Voir le sujet précédentAller en basVoir le sujet suivant
Maieu
Maieu
Habitué du forum

L'ultime révolution, ou réflexions sur le temps présent... Empty L'ultime révolution, ou réflexions sur le temps présent...

par Maieu Mar 14 Fév - 9:41
Jean-Pierre Peyrard















La révolution ultime

--


















Hier, aujourd’hui, demain…

- I -

Les contes pour enfants (Il était une fois…Il y avait…) sont écrits à l’imparfait, temps du passé des mythes et des fantasmes permanents.
L’indignation s’exprime au présent : La paix maintenant !... Non aux licenciements !... Dégage !...
Quant aux lendemains qui chantent, ils se conjuguent au futur, proche ou lointain : Un jour, un jour viendra, couleur d’orange (Aragon), Le monde va changer de base (L’internationale).

- II -

Aujourd’hui, les rois et les reines, les princes et les princesses sont toujours en première page des magazines d’évasion. Les panoplies de princesses sont toujours fabriquées pour les petites filles, comme celles de pompiers pour les petits garçons.
Il n’existe pas de panoplie de Président de la République.
Comme l’indignation, la République vit et se conjugue au présent.
Même s’il se nomme Charles de Gaulle, le Président de la République Française ne sera jamais dans un Il était une fois…
Oublions Valéry Giscard d’Estaing élu en 1974, qui s’afficha en pull, joua de l’accordéon, prit un petit-déjeuner élyséen avec des éboueurs, s’invita à dîner chez des particuliers et offrit des soirées-causeries au coin du feu.
Considérons plutôt Nicolas Sarkozy élu en 2007 après avoir sollicité les voix de ceux qui se lèvent tôt, recevant ses amis au Fouquet’s, s’embarquant pour une croisière sur un yacht privé, gravissant quatre à quatre les marches de l’Elysée en tee-shirt mouillé de transpiration et short révélant cuisses et mollets musculeux, confiant aux médias après le départ de la première dame qu’avec la seconde c’était « du sérieux », jetant un « Casse-toi, pauvre con ! » à celui qui refusait de lui serrer la main, etc.
Certains disent que ce sont des fautes irrémédiables parce qu’elles sont une atteinte au prestige de la fonction. On remarquera cependant que les promesses hurlées et fortement médiatisées du candidat Sarkozy de débarrasser les banlieues de la « racaille » au « Kärcher » n’ont pas empêché son élection, en toute connaissance de cause.
Le palais de l’Elysée n’est pas celui des rois des contes. La démagogie fait partie des meubles. Ce qui est nouveau, c’est sa manifestation sous sa forme la moins raffinée, au premier plan. La vulgarité et la grossièreté, jusque-là renfermées dans les arrière-salles invisibles, ne sont pas – ou plus – électoralement rédhibitoires.

- III -

Si elle s’exprime au présent, l’indignation n’a de sens que tournée vers un futur. L’expression de la colère ne suffit pas. Sauf à n’être que l’expression de la bonne conscience ou de l’hypocrisie, qui sont sœurs jumelles, l’indignation vise en effet à faire disparaître ce qui la provoque et contre quoi elle se manifeste. Reste la question des moyens pour y parvenir : comment empêcher les licenciements, comment parvenir à faire cesser la guerre entre Israël et les Palestiniens, comment se débarrasser des dictateurs ?

