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Robin
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Féthi Benslama, La psychanalyse à l'épreuve de l'islam Empty Féthi Benslama, La psychanalyse à l'épreuve de l'islam

par Robin Jeu 15 Jan 2015, 10:07
Si la religion est omniprésente dans la réflexion de Freud, l'islam en est absent. On mesure à ce constat la richesse de la perspective ouverte ici : mettre au jour les refoulements constitutifs de la religion islamique.

Partant de la crise contemporaine de l'islam et de son symptôme le plus visible qu'est l'islamisme, ce livre entreprend d'explorer les origines de l'islam. Pour interpréter cette "césure du sujet de la tradition" qui prend la forme d'un désespoir de masse, Fethi Benslama relit les textes fondateurs gardés par un long règne d'interdit de penser.

L'altérité féminine y apparaît comme la nervure centrale du refoulement propre à l'islam. Face à un dérèglement profond de la relation entre le réel et les formes symboliques que trahissent les extrémismes, l'analyse conduit alors vers des questions demeurées impensées, telle que l'affirmation coranique selon laquelle "Dieu n'est pas père."

"L'actualité permanent de l'islam depuis une quinzaine d'années, explique Fethi Benslama montre (...) par mille signes, la césure du sujet de la tradition et le déchaînement de forces de destruction de la civilisation qui en découlent directement. Il s'agit d'un processus de mutation historique qui exige que soit pensé le passage de l'homme de la psyché de Dieu à celui de la psyché de l'inconscient. C'est ce qui justifie le titre de ce livre : La Psychanalyse à l'épreuve de l'islam. A travers cet intitulé, j'ai voulu nommer une épreuve et une tâche que j'ai reconnues miennes depuis plusieurs années, jalonnées par de nombreux travaux qui se rassemblent ici en une vue d'ensemble. Certes, la proposition inverse : L'islam à l'épreuve de la Psychanalyse, n'aurait pas été inexacte non plus, mais c'est en psychanalyste et au titre de la psychanalyse que je me suis aventuré dans l'islam et que j'ai cherché à élucider certains problèmes de son actualité et de ses origines, afin de les verser dans le savoir psychanalytique universel concernant les rapports entre le psychisme et la civilisation..."

Plan de l'ouvrage :

Remerciements - Prologue

Chapitre I : Le tourment de l'origine : 1) La transgression - 2) Retour et détours- 3) L'abrogation - 4) Un corps pourrissant - 5) L'auto- immunisation - 6) La césure moderne et le désespoir des masses - 7) Post-scriptum : Après le 11 septembre - Chapitre II : La répudiation originaire - 1) Appropriation et traduction du père - 2) La Genèse selon Agar - 3) Perpétuation de la répudiation

Chapitre III : Destins de l'autre femme : 1) Hypothèse autour d'un désaveu - 2) La lueur - 3) Le voile - 4) Paroles des Nuits

Chapitre IV : de Lui à Lui : 1) Clinique des Nuits ou les tâches de Shéhérazade - 2) Le sacrifice et l'interprétation - 3) L'enfant peuple
4) Le meurtre fraternel - 5) Lui Lui - 6) L'impossible partage

Epilogue - Index des thèmes et concepts -

Notes de lecture :

L'auteur essaie de comprendre, à la lumière de la théorie psychanalytique, mais aussi de l'Histoire la tentation extrémiste de l'islam ; il pense que la pulsion de mort qui est à l’œuvre dans l'extrémisme, indissociablement dirigée contre l'Autre et contre soi-même et qui culmine dans le terrorisme est lié à des dérèglements symboliques propres à l'islam, quant à la question de l'origine, en particulier au rapport de rivalité avec le judaïsme et au complexe de postériorité, au verrouillage herméneutique du Coran, à l'angoisse face à la sexualité féminine fantasmée, à la tension entre tradition et modernité, à l'impossibilité de penser autrement  l'identité qu'en termes religieux et la religion autrement qu'en termes de totalité close et d'écart absolu et d'admettre la nécessité d'une délimitation du religieux (la laïcité) ; enfin et par dessus tout, à la question du Père.

Fethi Benslama donne comme exemple de  dérèglement symbolique l'interdit du meurtre. La relecture coranique du récit du crime archétypal dérive vers un interprétation sacrificielle régressive (Abel a désiré être tué par Caïn pour que Caïn soit puni).

Ce qui est en question, d'une manière générale, c'est le rapport à l'Autre : la peur de l'autre, que ce soit la femme ou "l'occidental" et en fin de compte l'angoisse devant une Transcendance "vertigineuse", incompréhensible et inapaisable, d'un Dieu qui, n'étant pas un Père, est incapable de médiatiser le rapport à l'autre en tant que "frère", la lutte pour la reconnaissance et la quête désespérée d'une impossible plénitude ontologique qui entraîne un mouvement d'oscillation sans fin entre le tout et le rien.

L'ouvrage de Fethi Benslama n'incite pas à penser la "supériorité" d'une religion sur une autre car c'est précisément la pensée de la différAnce discriminante qui met en œuvre la forclusion et la pulsion de mort. Il n'incite pas non plus à évacuer définitivement le problème, comme le fit Freud,  en réduisant le religieux à la névrose obsessionnelle et au transfert de l'imago parentale. Fethi Benslama montre que cette réduction n'est justement pas opérante pour l'islam, dans la mesure où Dieu n'y est  pas considéré comme un "père".

Comme l'a montré Jean-François Mattéi *, l'hypostase de la raison, l'enfermement de l'homme moderne ou "post-moderne" dans l'immanence et la subjectivité, la forclusion du désir et l'idée que rien n'est important, que tout se vaut et qu'il n'existe rien en dehors du "moi", loin de représenter une libération, aboutit à une nouvelle forme de barbarie, la "barbarie intérieure" de la transcendance déviée et rabattue sur les monades sans portes ni fenêtres, les "particules élémentaires" d'une juxtaposition d'individus isolés,  obsédés par la jouissance et par le manque et désormais incapables de constituer une société.

L'une des grandes leçons de la psychanalyse est que l'émergence de la personne passe par l'identification, puis la différenciation. L'identification est problématique dans une société marquée par le relativisme culturel,  l'individualisme et le subjectivisme, mais la différenciation personnalisante l'est tout autant dans une société "théocratique" dans laquelle la dimension de la personne n'est pas prise en compte. (**)

C'est pourtant de la réponse à ce double défi d'une identification sans aliénation (le défi des sociétés marqués par l'influence de l'islam) et d'une différenciation sans perte du lien social (le défi des sociétés occidentales judéo-chrétiennes laïcisées) que dépend notre avenir commun.

( * Jean-François Mattéi, La barbarie intérieure, Essai sur l'immonde moderne,  PUF, Quadrige essais/Débats.)

** Faisant référence au livre de Jean-Luc Nancy Le sens du monde, Fethi Benslama évoque les quatre principaux défis auxquels l'Humanité dans son ensemble est désormais confrontée : la surpopulation, la surconsommation, le sexe, le sida, la drogue et la désinformation.


Psychanalyste, Fethi Benslama enseigne la psychanalyse et la psychopathologie à l'université Paris VII. Il est directeur du Relais de la Cité internationale universitaire de Paris et de la revue Intersignes qu'il a fondée en 1990. Il est l'auteur notamment de deux essais : La Nuit brisée, Ramsay, 1988 et Une fiction troublante, Éditions de l'Aube, 1994. Il a en outre publié de nombreuses études sur la clinique psychanalytique, ainsi que sur l'islam et l'Europe à l'époque contemporaine.
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