qu’il y a d’incorrect dans ce symbole et de lui soumettre ses projets en vue d’une meilleure organisation de la chose religieuse et ecclésiastique. En cela non plus il n’y a rien qui pourrait être porté à charge à sa conscience. Car ce qu’il enseigne par suite de ses fonctions, comme mandataire de l’Eglise, il le présente comme quelque chose au regard de quoi il n’a pas libre pouvoir d’enseigner selon son opinion personnelle, mais en tant qu’enseignement qu’il s’est engagé à professer au nom d’une autorité étrangère.

Il dira « Notre Église enseigne telle ou telle chose. Voilà les arguments dont elle se sert ». Il tirera en cette occasion pour sa paroisse tous les avantages pratiques de propositions auxquelles il ne souscrirait pas en toute conviction, mais qu’il s’est pourtant engagé à exposer parce qu’il n’est pas entièrement impossible qu’il s’y trouve une vérité cachée, et qu’en tout cas, du moins, rien ne s’y trouve qui contredise la religion intérieure. Car, s’il croyait trouver rien de tel, il ne saurait en conscience conserver ses fonctions ; il devrait s’en démettre. Par conséquent l’usage de sa raison que fait un éducateur en exercice devant son assistance est seulement un usage privé, parce qu’il s’agit simplement d’une réunion de famille, si grande que celle-ci puisse être, et, par rapport à elle, en tant que prêtre, il n’est pas libre et ne doit non plus l’être, parce qu’il remplit une fonction étrangère. Par contre, en tant que savant, qui parle par des écrits au public proprement dit, c’est-à-dire au monde, - tel donc un membre du clergé dans l’usage public de sa raison - il jouit d’une liberté sans bornes d’utiliser sa propre raison et de parler en son propre nom. Car prétendre que les tuteurs du peuple (dans les affaires spirituelles) doivent être eux-mêmes à leur tour mineurs, c’est là une ineptie, qui aboutit à la perpétuation éternelle des inepties.

Mais une telle société ecclésiastique, en quelque sorte un synode d’Églises, ou une classe de Révérends (comme elle s’intitule elle-même chez les Hollandais), ne devrait-elle pas être fondée en droit à faire prêter serment sur un certain symbole immuable, pour faire peser par ce procédé une tutelle supérieure incessante sur chacun de ses membres, et, par leur intermédiaire, sur le peuple, et pour précisément éterniser cette tutelle ? Je dis que c’est totalement impossible. Un tel contrat qui déciderait d’écarter pour toujours toute lumière nouvelle du genre humain, est radicalement nul et non avenu ; quand bien même serait-il entériné par l’autorité suprême, par des Parlements, et par les traités de paix les plus solennels. Un siècle ne peut pas se confédérer et jurer de mettre le suivant dans une situation qui lui rendra impossible d’étendre ses connaissances (particulièrement celles qui sont d’un si haut intérêt), de se débarrasser des erreurs, et en général de progresser dans les lumières. Ce serait un crime contre la nature humaine, dont la destination originelle consiste justement en ce progrès ; et les successeurs sont donc pleinement fondés à rejeter pareils décrets, en arguant de l’incompétence et de la légèreté qui y présidèrent. La pierre de touche de tout ce qui peut être décidé pour un peuple sous forme de loi tient dans la question suivante : « Un peuple accepterait-il de se donner lui-même pareille loi ? » Éventuellement il pourrait arriver que cette loi fût en quelque manière possible pour une durée déterminée et courte, dans l’attente d’une loi meilleure, en vue d’introduire un certain ordre. Mais c’est à la condition de laisser en même temps à chacun des citoyens, et particulièrement au prêtre, en sa qualité de savant, la liberté de formuler des remarques sur les vices inhérents à l’institution actuelle, et de les formuler d’une façon publique, c’est-à-dire par des écrits, tout en laissant subsister l’ordre établi. Et cela jusqu’au jour où l’examen de la nature de ces choses aurait été conduit assez loin et assez confirmé pour que, soutenu par l’accord des voix (sinon de toutes), un projet puisse être porté devant le trône : projet destiné à protéger les communautés qui se seraient unies, selon leurs propres conceptions, pour modifier l’institution religieuse, mais qui ne contraindrait pas ceux qui voudraient demeurer fidèles à l’ancienne. Mais, s’unir par une constitution durable qui ne devrait être mise en doute par personne, ne fût-ce que pour la durée d’une vie d’homme, et par là frapper de stérilité pour le progrès de l’humanité un certain laps de temps, et même le rendre nuisible pour la postérité, voilà ce qui est absolument interdit.