- IV -

Révolution a disparu du discours politique dans les démocraties occidentales. Le parti communiste français dont la raison d’être fut la révolution prolétarienne n’est plus désormais qu’une survivance aléatoire d’une époque révolue.
Le constat des injustices socio-économiques et la nécessité de les réduire sont devenus l’objet d’un consensus politique. S’il fut un temps où, s’appuyant sur la religion, les privilégiés contestaient l’aspiration à l’égalité des droits au nom d’une prétendue inégalité naturelle voulue par la divine Providence et ses desseins impénétrables, aucun parti aujourd’hui n’affirme plus que tout est figé pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et les partis conservateurs élaborent eux aussi des programmes visant à établir plus de justice et d’égalité. Les calculs politiciens et la démagogie n’en sont évidemment pas absents, mais le discours a changé, ce qui n’est pas sans incidence sur la conscience collective.
Jusqu’à l’implosion du monde soviétique, l’hypothèse d’un système de rechange radical était soutenable. L’existence des « républiques socialistes » et des « démocraties populaires » signifiait que le système capitaliste n’était pas le seul imaginable pour les sociétés humaines. Même détestées, même honnies, elles créaient du moins un relief dont certains pensaient qu’il était modulable.
En s’écroulant, les murs qui étaient censés les protéger ont fait apparaître un horizon infini, désespérant de platitude et d’uniformité.
L’humanité est-elle irrémédiablement condamnée à vivre dans un système fondé sur la loi de l’offre et de la demande, la spéculation multiforme, un système dont la valeur première réelle est l’argent et l’idéal la richesse ?
Si les luttes sociales séculaires ont réussi à amender la loi de la jungle, si les garde-fous législatifs sont nombreux, si les dégâts sont relativement moindres qu’à l’époque où l’exploitation du travail n’était pas contrôlée, le principe de fonctionnement n’a pas changé.
D’où le risque de voir s’émousser la capacité d’indignation.
Car s’il n’y a pas d’alternative à ce qui la suscite et si tous les hommes sont naturellement mus par les mêmes ressorts, à quoi bon s’indigner ? Qui s’indigne du saut du tigre sur le dos de la gazelle ? Qui se révolte contre le tsunami ?
Ce qui a été revendiqué dans les révolutions de Tunisie, d’Egypte et de Libye contre les régimes dictatoriaux, c’est le droit à la liberté d’expression, à la démocratie élective, non l’instauration d’un nouveau système économique.
Mais chez nous, maintenant, en France ?

- V -

En 2007, Nicolas Sarkozy, candidat d’une droite décomplexée, a réussi à faire croire à certains que pour gagner plus, il fallait travailler plus.
Ils ont applaudi, en oubliant que, sans remonter au temps des serfs ni même au dix-neuvième siècle, les ouvriers travaillaient quarante-sept heures par semaine dans les années 1950-1960, et gagnaient moins que ceux qui aujourd’hui travaillent trente-cinq heures. Mais il est facile d’énoncer comme une évidence que plus vaut mieux que moins et qu’il ne peut que produire plus. La démagogie excelle dans les affirmations d’indiscutables vérités colorées d’arithmétique primaire et appuyées sur le bon sens populaire dont les proverbes sont d’édifiants exemples idéologiques.
L’objectif du slogan imaginé par les conseillers en communication de Nicolas Sarkozy était double :
- d’abord, chercher à donner au travail une valeur morale, laissant entendre que la solution passe par le raisonnement (implicite) logique suivant : si le chômage existe, c’est parce qu’on (la gauche) méprise le travail (la loi des trente-cinq heures), il suffit donc de le réhabiliter pour retrouver le plein emploi. En d’autres termes, les causes du chômage sont idéologiques. On le voit, c’est très simple.
Ceux qui pensent que « tout fout le camp » entendirent donc avec soulagement et plaisir un candidat de droite désinhibé affirmer avec une conviction quasi-religieuse que travailler n’est pas un gros mot, qu’il suffit de vouloir pour pouvoir, que lui voulait beaucoup, donc il était puissant comme un dieu et on allait voir ce qu’on allait voir. En d’autres temps, certains applaudirent à la réhabilitation simultanée de la famille et de la patrie.
- ensuite, le candidat promettait d’être le président du pouvoir d’achat ; il était donc évident que l’homme capable de transmuter la République Française en Pouvoir d’Achat – comme les alchimistes le plomb en or – disposait d’un moyen infaillible pour fournir plus d’argent et plus de travail… à ceux qui en avaient déjà. Les autres, ceux qui n’en avaient pas ou pas beaucoup, les précaires, les chômeurs, étaient renvoyés au statut de fainéants et d’assistés honteux qui se lèvent tard.
Cinq ans ont passé. Le chômage n’a jamais été aussi élevé et le niveau du pouvoir d’achat donne une image exacte de celui qui avait ainsi réduit la fonction présidentielle à une dimension consumériste.
Oui, mais si le bilan est mauvais, c’est, disent ses partisans, à cause de la crise qui, comme on le sait, n’est pas française, mais européenne et mondiale.


- VI -

Et c’est vrai : la crise n’est pas essentiellement la conséquence d’une mauvaise gestion française. Ni européenne, ni mondiale. Elle n’est la conséquence de rien. Elle est un constituant pathologique, une partie intégrante du système.
L’étonnant n’est pas qu’il y ait une crise, mais qu’on s’en étonne. S’étonner est une chose, protester en est une autre.
Le besoin effréné d’accumuler l’argent par tous les moyens, spéculatifs notamment, ne peut que provoquer des crises financières cycliques qui provoquent à leur tour des crises économiques et sociales. La « pyramide de Ponzi », système d’escroquerie financière mise au point aux USA dans les années 1920, a été récemment réutilisée par le financier Madoff. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil de l’escroquerie. Par ailleurs, les organismes américains qui ont imaginé les subprimes et les montages associés l’ont fait en toute connaissance de cause : ils prenaient des risques proportionnés aux bénéficies considérables qu’ils allaient réaliser en prêtant de l’argent à des emprunteurs fragiles. La crise aiguë qui a suivi n’en est pas la conséquence, mais le corollaire.
Au passage, on remarquera que pour que les escroqueries financières (spéculatives) fonctionnent, il est nécessaire que beaucoup de gens disposant de moyens financiers importants acceptent de confier leur argent à celui qui leur promet d’invraisemblables rendements. En d’autres termes, les Ponzi et Madoff ne créent aucun besoin, ils se contentent d’exploiter un terreau fertile en attente d’un enrichissement qui ferme les yeux sur les moyens choisis. En ce sens, ceux qui sont « victimes » des escrocs financiers devraient commencer par se demander s’ils porteraient plainte si, comme les tous premiers souscripteurs, ils avaient touché les intérêts promis. Demain, d’autres escrocs se manifesteront qui utiliseront des moyens analogues, revus et corrigés.
- VII -

Naguère, pour résoudre les crises mondiales, on disposait d’un moyen radical : la guerre.
On préparait les esprits en expliquant que la guerre est juste, sainte, formatrice, on forgeait des slogans pour convaincre qu’on allait tuer et se faire tuer pour « la bonne cause » et le meurtrier pouvait alors être appelé héros. On tuait donc en masse. En même temps, on détruisait. Tout ne monde ne s’appauvrissait pas dans ces sombres périodes où chaque camp invoquait le droit, la justice, un dieu. Certains s’enrichissaient même beaucoup, en particulier les fabricants et marchands d’armes. Ensuite, quand on avait bien tué et bien détruit, on rédigeait un traité en prenant soin de faire en sorte qu’il oblige à une nouvelle guerre quelques années plus tard, on jurait, croix de bois croix de fer, que celle–là serait la dernière, et on reconstruisait jusqu’à la prochaine crise et la prochaine guerre.
Aujourd’hui, la guerre continue à tuer et à enrichir un peu partout dans le monde ; si elle n’est plus une solution, notamment en Europe, ce n’est pas pour des raisons humanitaires ou morales, c’est parce que l’économie fonctionne désormais par blocs. L’Europe est au monde ce que la France ou l’Allemagne étaient à l’Europe au XIXème et au début du XXème siècles, et les Etats européens ont réussi à inscrire cette réalité économique nouvelle dans des traités. D’où Maastricht et la création de l’euro.
Si, par hypothèse, la crise faisait éclater le bloc, par exemple en détruisant la monnaie unique, il n’est pas certain que les vieux démons ne ressurgiraient pas et qu’on ne trouverait pas dans les refoulés collectifs de quoi alimenter et justifier des « règlements de comptes » sanglants.