Un homme peut bien, en ce qui le concerne, ajourner l’acquisition d’un savoir qu’il devrait posséder. Mais y renoncer, que ce soit pour sa propre personne, et bien plus encore pour la postérité, cela s’appelle voiler les droits sacrés de l’humanité et les fouler aux pieds. Or, ce qu’un peuple lui-même n’a pas le droit de décider quant à son sort, un monarque a encore bien moins le droit de le faire pour le peuple, car son autorité législative procède justement de ce fait qu’il rassemble la volonté générale du peuple dans la sienne propre. Pourvu seulement qu’il veille à ce que toute amélioration réelle ou supposée se concilie avec l’ordre civil, il peut pour le reste laisser ses sujets faire de leur propre chef ce qu’ils trouvent nécessaire d’accomplir pour le salut de leur âme ; ce n’est pas son affaire, mais il a celle de bien veiller à ce que certains n’empêchent point par la force les autres de travailler à réaliser et à hâter ce salut de toutes leurs forces en leur pouvoir. Il porte même préjudice à sa majesté même s’il s’immisce en cette affaire en donnant une consécration officielle aux écrits dans lesquels ses sujets s’efforcent de tirer leurs vues au clair, soit qu’il le fasse sous sa propre et très haute autorité, ce en quoi il s’expose au grief « César n’est pas au-dessus des grammairiens », soit, et encore plus, s’il abaisse sa suprême puissance assez bas pour protéger dans son Etat le despotisme clérical et quelques tyrans contre le reste de ses sujets.

Si donc maintenant on nous demande : « Vivons-nous actuellement dans un siècle éclairé ? », voici la réponse : « Non, mais bien dans un siècle en marche vers les lumières. » Il s’en faut encore de beaucoup , au point où en sont les choses, que les humains, considérés dans leur ensemble, soient déjà en état, ou puissent seulement y être mis, d’utiliser avec maîtrise et profit leur propre entendement, sans le secours d’autrui, dans les choses de la religion.
Toutefois, qu’ils aient maintenant le champ libre pour s’y exercer librement, et que les obstacles deviennent insensiblement moins nombreux, qui s’opposaient à l’avènement d’une ère générale des lumières et à une sortie de cet état de minorité dont les hommes sont eux-mêmes responsables, c’est ce dont nous avons des indices certains. De ce point de vue, ce siècle est le siècle des lumières, ou siècle de Frédéric.

Un prince qui ne trouve pas indigne de lui de dire qu’il tient pour un devoir de ne rien prescrire dans les affaires de religion aux hommes, mais de leur laisser en cela pleine liberté, qui par conséquent décline pour son compte l’épithète hautaine de tolérance, est lui-même éclairé : et il mérite d’être honoré par ses contemporains et la postérité reconnaissante, eu égard à ce que le premier il sortit le genre humain de la minorité, du moins dans un sens gouvernemental, et qu’il laissa chacun libre de se servir en tout ce qui est affaire de conscience, de sa propre raison. Sous lui, des prêtres vénérables ont le droit, sans préjudice des devoirs professionnels, de proférer leurs jugements et leurs vues qui s’écartent du symbole officiel, en qualité d’érudits, et ils ont le droit de les soumettre librement et publiquement à l’examen du monde, à plus forte raison toute autre personne qui n’est limitée par aucun devoir professionnel. Cet esprit de liberté s’étend encore à l’extérieur, même là où il se heurte à des obstacles extérieurs de la part d’un gouvernement qui méconnaît son propre rôle. Cela sert au moins d’exemple à ce dernier pour comprendre qu’il n’y a pas à concevoir la moindre inquiétude pour la durée publique et l’unité de la chose commune dans une atmosphère de liberté. Les hommes se mettent d’eux-mêmes en peine peu à peu de sortir de la grossièreté, si seulement on ne s’évertue pas à les y maintenir. 

J’ai porté le point essentiel dans l’avènement des lumières sur celles par lesquelles les hommes sortent d’une minorité dont ils sont eux-mêmes responsables, - surtout sur les questions de religion ; parce que, en ce qui concerne les arts et les sciences, nos maîtres n’ont aucun intérêt à jouer le rôle de tuteurs sur leurs sujets ; par dessus le marché, cette minorité dont j’ai traité est la plus préjudiciable et en même temps la plus déshonorante de toutes. Mais la façon de penser d’un chef d’État qui favorise les lumières, va encore plus loin, et reconnaît que, même du point de vue de la législation, il n’y a pas danger à permettre à ses sujets de faire un usage public de leur propre raison et de produire publiquement à la face du monde leurs idées touchant une élaboration meilleure de cette législation même au travers d’une franche critique de celle qui a déjà été promulguée; nous en avons un exemple illustre, par lequel aucun monarque n’a surpassé celui que nous honorons.

Mais aussi, seul celui qui, éclairé lui-même, ne redoute pas l’ombre (les fantômes), tout en ayant sous la main une armée nombreuse et bien disciplinée pour garantir la tranquillité publique, peut dire ce qu’un État libre ne peut oser: «Raisonnez tant que vous voudrez et sur les sujets qu’il vous plaira, mais obéissez !»

Ainsi les affaires humaines prennent ici un cours étrange et inattendu : de toutes façons, si on considère celui-ci dans son ensemble, presque tout y est paradoxal. Un degré supérieur de liberté civile paraît avantageux à la liberté de l’esprit du peuple et lui impose néanmoins des limites infranchissables ; un degré moindre lui fournit l’occasion de s’étendre de tout son pouvoir. Une fois donc que la nature sous cette rude écorce a libéré un germe, sur lequel elle veille avec toute sa tendresse, c’est-à-dire cette inclination et cette disposition à la libre pensée, cette tendance alors agit graduellement à rebours sur les sentiments du peuple (ce par quoi le peuple augmente peu à peu son aptitude à se comporter en liberté) et pour finir elle agit même en ce sens sur les fondements du gouvernement, lequel trouve profitable pour lui-même de traiter l’homme, qui est alors plus qu’une machine, selon la dignité qu’il mérite.
 
Dans les Nouvelles Hebdomadaires de Bueschning du 13 septembre, je lis aujourd’hui 30 du même mois l’annonce de la Revue Mensuelle Berlinoise, où se trouve la réponse de M. Mendelssohn à la même question? Je ne l’ai pas encore eue entre les mains ; sans cela elle aurait arrêté ma présente réponse, qui ne peut plus être considérée maintenant que comme un essai pour voir jusqu’où le hasard peut réaliser l’accord des pensées."

(Traduction Piobetta)
 
Questions sur le texte :
 
1) Que savez-vous sur le mouvement des Lumières ? Comment s'appelle ce mouvement en Allemagne , en Angleterre ? Quand est-il né ? Quelles sont ses principales caractéristiques ?
 
2) Comment Emmanuel Kant définit-il les Lumières ? Quel comparaison emploie-t-il ?
 
3) Quelle différence Kant fait-il entre "la capacité de penser" et "le courage de penser" ?
 
4) Pourquoi est-il plus aisé de se conduire comme un mineur que comme un majeur ?
 
5) Cherchez des marques d'ironie dans le deuxième paragraphe.
 
6) Une deuxième comparaison apparaît dans le deuxième paragraphe. Laquelle ?
 
7) Pourquoi est-il difficile pour chaque individu pris séparément de sortir de la minorité ?
 
8) Les hommes qui se sont arrachés à l'état de mineurs sont-ils nombreux ?
 
9) Quelle responsabilité ont-ils ?
   
10) Pourquoi le public ne peut-il parvenir que lentement aux Lumières ?
 
11) Comment Kant définit-il  la liberté ? ( § 5)
 
12) "Raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez !" (à quel moment du texte cette phrase réapparaît-elle ? A qui est-elle attribuée ?)
 
13) Expliquez la différence qu'établit Kant entre "l'usage public de la raison" et son "usage privé".
 
14) Une "société ecclésiastique" est-elle fondée en droit  à faire prêter serment sur un symbole immuable ? Pourquoi serait-ce un "crime contre la nature humaine" ?
 
15) Quelle est la destination originelle du genre humain ?
 
16) Quelle est la "pierre de touche" de tout ce qui peut être décidé pour un peuple sous forme de loi ?
 
17) D'où procède, selon Kant, l'autorité législative du monarque ?
 
18) Le monarque doit-il se mêler des affaires religieuses ?
 
19) Quelle conception de la monarchie Kant rejette-t-il ?
 
20) Expliquez : "César n'est pas au-dessus des grammairiens".
 
21) Cherchez des informations sur Frédéric II de Prusse et sur la notion de "despotisme éclairé". Dans quelle mesure est-il possible, comme le fait Kant,  d'assimiler le "siècle des Lumières" au "siècle de Frédéric" ?
 
22) la liberté religieuse est-elle compatible avec "la durée publique" et "l'unité de la chose commune" ?
 
23) Quels sont les quatre principaux domaines dans lesquels les hommes peuvent et doivent exercer leur liberté de jugement ?
 
24) Expliquez en quoi consiste le "paradoxe des affaires humaines" (avant-dernier §)
 
 
Emmanuel Kant, Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ? Le_Salon_de_Madame_Geoffrin_en_1755
Le salon de Madame Geoffrin en 1755 : rassemblés autour du buste de Voltaire, les principaux représentants français, philosophes, écrivains, artistes, savants des Lumières (et parmi eux quelques femmes !)