- VIII -

La solution passerait-elle aujourd’hui, par une « gouvernance » politique européenne, comme le préconisent ceux qui dénoncent ou déplorent ce qui n’a été jusqu’à présent qu’accords économiques et financiers ?
Pour savoir si cette gouvernance pourrait être réelle ou si elle ne serait qu’un simple habillage destiné à donner le change, il faut se demander dans quelle mesure le politique peut ou non diriger l’économique.
Les formules hautaines de Charles de Gaulle « L’intendance suivra », « La politique ne se décide pas à la corbeille », ou encore, celle, plus triviale, d’Edith Cresson – première femme à avoir été nommée Premier Ministre en France – « La bourse ? Rien à cirer ! » nous rappellent la vanité de telles prétentions, si sincères qu’elles aient pu être.
Si, dans le système fondé sur la croissance et la consommation, ce n’était pas l’économique qui commandait, que pourrait-ce être ?
Les valeurs républicaines : liberté, égalité, fraternité ? Mais de quel poids pèsent-elles dans les décisions politiques soumises aux balances de comptes, au PIB, à la dette souveraine, au taux de croissance, aux agences de notation, etc. ?
Les économistes, entre autres, qui invoquent une gouvernance politique européenne pour éviter les crises, laissent croire que la loi du marché (fondamentalement spéculative) pourrait être soumise aux décisions politiques et non plus imposée par ceux qui, à la bourse ou ailleurs, font monter ou descendre l’indice du CAC 40, du Dow Jones du Nasdaq, du Nikkei… Mais quand on constate l’impuissance des gouvernements à empêcher – pour autant qu’ils le veuillent – sur leurs propres territoires les fermetures d’entreprises ou les délocalisations, à contrôler la spéculation, les fuites de capitaux, comment accorder quelque crédit à cette invocation supranationale ?
Au regard des profits des grands groupes industriels et financiers internationaux, des coups réalisés par les traders, des stock-options, des paradis fiscaux etc., que vaut la très grande et grave indignation de ceux qui se proposent de moraliser le capitalisme ?
On entend dire à nouveau qu’il faut « acheter français » ou « produire français ». Avec quel uranium français pour les centrales nucléaires ? Quels métaux rares français pour les voitures, les téléphones, les avions ? Quel gaz français, quel pétrole français pour le chauffage et l’énergie, etc. ? Et que se passe-t-il si chaque pays brandit la même banderole plus ou moins colorée de nationalisme ?

- IX -

Dans le cercle du système, le politique peut-il s’affranchir des contraintes des marchés et quelles sont ses marges de manœuvre ? En d’autres termes, une politique de gauche visant à atténuer les effets sociaux de la crise – en promouvant plus de justice fiscale notamment – et à relancer la croissance peut-elle être une réponse suffisante ? L’annonce d’une meilleure gestion d’un système perpétuellement en crises suffit-elle susciter l’enthousiasme et l’adhésion ?
Le développement de l’abstention indique que non. Même si elle a des explications diverses, elle signifie globalement, chez ceux qui estiment inutile de voter, la conviction plus ou moins argumentée de l’impuissance du citoyen et du politique.
Quant aux votes extrêmes, ils sont l’expression d’un rejet identique pour des objectifs opposés.
Celui d’extrême droite témoigne d’une indignation hargneuse et brutale : les politiques sont « tous pareils, tous pourris », ils s’entendent comme larrons en foire pour brader la France à « l’étranger » et à la finance internationale. Il faut donc renverser la République et désigner des chefs purs, vierges et désintéressés, animés du saint et noble idéal de Jeanne d’Arc.
Quant au vote d’extrême gauche il est l’expression d’une indignation à la fois généreuse et violente contre un système économique cynique qui fait de l’argent la valeur première et qui exploite l’homme et son travail. En même temps, les partis d’extrême gauche refusent de voir ou de dire que l’utopie (fondée sur l’immanence) révolutionnaire prolétarienne était en réalité un mythe (fondé sur la transcendance). Ce n’est pas un hasard si le NPA, né de la Ligue Communiste Révolutionnaire a défini de manière purement négative son identité : il n’est pas « pour » quelque chose, il est seulement « anti » (capitaliste). L’outrance des discours de Jean-Luc Mélenchon, candidat commun du Parti de Gauche et du Parti Communiste pour l’élection de 2012, est celle des désespérés qui veulent se convaincre et convaincre qu’il ne faut pas désespérer.
Le mode de fonctionnement de notre société sans futur autre, est insupportable, et l’indignation au présent ne suffit pas.