 
Marie-Thérèse Rodet épouse à 14 ans M. Geoffrin, 49 ans. Riche bourgeoise, elle reçoit dans son hôtel de la rue Saint-Honoré les artistes, écrivains, savants de son temps de 1749 à 1777. Elle fréquentait dés 1730 le Salon de Madame de Tencin, et prit la suite de celle-ci, comme l'avait fait Madame de Tencin avec Madame de Lambert.
 
Se côtoient chez elle Marivaux, Marmontel, Grimm, d'Holbach, Helvétius et d'Alembert, mais aussi Boucher, Van Loo, etc .

Elle subventionne l'Encyclopédie, et sait tempérer leurs élans contestataires, car son éducation classique se refuse à certaines idées nouvelles.
 
Son Salon acquiert une renommée européenne, et les étrangers "les plus considérables" s'empressent de se rendre chez elle. Le prince polonais Poniatowski lui rend visite en personne. (source : BiblioLettres)
 
 
1) Le mouvement des Lumières est né en Europe au XVIII ème siècle. Il a reçu le nom d'Enlightement en Angleterre et d'Aufklärung en Allemagne. Ses représentants les plus célèbres sont, outre Emmanuel Kant,  Montesquieu, Voltaire, Denis Diderot, Jean Le Rond d'Alembert, Jean-Jacques Rousseau et David Hume.
 
Cette période que l'on appelle "le siècle des Lumières" se caractérise par un désir de progrès dans tous les domaines : politique : remise en question de la monarchie absolue de droit divin,  religieuse : critique de la superstition et du fanatisme, culturelle : intérêt renouvelé pour les sciences et les techniques et social : déclin de l'aristocratie, essor de la bourgeoisie.
 
Le "programme" des Lumières pourrait se résumer ainsi :

Lutter contre l'ignorance en diffusant largement le savoir ; augmenter les richesses en développant l'agriculture, l'industrie et les arts ; substituer la raison à la superstition ; assurer l'autonomie de l'éthique par rapport à la religion ; rendre l'idée de Dieu indépendante de toute religion particulière ; refuser de se résigner aux prétendus décrets de la Providence (cf. Candide de Voltaire).
 
Le texte de Kant reprend une partie de ce programme : lutter contre l'ignorance en diffusant largement le savoir, substituer la raison à la superstition, assurer l'autonomie de l'éthique par rapport à la religion, rendre l'idée de Dieu indépendante de toute religion particulière.
 
Ses concepts-clés sont : "oser", "humanité", liberté", "préjugés", "révolution", "despotisme", "réforme", raison, "usage privé de la raison", "usage public de la raison", "savant", "progrès", "droits sacrés de l'humanité", "volonté générale", "despotisme clérical", "critique".
 
2) Emmanuel Kant définit les Lumières comme "la sortie de l'homme de sa minorité" et donc son accession à la majorité. Emmanuel Kant compare l'humanité à un enfant que l'on empêche de grandir ou qui s'empêche lui-même de grandir.
 
3) La plupart des hommes sont dotés de la "capacité de penser". René Descartes, que l'on peut considérer avec Spinoza comme un précurseur des Lumières, affirme dans Le Discours de la Méthode que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. Pour Kant, ce n'est pas la capacité de penser qui est en cause (l'infirmité de la raison), mais le courage de s'en servir.
 
4) Il est plus aisé de se conduire comme un mineur que comme un majeur car cet état n'exige pas d'efforts particuliers : je n'ai qu'à me laisser guider par les autres (nous dirions aujourd'hui par les "experts") qui savent mieux que moi ce que je dois penser et ce que je dois faire.
 
5) Kant a recours dans le deuxième paragraphe à un procédé que l'on trouve souvent dans les écrits des penseurs des Lumières : l'ironie :""Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier), tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c'est une chose pénible, c'est ce à quoi s'emploient fort bien les tuteurs qui très aimablement (par bonté) ont pris sur eux d'exercer une haute direction de l'humanité." L'ironie, ou "antiphrase" est une figure (procédé) rhétorique qui consiste à dire le contraire de ce que l'on pense en laissant entendre que l'on ne pense pas ce que l'on dit.
 
Contrairement au mensonge qui sert à dissimuler la vérité, l'antiphrase sert à mieux la révéler en établissant une connivence avec le lecteur "éclairé" qui sait bien que ce n'est nullement "par bonté" que les tuteurs de l'humanité s'emploient à la décharger de l'effort de penser, mais, comme dirait (dira) Nietzsche par "esprit de ressentiment" et pour exercer leur "volonté de puissance".
 