La révolution ultime

- I -

Le conflit israélo-palestinien se distingue de tous les autres par sa durée. Il a commencé de manière structurée en 1948 et personne ne sait quand il cessera.
Comment comprendre cette guerre de plus de soixante ans qui n’en finit pas ?
Toutes les explications historiques, politiques, économiques et géostratégiques se heurtent à ce fait têtu et apparemment incompréhensible : comment deux peuples peuvent-ils accepter de continuer à survivre ainsi dans la violence, l’insécurité, la haine, le deuil, sans parler des incroyables difficultés économiques et sociales qui en sont les corollaires ?
Accepter, oui, parce que, sauf à considérer que tout leur échappe, il faut bien admettre que cette situation est le résultat d’un choix de l’un et de l’autre.
La question du choix.
Si nous nous reconnaissons à nous-mêmes une liberté relative, nous reconnaissons en même temps que nous choisissons ce que nous vivons. Sans mésestimer les déterminismes, le déroulement de notre vie n’est pas le fait du hasard ou d’une destinée écrite à l’avance. Nous ne cessons pas de prendre des décisions. Pas forcément pour les grands schémas, les perspectives lointaines, les buts ultimes, mais à chaque carrefour, à chaque intersection de notre vie, des décisions intermédiaires dont nous savons, même si nous ne voulons pas nous l’avouer, qu’elles déterminent d’autres décisions à venir, et ainsi de suite. Leur somme définit notre avenir.
Les sociétés fonctionnent comme les individus qui les créent et les constituent. Elles aussi sont confrontées à des contradictions et des ambivalences, elles aussi accumulent des sommes de décisions.
Les Israéliens sont, pour une part, les descendants et les héritiers de ceux qui, depuis des siècles, ont subi les persécutions les plus constantes. Les Juifs ont partout été désignés comme des boucs émissaires ; ils ont été victimes de pogroms, enfermés dans des ghettos, exterminés en masse dans les camps nazis.
Toute analyse faite, la manière dont ils se conduisent aujourd’hui avec les Palestiniens les fait passer du statut de victime historique à celui de bourreau : disproportion des forces, loi écrasante du plus puissant, affranchissement du droit et des résolutions de l’ONU… Aucun individu, aucun peuple ne peut accepter de vivre dans les conditions d’humiliation et de précarité qu’ils imposent aux Palestiniens, et ce traitement contribue à rendre aléatoire leur propre existence.
De leur côté, les Palestiniens, ont permis aux thèses extrémistes de se développer jusqu’au triomphe du Hamas dans la bande de Gaza, et ont compromis le dialogue susceptible de parvenir à un accord.
En d’autres termes, chacun des deux peuples produit contre lui-même des forces hostiles qui l’empêchent de parvenir à une coexistence pacifique d’abord avec lui-même. Comme s’il lui était interdit de vivre.
Les deux scénarios s’interpénètrent, les causes des uns deviennent les conséquences des autres et réciproquement, jusqu’à l’absurde.
Pour le moment, les contradictions propres à chacun des peuples sont bloquées dans des antagonismes d’égale puissance et rien ne peut bouger.
L’écrivain israélien Amos Oz, militant pour la paix, a écrit il y a quelques années un texte intitulé : Aidez-nous à divorcer ! Le titre de cet appel à l’aide est significatif de l’aberration dont je parle : quand les deux peuples ont-ils été mariés ?
Bien loin d’un divorce sans objet dont la formulation à l’apparence d’une lucidité courageuse et pathétique, c’est en premier lieu d’une conciliation singulière, qu’il s’agit : une conciliation avec soi-même.
A l’exception d’Itzhak Rabin – assassiné par un extrémiste israélien – les Israéliens ont élu des hommes et des femmes politiques qui pérennisent et étendent le conflit. Aujourd’hui, Benjamin Netanyahou continue la construction du mur d’un effarant ghetto commencé par Ariel Sharon et il étend les colonies sans être le moins du monde freiné par les résolutions de l’ONU. Comme si Israël était condamné à survivre ainsi dans la menace permanente et le risque de perdre sa propre vie. Comme s’il ne pouvait se défaire d’un scénario de malédiction et de mort.
Il est probable que la résolution de ce conflit s’inscrit dans une conciliation d’une autre ampleur.

- II -

L’indignation est nécessairement dirigée contre un objet qui n’est pas soi, un autre. L’appel de Stéphane Hessel – « Indignez-vous ! » – se réfère à la guerre 1939-1945 et au programme du Conseil National de la Résistance. Il appelle à s’indigner aujourd’hui, comme il s’était indigné à cette époque avec ceux qui ne s’étaient pas résignés. Mais si l’objet – l’autre – était alors clairement défini et repérable – l’occupant nazi et ses complices –, qui est-il aujourd’hui en Europe du début du XXIème siècle? Où repérer, où identifier un objet d’une importance égale à celui qui suscita la Résistance ? Un objet si redoutable et puissant qu’il mette en jeu la vie même ?
Le système capitaliste lui-même ?
Personne n’a de système global de rechange à proposer et toutes les expériences tentées pour instaurer des rapports fondés sur autre chose que la concurrence et la compétition économiques ont échoué. Or, quels qu’aient été leurs dérives et leurs crimes, c’est pour la libération de l’homme qu’avaient été entreprises les révolutions du XXème siècle.
Les agressions contre l’environnement ?
Si le diagnostic d’un grave danger pour la survie des habitants de la planète est communément admis, il n’y a pas de consensus sur les moyens ni sur un calendrier parce que les pollutions de tous ordres sont en rapport étroit avec le développement de l’économie de marché, et il n’est pas possible de réduire l’une sans toucher à l’autre. C’est là que se situe la limite de la politique des Verts.
L’indignation sans objet suffisamment défini et sans solution de rechange reste donc un simple cri. Un cri salutaire qui tord le cou au fatalisme et à la résignation, certes, mais un cri qui meurt dès qu’on l’a poussé.


- III -

Le conflit israélo-palestinien, en tant que représentation d’un scénario tragique imposé et subi, peut être regardé comme la métaphore du système capitaliste bloqué, dans lequel sont lancées des appels à une indignation sans futur qui ne peut que conduire dans une impasse désespérante.
Le mouvement des indignés, pour nécessaire et salutaire qu’il soit, est condamné à se refermer sur lui-même parce qu’il est le produit d’un système clos dans lequel il tourne.
La Résistance se battait contre le système nazi qu’elle visait à renverser pour rétablir la République et la Démocratie. Une lutte de la vie contre le cancer social le pire qu’on puisse imaginer.
Mais le système capitaliste tel qu’il fonctionne en occident et dont les dérives suscitent l’indignation est républicain et démocratique.
La réflexion pour la survie des habitants de la planète est un luxe dont disposent les sociétés occidentales développées dans lesquelles les luttes ne sont pas d’abord vitales pour le plus grand nombre, et où les problèmes de consommation se réduisent le plus souvent au renouvellement des objets pour la hausse du taux de croissance.
Un gouvernement de gauche de type socialiste ne peut pas gouverner autrement que dans le cadre de la loi des marchés. Les modifications qu’il apportera, les changements auxquels il procèdera ne pourront être réalisés qu’à l’intérieur du système et ne toucheront évidemment pas le cœur du mécanisme.
« Nous avons tout essayé ! » avait dit François Mitterrand constatant avec amertume la hausse inexorable du chômage, et Lionel Jospin, interpellé sur le chômage et les licenciements, avait déclaré que l’état ne pouvait intervenir dans chaque entreprise.

- IV -

Au-delà de l’indignation, il faut promouvoir la seule révolution encore jamais tentée. La révolution ultime, même si elle peut sembler chimérique.
Cette révolution, l’humanité en rêve depuis longtemps, sinon toujours, et faute de s’en donner les moyens parce qu’elle en a peur, elle s’est contentée de construire les leurres que sont les religions en s’imaginant résoudre ce qui la hante et la traumatise.
Tous ceux qui ont tenté de prendre un peu de distance avec le monde «tel qu’il est » ou « tel qu’il va » se sont interrogés sur le mode de fonctionnement des sociétés humaines, ses ressorts les plus importants, les mots les plus significatifs de la condition humaine.
Ainsi travail, l’un des plus importants.
L’histoire étymologique et sociale de ce mot est liée à la souffrance.
Le caractère pénible des activités humaines est tel qu’il a fait de ce mot un concept- contenant alors qu’il n’est qu’un concept-contenu. Il est ce qu’on appelle une synecdoque, figure de style qui consiste notamment à désigner le tout par la partie. Le travail n’est en réalité qu’un élément d’une activité, non l’activité elle-même : ainsi, le travail d’une femme qui accouche concerne le moment douloureux qui précède l’expulsion et non les neuf mois de la gestation.
Cette confusion contenu/contenant n’est évidemment pas sans signification : on voit bien qui a intérêt à persuader que « travail » est un concept enfermant toutes les activités humaines, un concept noble et grand en-dehors duquel il n’est point de salut. Les nazis l’avaient bien compris qui avaient inscrit à l’entrée du camp d’extermination d’Auschwitz « Arbeit macht frei » : le travail rend libre.
Pourquoi faut-il qu’un être humain passe la plus grande partie de son temps à « travailler »? Pour « gagner sa vie », répondra-t-on. « A la sueur de son front », ajoute la Bible qui, comme les textes religieux en général, est une illustration des aliénations dont souffre l’homme et dont la sacralisation est sans doute l’aliénation majeure.
Mais le travail est-il aussi indispensable et salutaire à l’être humain que la souffrance à la femme qui accouche, comme on l’a si longtemps cru et affirmé ?
La vie humaine n’est-elle pas concevable autrement que ce qu’elle est aujourd’hui, à savoir essentiellement occupée et préoccupée par le travail jusqu’à l’aube de la vieillesse, quand elle y parvient ?
Seulement, imaginer les corollaires d’une telle hypothèse, c’est apparemment ouvrir un abîme d’impossible : puisque, à l’exception des vies marginales, la vie tout entière est précisément organisée autour du travail socio-économique, il faut immédiatement refermer le livre des rêves chimériques pour reprendre le chemin du travail. Ne sommes-nous pas condamnés à vivre dans une « vallée de larmes » ?
On remarquera cependant le caractère ambivalent des expériences de vie qui tentent tant bien que mal de s’affranchir du travail en construisant des succédanés ; la claustration monacale, la vie solitaire des ermites, les expériences communautaires, les sectes, sont des objets fascinants précisément parce qu’ils sont l’exception. Qu’ils attirent ou qu’ils repoussent, ils font rêver malgré les dysfonctionnements qui en révèlent l’inadéquation.
Le travail, tel qu’il est conçu et vécu aujourd’hui est, dans la plupart des cas, une aliénation.
Combien de ceux qui travaillent se lèvent le matin en sautant de joie à l’idée d’aller travailler ? Combien ont choisi le métier qu’ils exercent ? Combien en éprouvent du plaisir ? Combien parviennent à vivre correctement avec le salaire qu’ils gagnent ? Quels sont les textes, littéraires ou non, quels sont les films, les pièces de théâtre, traitant du travail social, qui en présentent une image positive, valorisante pour l’homme ?
Les apologies qui en sont faites concernent en réalité les moyens d’existence qu’il est censé procurer, non le travail lui-même.