On peut aussi l'interpréter d'une façon positive la remarque "y compris le sexe faible tout entier",  comme une critique de la tutelle que les hommes exercent sur les femmes. C'est le genre humain tout entier et pas seulement les hommes qui doit accéder à la majorité.
 
C'est ce que pensait et disait Olympe de Gouges qui fut la première à revendiquer un "Droit des femmes". On peut voir sur le tableau représentant le salon de Madame Geoffrin quelques femmes (quatre en tout, ce qui n'est pas beaucoup, mais ce n'est pas rien) parmi les représentants des Lumières.
 

Note sur Olympe de Gouges :
 
Emmanuel Kant, Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ? Gouges-1
 
Née en 1748 à Montauban d’un père boucher ou, d’après ses dires, du noble Le Franc de Pompignan, Marie Gouze monte à Paris en 1766, après son veuvage, et, sous le nom d’Olympe de Gouges, se lance dans une carrière littéraire tout en partageant la vie de Jacques Biétrix de Rozières, un haut fonctionnaire de la marine. Auteur de nombreux romans et pièces de théâtre, elle s’engage dans des combats politiques en faveur des Noirs et de l’égalité des sexes.

Son écrit politique le plus célèbre est la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (septembre 1791), véritable manifeste du féminisme adressé à Marie-Antoinette. Prenant pour modèle la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, elle affirme que « la femme naît et demeure égale à l’homme en droits » (article 1)

À la suite de Condorcet, qui avait rédigé l’année précédente le traité Sur l’admission des femmes au droit de cité, elle considère que la femme détient des droits naturels au même titre que l’homme et doit pouvoir participer en tant que citoyenne à la vie politique et au suffrage universel. Olympe de Gouges revendique également pour les femmes la liberté d’opinion et la liberté sexuelle : à ce titre, elle réclame la suppression du mariage et l’instauration du divorce.

Sur le plan politique, d’abord attachée à une monarchie modérée, puis républicaine, elle rejoint les Girondins et, convaincue que les femmes doivent jouer un rôle dans les débats politiques, propose à la Convention d’assister Malesherbes dans sa défense du roi Louis XVI en décembre 1792, qu’elle juge fautif en tant que roi mais non en tant qu’homme. Toutefois, sa demande sera rejetée au motif qu’une femme ne peut assumer une telle tâche. C’est cet épisode malheureux que rappelle la légende manuscrite de l’aquarelle anonyme représentant Olympe de Gouges assise sur un fauteuil de style Louis XV, un livre à la main. Très fluide et transparente, cette aquarelle rehaussée de mine de plomb et le fond de paysage simplement esquissé annoncent le romantisme à venir.

En 1793, lors de la Terreur, Olympe de Gouges s’en prend à Robespierre et aux Montagnards qu’elle accuse de vouloir instaurer une dictature et auxquels elle reproche des violences aveugles.
 
Après l’insurrection parisienne des 31 mai, 1er et 2 juin et la chute de la Gironde, elle prend ouvertement parti en faveur de celle-ci à la Convention. Arrêtée le 20 juillet 1793 pour avoir rédigé un placard fédéraliste à caractère girondin, Les Trois Urnes ou le Salut de la Patrie, elle sera jugée le 2 novembre et exécutée sur l’échafaud le lendemain. (source : l'Histoire par l'image)
 
Kant, comme Étienne de la Boétie, montre que la servitude n'est pas seulement subie par les hommes (au sens générique du terme), mais qu'elle est volontaire et qu'elle ne durerait pas si longtemps si les hommes n'y consentaient point. 
 
6) Après avoir comparé les hommes aux enfants (mineurs), Kant introduit dans le second paragraphe une deuxième comparaison : entre les hommes et les animaux domestiques. Ce passage contient lui aussi des marques d'ironie : "Après avoir rendu bien sot leur bétail (domestique) et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n'aient pas la permission d'oser faire le moindre pas, hors du parc où ils les ont enfermés, ils leur montrent les dangers qui les menacent si elles essayent de s'aventurer seules au dehors..."  Kant reprend ici la thèse qu'il a exposée au début du texte : ce n'est pas à cause de l'infirmité de leur entendement que les hommes n'osent pas s'en servir, mais par peur. Leurs tuteurs s'emploient à renforcer cette peur.
 
Kant montre que les hommes exagèrent les dangers auxquels ils s'exposent en "sortant de leur enclos". Les enfants eux-mêmes , quand ils apprennent à marcher font souvent des chutes qui n'ont pas de conséquences graves. Kant insiste ici sur l'importance de l'expérience personnelle : personne ne peut ni penser, ni marcher à notre place. La liberté a un prix et personne ne peut en exonérer autrui.
 
Nous devons donc surmonter la peur de penser par nous-mêmes et ne pas nous laisser décourager par les "chutes". La frayeur qui en résulte ne doit pas nous détourner d'en refaire l'essai.
 
7) Il est difficile pour chaque individu pris séparément de sortir de la minorité pour plusieurs raisons :
 
a) l'état de mineur tend à devenir une habitude, une "seconde nature", si bien qu'il est devenu incapable de se servir de son propre entendement.
 
b) personne ne l'a laissé en faire l'essai.
 
Kant souligne le fait que les institutions humaines, les formules et les préceptes qui en émanent, tendent à s'opposer par une sorte de pesanteur naturelle à l'usage de la liberté individuelle.
 
Ces institutions et ces formules procèdent d'un mauvais usage de la raison. On peut rapprocher le troisième paragraphe du texte de l'allégorie de la Caverne de Platon, dans République, Livre VII : les hommes sont prisonniers des chaînes de l'opinion et doivent faire des efforts douloureux pour s'en libérer. Platon explique, comme le fait Kant qu'ils sont satisfaits de leur état parce qu'ils y sont habitués et que tout changement est source d'inconfort. Les hommes qui se sont arrachés à l'état de mineurs (qui se sont émancipés) sont donc aussi peu nombreux pour Kant que ceux qui, dans le mythe de la caverne, se sont détournés de l'opinion (la doxa) pour se tourner vers les Idées.
 
Les causes internes de la servitude : la peur, l'habitude, le conformisme... se conjuguent pour Kant, comme pour Platon, avec des causes externes : les institutions, les préceptes, par un effet de renforcement dont Kant souligne le caractère "mécanique" : "ces instruments mécaniques de l'usage de la parole". Le mot "mécanique" signifie le contraire de "réfléchi", de libre, de personnel.
 
Agir de façon mécanique, c'est imiter les autres (ne pas chercher à se connaître soi-même), c'est être asservi aux institutions et aux préceptes (Freud parlera de la rigidité du "surmoi"), c'est répéter comme un perroquet (psittacisme) des préceptes, sans prendre la peine de les examiner (étymologiquement de les passer au crible de la raison).
 
8) Les hommes qui se sont arrachés à l'état de mineurs sont peu nombreux, mais doivent être, selon Kant, les véritables guides de l'humanité : "Car on rencontrera toujours quelques hommes qui pensent de leur propre chef parmi les tuteurs patentés (attitrés) de la masse et qui, après avoir eux-mêmes secoué le joug de la (leur) minorité, répandront l'esprit d'une estimation raisonnable de sa valeur propre et de la vocation de chaque homme à penser par soi-même" (§ 4).
 
De même que les enfants ont besoin qu'on leur apprenne à marcher, il n'est pas possible de penser tout seuls par nous-mêmes ; il faut y être aidés, non  par des tuteurs qui cherchent à nous asservir, mais par des guides qui désirent nous éclairer. Ces guides ont logiquement été éclairés par d'autres et Kant pense sans doute à la longue lignée de penseurs qui ont jalonné l'histoire de la pensée depuis ses débuts dans la Grèce antique : les philosophes comme Platon, mais aussi les mathématiciens et les géomètres comme Euclide ou Pythagore qu'il évoquera dans la Préface à la deuxième édition de la Critique de la Raison Pure.
 
9) Les penseurs, les philosophes, les hommes de science ont donc une responsabilité au sein de la société et même une mission qui consiste à combattre les superstitions et les préjugés, à éclairer les autres hommes et à les aider à échapper à la servitude.
 
10) Mais Kant prend bien soin de préciser que le progrès des Lumières ne se fait pas en un jour, qu'il est le fruit d'une longue histoire et d'efforts constamment renouvelés :  "aussi un public ne peut-il parvenir que lentement aux Lumières." Contemporain de la Révolution française, Kant pressent sans doute que des événements historiques importants sont en marche, mais estime qu'une révolution politique ne conduit pas nécessairement à une évolution intellectuelle et morale (à "une vraie réforme de la méthode de penser").
 
11) Le § 5 introduit un nouveau concept : celui de liberté : "Or, pour ces Lumières, il n'est rien requis d'autre que la liberté ; et à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines." Il va  distinguer plus loin deux usages de la raison : "l'usage privé" et "l'usage public".
 
12) "Il n'y qu'un seul maître au monde qui dise : "raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez !" : Kant fait allusion au "despotisme éclairé de Frédéric II de Prusse et va jusqu'à appeler le siècle des Lumières "le siècle de Frédéric". Il explicitera cette allusion sur laquelle nous reviendrons, à la fin du texte. 
 
13) Kant fait une distinction très importante au sein du concept de liberté définie comme usage de la raison, entre "usage privé" et "usage public" : "J'entends par usage public de notre propre raison celui que l'on en fait comme savant devant l'ensemble du public qui lit (instruit)... J'appelle usage privé celui qu'on a le droit de faire de sa raison dans un poste civil ou une fonction déterminée qui vous sont confiés."
 
L'usage public de notre raison doit être libre et cette liberté est avantageuse car "lui seul peut amener les Lumières parmi les hommes". L'usage privé de la raison est nécessairement limité par les nécessités liées au fonctionnement de la société (le maintien de l'ordre social). "Là, il n'est (donc) pas permis de raisonner, il s'agit d'obéir."
 
Les hommes ne doivent pas, selon Kant, remettre en question l'ordre social en refusant d'obéir car la société fonctionne comme une machine dont chaque membre est un rouage. Le fonctionnement de la société requiert une "unanimité artificielle" et une passivité de ses membres dans l'usage privé de leur raison.
 
Toutefois la même personne, à condition de le faire de façon pertinente et mesurée, peut faire des remarques publiques sur les dysfonctionnements de la société. Kant prend l'exemple d'un citoyen qui pense qu'un impôt est injuste. En tant que personne privée, il n'a pas le droit de ne pas payer l'impôt, mais il peut critiquer publiquement "la maladresse ou même l'injustice de telles impositions."
 
Henri David Thoreau reprendra cette problématique un siècle plus tard,  dans son Traité sur la désobéissance civile dans lequel il refuse (sans nommer Kant) la distinction kantienne entre usage public et usage privé de la raison : un citoyen a le droit et même le devoir de ne pas payer l'impôt tant que son pays n'a pas aboli une pratique avec laquelle il est en profond désaccord (en l'occurrence l'esclavage).
 
Il prend également l'exemple d'un prêtre qui, en tant que personne privée, est tenu d'enseigner les vérités de l’Église dans laquelle il a été admis, mais qui, en tant que savant, "a la pleine liberté, et même plus (...) la mission de communiquer au public toutes ses pensées soigneusement pesées et bien intentionnées sur ce qu'il y a d'incorrect dans ce symbole et de lui soumettre ses projets en vue d'une meilleure organisation de la chose religieuse et ecclésiastique". Kant emploie le mot "symbole" et non le mot "vérité" pour évoquer les vérités religieuses. Dans la religion catholique, le credo est appelé "symbole des apôtres".
 
On voit à quel point il est éloigné de l'idée d'une croyance aveugle ou même de l'idée que la philosophie (la raison) doit se faire l'auxiliaire ou la servante de la théologie. Il exposera dans un autre opuscule : La religion des les limites de la raison, la thèse selon laquelle on ne peut forcer personne à croire des vérités contraires à la raison.
 
14 et 15) Kant consacre un long paragraphe (§ 5) à la question de la religion. "Une société ecclésiastique" (une Église) n'est pas fondée en droit à faire prêter serment sur un symbole immuable car il n'y a pas, pour Kant de "vérités éternelles". ce serait, ajoute Kant "un crime contre la nature humaine"  dont la destination originelle consiste dans le progrès de Lumières, c'est-à-dire dans la possibilité de découvrir que ce que l'on tient pour une vérité dans le présent peut  être tenu plus tard pour une erreur.
 
16) La "pierre de touche" de tout ce qui peut être décidé pour un peuple sous forme de loi tient dans la question suivante : "Un peuple accepterait-il de se donner lui-même pareille loi ?" Autrement dit un peuple accepterait-il de se donner librement une loi qui lui impose de croire en une vérité immuable ? Kant répond par la négative, sinon "pour une durée déterminée et courte, dans l'attente d'une loi meilleure, en vue d'introduire un certain ordre." On retrouve ici le souci de Kant de concilier la liberté et l'ordre, mais c'est la liberté qui doit prévaloir. 
 
17) L'autorité législative du monarque ne procède pas de Dieu (monarchie de droit divin), mais du fait que "le monarque rassemble la volonté générale du peuple dans la sienne propre". Le "despotisme éclairée" tient le milieu entre la monarchie de droit divin théorisée par Bossuet et le régime républicain (ou démocratique) dans lequel la souveraineté est détenue par le peuple théorisée par Rousseau dans Le Contrat social.
 
18) Le monarque n'a pas à se mêler des affaires religieuses : "Pourvu qu'il veille à ce que toute amélioration réelle ou supposée se concilie avec l'ordre civil, il peut pour le reste laisser ses sujets faire de leur propre chef ce qu'ils trouvent nécessaire d'accomplir pour le salut de leur âme ; ce n'est pas son affaire, mais il a celle de bien veiller à ce que certains n'empêchent point par la force les autres de travailler à réaliser et à hâter ce salut de toutes leurs forces en leur pouvoir." Kant pose ici les bases de ce que nous appelons aujourd'hui la "laïcité", c'est-à-dire le principe de la séparation de l’Église et de l’État.
 
19 et 20) Kant rejette donc le concept de monarchie absolue de droit divin telle qu'elle fut incarnée en France, au XVIIème siècle par le roi Louis XIV. "César n'est pas au-dessus des grammairiens." : le roi doit faire confiance aux croyants, aux hommes de science, aux philosophes et aux artistes et se garder d'intervenir dans ces domaines dans lesquels, bien que détenteur du pouvoir suprême, il n'est pas plus compétent qu'eux.
 
21) Le despotisme éclairé est un Régime politique dans lequel le souverain se conduit en maître absolu, mais pratique une politique inspirée de la philosophie des Lumières.
 

Emmanuel Kant, Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ? 1004887-Fr%c3%a9d%c3%a9ric_II_le_Grand 
 
Frédéric II le Grand
 
 
Le despotisme éclairé est instauré dans la seconde moitié du XVIIIème siècle., dans plusieurs États européens, en particulier en Prusse par Frédéric II, dans les États autrichiens par Marie-Thérèse et Joseph II, en Russie par Catherine II, en Espagne par Charles III, en Suède par Gustave III.
 
Disciples des philosophes, ces souverains œuvrent, pour le bien de l'État et le bonheur de leurs sujets, dans le sens du progrès et conformément à la pensée des Lumières. Ils améliorent notamment, dans certains pays, le sort des paysans (suppression de la servitude personnelle et de la corvée), accordent ou respectent la liberté de culte, s'efforcent d'assurer une justice équitable, abolissent la torture, favorisent l'essor économique, développent l'instruction, encouragent les arts et les recherches scientifiques.
 
Esprits éclairés, ces monarques se conduisent en despotes : instigateurs d'un absolutisme légitimé par la raison, ils renforcent la puissance de l'État centralisé en brisant les privilèges des corps intermédiaires (clergé, noblesse, corps provinciaux, parlements, diètes, municipalités, corporations, etc.) et négligent les particularismes nationaux.
 
Leur œuvre d'unification et de centralisation se heurte parfois à de vives résistances : ainsi Joseph II, qui représente le type accompli du despote éclairé, doit-il abroger la plupart de ses réformes à la veille de sa mort. Mais, dans les États autrichiens comme dans plusieurs pays où il est instauré, le despotisme éclairé aboutit à d'incontestables progrès économiques et sociaux. (source : encyclopédie en ligne Larousse)
 
22) La liberté religieuse qui constitue pour Kant un souci fondamental est compatible, selon lui, avec la "durée publique" et "l'unité de la chose commune", autrement dit on ne doit pas fonder l'ordre social sur la religion ; il ne doit pas y avoir de "religion d'Etat".
 
23) Outre la religion, les autres domaines dans lesquels les hommes peuvent et doivent exercer leur liberté de jugement sont les arts et les sciences. Le monarque doit encore moins intervenir dans ces deux domaines que dans celui de la religion, sous peine de se "déshonorer". La liberté de jugement peut même s'étendre au domaine de la législation de l’État.
 
"Seul celui qui, éclairé lui-même, ne redoute par l'ombre (les fantômes), tout en ayant sous la main une armée nombreuses et disciplinée pour garantir la tranquillité publique, peut dire ce qu'un État libre ne peut oser : "Raisonnez tant que vous voudrez et sur tous les sujets qu'il vous plaira, mais obéissez !" L'allusion à "l'armée nombreuse et disciplinée" permet de comprendre qu'il s'agit évidemment de Frédéric II de Prusse, le type accompli du "despote éclairé".
 
24) "Presque tout est paradoxal dans l'ordre social considéré dans son ensemble : un degré supérieur de liberté civile paraît avantageux à la liberté d'esprit du peuple et lui impose néanmoins des limites infranchissables."
 
"Raisonnez tant que vous voudrez et sur tous les sujets qu'il vous plaira, mais obéissez !" : la liberté d'esprit du peuple a pour limite le devoir d'obéir aux lois promulguées par le "despote éclairé".
 
Le paradoxe est condensé dans cet oxymore, puisque c'est le despotisme : la limitation de la liberté extérieure, le devoir d'obéir aux lois raisonnables promulgués par le monarque "rassemblant la volonté générale du peuple dans la sienne propre" qui permet la liberté de pensée en préservant l'ordre social.
 
La possibilité de penser librement développe le germe de la pensée libre et agit peu à peu sur l'aptitude du peuple à se comporter librement. A partir de ce moment, l'homme devient un peu plus qu'un rouage de la machine sociale et le gouvernement trouve plus profitable de le traiter selon la dignité qu'il mérite.
 
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