- V -

Alors, de deux choses, l’une :
- ou bien l’on pense qu’un autre type de société humaine est impossible et on se résout à l’expression d’indignations, de manifestations, voire d’émeutes cycliques contre les ratés inhérents au système. Indignations nécessaires à l’individu qu’elles sauvent de la désespérance, mais frustrantes à terme, pour lui et pour la collectivité, parce qu’elles se heurtent au mur d’enceinte d’un système indépassable, comme celui d’une prison.
- ou bien l’on considère que le désir d’une vie autre, manifesté depuis la nuit des temps et sous des formes diverses, touche à un composant permanent de l’espèce humaine, et que le rapport que nous avons avec lui, n’est pas plus irrémédiablement figé que celui de l’accouchement avec la souffrance, mais, comme lui, modifiable.
Si l’on admet comme vraisemblable que l’organisation de nos sociétés découle de ce rapport que nous construisons avec la conscience de notre fin, la révolution ultime vise donc la modification de ce rapport.
En résumé : on envoie les enfants dans les écoles pour qu’ils acquièrent des connaissances qui leur permettront d’exercer une profession pour travailler pendant les trois quarts de leur existence. Le sens de ce travail, directement productif ou non, et dont l’obtention est souvent aléatoire, est défini, sous-tendu par ce qu’on appelle la croissance, la production d’objets qu’il faut acheter pour accroître la richesse collective qui demande toujours plus de production, toujours plus d’objets, toujours plus de consommation et ainsi de suite. Les hommes sont appelés consommateurs et leur consommation est définie par des critères économiques : dans le cas général, ce n’est pas le besoin qui crée l’objet, mais l’objet qui crée le besoin. Il suffit de pousser la porte d’un supermarché pour s’en convaincre.
L’acquisition de l’objet, dans bien des cas, vaut par elle-même et non pour l’objet en tant que tel. L’acte d’achat, d’accumulation est justifié par le système qui se nourrit de ce cycle production-consommation-production, à l’infini.
Modifier le rapport avec l’acquisition d’objets, donc avec l’objet lui-même, suppose donc que soient examinées les causes de cette pulsion d’acquisition, d’accumulation de biens. En d’autres termes, si ce qu’on appelle la société de consommation existe, c’est parce que ses membres ont besoin d’acquérir des objets et c’est ce besoin qui génère le système qui repose sur l’équation avoir = être, et qui assure que pour être il faut avoir, que plus on a, plus on est et que l’idéal absolu est de travailler plus pour gagner plus pour consommer plus. Ce système produit en même temps les religions qui fonctionnent comme des soupapes de sécurité en assurant aux plus démunis que la vraie vie est dans l’autre monde.
Que se passerait-il si l’on parvenait à modifier ce besoin jamais satisfait d’acquérir et de posséder des objets ?
Poussons encore la porte du supermarché. Que reste-t-il si l’on élimine ce qui est simple répétition ? Ce qui fait double emploi ? Que ce soit dans les aliments, les vêtements, les appareils ménagers etc. ?
Entre la peau de bête de l’homme des cavernes et l’infini des rayons de vêtements, où est la mesure ? Entre le lavoir de nos aïeules et les dizaines de lave-linge ? Entre le carré de chocolat des anciens goûters des enfants et les tonnes de friandises ?
On peut multiplier les exemples.
L’objet appelle l’objet comme le sucre appelle le sucre pour des compensations bien connues.
Ou bien l’on s’accommode de ce système et c’est en toute connaissance de cause que l’on crie son indignation.
Ou bien l’on dit non : non, la vie humaine n’est pas réductible à ce schéma.
La rupture décisive suppose une modification radicale du rapport avec la conscience que nous avons de notre mort et que nous transmettons à nos enfants comme un héritage inévitable qu’ils transmettront à leur tour jusqu’à la fin des temps.
S’il existe une révolution décisive, ultime, c’est celle qui libérera l’homme de ses peurs fondamentales. Non par la croyance qui l’enfonce davantage dans ses aliénations, mais par le savoir. Le savoir jusqu’à l’extrémité du possible, en d’autres termes, jusqu’à la mort incluse, la mort telle qu’elle est, dont notre savoir sur ce qu’elle est exclut les questions de l’après qui n’existe que par nos peurs.
Les conséquences d’une telle révolution sont inimaginables parce que nous sommes conçus, élevés et instruits dans cette croyance absolue qu’il est impossible qu’il en soit autrement. Comme des esclaves antiques condamnés à ne vivre qu’entre eux, ignorant qu’il existe des hommes libres.
- VI -

Cette révolution qui exclut toute transcendance n’est donc pas un mythe, elle est une utopie.
Rien n’est plus faux que de dire, comme le prétendent les religions, que l’homme aspire par nature à une vérité transcendante. Cette assertion n’est que la justification dogmatique d’une peur et non le remède qu’elle prétend vouloir apporter.
C’est parce que l’homme a peur de sa mort qu’il imagine une transcendance qui renforce cette peur et le conduit à organiser des religions dont la mission est de persuader qu’il existe des dieux, qu’il y a une vie après la mort, un paradis, un enfer, etc.
Démythifier la transcendance, remettre l’homme debout sur la terre et dans l’univers dont il n’est qu’un élément ni plus ni moins important qu’un autre, c’est commencer à le libérer de cette peur fondamentale.
L’utopie est un moteur, non un objectif à atteindre dans le cadre d’un plan quinquennal.
Elle n’est pas non plus une démarche psychologique, pas plus que n’est psychologique la démythification de la terre fixe et plate au centre d’un univers créé par une quelconque divinité.
La mort est un réel d’autant plus pénible et difficile à regarder que nous sommes formés à l’ignorer et à regarder les conséquences de cette ignorance comme inhérente à la nature humaine : si l’homme construit ce type de système fondé sur le travail et son exploitation, sur l’enrichissement à tout prix, c’est dans sa nature, on n’y peut rien, on le sait, c’est ainsi, comme il était au commencement, comme il est maintenant et pour les siècles des siècles…
Refuser ce discours fataliste, c’est entrer dans un inconnu qui n’a certes pas sa place dans le discours électoral d’aujourd’hui, dont tout le monde, ou presque, reconnaît l’indigence et la platitude.
De Platon à Deleuze en passant par Spinoza, les hommes qu’on appelle philosophes, considérés comme des références de la pensée, ont posé ce problème de la modification de notre rapport avec la conscience que nous avons de notre mort.
Même s’ils en ont des approches différentes, ils sont d’accord pour dire que c’est dans l’exercice de notre pensée sous-tendue par notre raison que se trouvent les prémisses de notre liberté.
On peut tergiverser, ergoter, recourir à l’ironie, à la dénégation, au rire, mais le réel du discours de notre conscience est têtu. Et c’est lui qui alimente nos angoisses.
Faire du discours individuel secret et souvent traumatisant – que chacun se tient inévitablement sur sa propre fin – un discours collectif rationnel apaisant, tel est l’enjeu.
La révolution ultime. Sans doute la dernière utopie.
Voir le sujet précédentRevenir en hautVoir le sujet suivant
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum