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Levincent
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Le délicat problème de la vulgarisation (réflexions à propos de Markus Gabriel) Empty Le délicat problème de la vulgarisation (réflexions à propos de Markus Gabriel)

par Levincent Lun 17 Juil 2017 - 23:48
Je viens de lâcher aux 3/4 le dernier livre de Markus Gabriel, Pourquoi je ne suis pas mon cerveau. Je n'irai pas au bout, car je trouve le livre raté. Raté à deux points de vue. D'une part parce que c'est un livre de vulgarisation, donc destiné à faire découvrir la philosophie de l'esprit au plus grand nombre, et que j'ai bien l'impression qu'un total novice serait bien incapable d'apprendre quoi que ce soit sur la philosophie de l'esprit en lisant l'ouvrage. D'autre part, parce que, lorsqu'on a l'habitude de lire des livres de philosophie, on s'attend à un peu plus de rigueur dans l'argumentation et dans les développements. A mon avis, cette situation résume toute la difficulté qu'il y a à faire de la vulgarisation sur des sujets pointus : comment inculquer à un public non-initié des notions complexes tout en conservant le caractère pointu de ce qu'on tente de présenter ? Autre défi de taille : comment maintenir son exposé intéressant, pour que le lecteur lambda ne soit pas effarouché et poursuive sa lecture jusqu'au bout en en retenant quelque chose et en gagnant l'envie de s'intéresser davantage à la chose ? A mon avis, un bon livre de vulgarisation doit réussir le grand écart entre ces deux exigences.

Justement, le livre précédent de Markus Gabriel Pourquoi le monde n'existe pas était beaucoup mieux réussi de ce point de vue. Le choix de soutenir une thèse a priori paradoxale ("le monde n'existe pas", mais tout en soutenant que tout le reste existe bel et bien) pour présenter les grandes lignes du nouveau réalisme était un pari audacieux que Gabriel était parvenu à tenir. Dans Pourquoi je ne suis pas mon cerveau, l'auteur promet de démontrer en quoi les neurosciences ne peuvent pas se permettre de prétendre se passer de la philosophie pour parler de l'esprit. Sujet très intéressant, d'ailleurs, mais qui se trouve noyé par une foule de termes techniques (matérialisme éliminativiste, computationalisme, neuroconstructivisme, neuroréductionnisme, épiphénoménisme, etc.) brièvement exposés que le lecteur n'a à mon avis pas le temps d'ingurgiter avant de passer au suivant. Il y a une erreur, à mon avis, qui consiste à vouloir introduire de manière exhaustive quelque chose d'aussi vaste que la philosophie de l'esprit en un livre relativement court. Ainsi, les différents points de vue sont abordés de manière superficielle, et parfois peu compréhensible.

De plus, les thèses que Gabriel combat sont réfutées de manière quelque peu cavalière, sans vraiment les exposer dans toute leur complexité, et sans prendre non plus la peine d'étudier les problèmes que sa réfutation serait susceptible de poser. En philosophie, on sait d'expérience que toute "solution" qu'on propose pour un problème ou toute "réfutation" d'une thèse engendre de nouveaux problèmes auxquels il faut faire face. L'exercice de la philosophie réside justement dans cette attitude face aux problèmes, à la façon de résoudre ceux des autres et à assumer, faute de toujours tous les résoudre, les siens. Dans ce livre, Markus Gabriel contredit certaines thèses de manière extrêmement catégorique, et les déclare absurdes sans autre forme de procès que des arguments de deux phrases. J'ai du mal à ne pas voir dans cette attitude une dégradation de ce que doit être la rigueur et la justesse philosophiques. Markus Gabriel a tout à fait le droit de s'opposer aux conceptions "neurocentrées" de la conscience, mais encore cela réclame de bien exposer les arguments dans leur complexité, et d'examiner avec rigueur si la réponse qu'on leur donne résiste suffisamment bien à la critique. La tradition philosophique, c'est la discussion serrée des arguments et un examen soigneux de ceux-ci.

Je ne doute pas que Markus Gabriel ait tout à fait le niveau pour remplir les exigences que je formule ici. Seulement, le problème qui se pose pour lui, c'est qu'en faisant ainsi de la "vraie" philosophie, cela risque de ne plus être de la vulgarisation. Consacrer à chaque argument la place qu'il mérite, c'est tripler l'épaisseur du livre, c'est perdre en légèreté et en confort de lecture. Il risque de devoir demander au lecteur qui ne cherche qu'à se divertir intelligemment de le suivre dans une réflexion ardue qui demandera des efforts et qui le laissera bien souvent perplexe. Le problème de la vulgarisation apparaît donc dans toute sa splendeur.

On pourrait même se demander si la vulgarisation est une chose à faire. Certains (philosophes ou scientifiques) le pensent. Livrer au grand public le produit d'une pensée complexe et difficile serait forcément trahir celle-ci, la déformer par excès de simplification, la fausser en lui donnant une clarté qu'elle n'a pas. Si la pensée demande autant d'efforts pour être maîtrisée, c'est justement parce qu'elle serait par nature réservée à une élite, qui n'aurait d'autre fonction que de l'affiner et de l'affûter. Le vulgarisateur est donc forcément, selon cette vision des choses, un traître, qui paierait le public d'une fausse monnaie estampillée "philosophie".

D'un côté, je ne peux pas donner entièrement tort à cette vision des choses. Il suffit souvent qu'une personnalité médiatique (je ne vise personne...) soit qualifiée de "philosophe" pour que caution lui soit donnée de raconter tout et n'importe quoi, sur tout. La plupart des "philosophes" médiatiques sont des guignols, certainement brillants par ailleurs, mais qui renoncent en fait à leur fonction (je ne dis pas leur statut) de philosophe en pénétrant dans l'arène médiatique de la controverse et de la polémique (encore une fois, je ne vise personne...). D'un autre côté, cette situation, je la déplore en fait, mais non pas en droit. Je ne crois en effet pas que le philosophe soit tenu de rester dans sa tour d'ivoire et de disserter sur le sexe des anges pendant que les évènements ont lieu sous ses fenêtres. Le philosophe doit avoir un rôle dans la société, il ne doit pas faire partie d'une élite qui se regarde le nombril. Il a un devoir vis-à-vis du public, qui est de lui fournir de la pensée, de l'aider à réfléchir plus clairement et à s'extraire du flot des passions. En d'autres termes, je pense que le philosophe doit être vulgarisateur. La vulgarisation n'a rien d'indigne, au contraire, si elle n'existe pas, la pensée ne devient qu'une activité repliée sur soi et coupée du monde. La question qui se pose, compte tenu des difficultés que j'ai soulevées, c'est : comment faire de la bonne vulgarisation.

Je tenterais bien une réponse : on fait de la bonne vulgarisation en faisant de la très bonne philosophie. Seul le penseur qui a suffisamment travaillé sur les concepts pour les traduire en images recevables par tous, qui a atteint un tel degré de clarté et de maîtrise qu'il devient capable de prendre le lecteur par la main pour lui faire franchir avec une relative facilité les chemins escarpés de la vraie pensée, qui parvient à présenter les problèmes en pleine lumière sans rien sacrifier à leur difficulté, seul ce penseur est capable de faire de la bonne vulgarisation, de faire passer la philosophie de son usage scolastique à son usage cosmique, comme dirait Kant. En d'autres termes, le seul moyen d'introduire le public à la philosophie, ce n'est pas de lui présenter une version édulcorée de la philosophie, mais de lui montrer de la vraie philosophie, avec ses problèmes, ses difficultés, sa rigueur et ses solutions, simplement en ayant au préalable déblayé et balayé le chemin pour le rendre moins décourageant. Le vulgarisateur ne doit pas préserver le lecteur des efforts nécessaires à la réflexion, il doit simplement l'accompagner là où c'est difficile. Voilà ce que Markus Gabriel n'a pas su faire, selon moi, en en faisant à la fois trop et trop peu.

J'aimerais avoir votre avis sur la vulgarisation et les vulgarisateurs. Pensez-vous aussi que la vulgarisation est nécessaire, et si oui comment doit-elle être menée ? Il y a bien sûr un intérêt pédagogique dans la question, car le professeur de philosophie en terminale est une sorte de vulgarisateur, qui introduit des novices à une matière ardue et complexe.

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« Un philosophe moderne qui n'a jamais éprouvé le sentiment d'être un charlatan fait preuve d'une telle légèreté intellectuelle que son oeuvre ne vaut guère la peine d'être lue. »
Leszek Kolakowski
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Aiôn
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Le délicat problème de la vulgarisation (réflexions à propos de Markus Gabriel) Empty Re: Le délicat problème de la vulgarisation (réflexions à propos de Markus Gabriel)

par Aiôn Mer 19 Juil 2017 - 15:50
Bonjour Levincent,

Je n'ai pas lu le livre de Markus Gabriel Pourquoi je ne suis pas mon cerveau. Mais je suis par contre très intéressé par la question de la vulgarisation de la philosophie, qui semble, comme tu le signales à juste titre, le pain quotidien du prof de philo. Je ne me concentrerai donc que sur l'aspect pédagogique de la question, que tu soulèves à la fin de ton post.

Faisons un détour. Je crois que si la nécessité de vulgariser existe - et a un caractère problématique - dans tous les champs du savoir, il y a des spécificités à cet exercice dans les sciences de l'homme. En effet, personne ne pense spontanément maîtriser la physique quantique, la cosmologie ou la tectonique des plaques, alors que tout un chacun a des théories sur la société qui l'entoure, ou sur ce qui se passe dans la tête d'autrui. Dans un dîner en ville par exemple personne ne songerait à contester l'expertise d'un mathématicien, d'un physicien, ou d'un géologue alors qu'on polémiquera plus volontiers avec un sociologue ou un psy (ou un philosophe qui soutiendrait mordicus qu'on ne pense pas avec son cerveau Wink ). Or il va pourtant de soi que ces disciplines sont toutes extrêmement complexes à maîtriser sans y consacrer de nombreuses années d'études. On retrouve un peu cela dans les classes. Dans mon cours sur "matière et esprit", aucun de mes élèves n'a jamais eu l'idée de contester l'existence de l'anti-matière, dont je ne leur donne aucune preuve. Ils font "ho !", "ha !" et sont très intéressés. A l'inverse, lorsque preuves à l'appui je leur enseigne dans mon cours sur la justice que la prison est criminogène, ou que la peine de mort n'est pas dissuasive, je rencontre beaucoup plus de difficultés. De façon générale, quand on est spécialiste de disciplines où chacun pense avoir son mot à dire, il y a de quoi se sentir les bras tomber face à l'éventuelle fatuité des non-spécialistes... Ou dans ce cas, celle de nos jeunes élèves.
La philosophie pose ici un problème spécifique. A première vue le cas de la philosophie ressemble à celui des sciences de l'homme. Tout le monde pense avoir son mot à dire. Mais certainement est-ce là plus légitime. En effet, cette pratique de la pensée consiste à savoir bien cerner des problèmes et non essentiellement à comprendre et connaître un savoir positif. Pour le dire autrement, prétendre détenir le dernier mot sur des problèmes philosophiques reviendrait à contredire le caractère philosophique de ces problèmes. Un philosophe débutant (ou non) peut et doit, pour philosopher, rester critique face aux diverses positions soutenables face à un problème. Ainsi s'il est incontestable que l'on vulgarise en classe certaines positions des philosophes de la tradition, ainsi que des éléments d'histoire de la philosophie, il ne me semble pas évident que l'idée de vulgariser la philosophie elle-même puisse trouver un sens clairement déterminé, ou du moins puisse avoir le même sens que vulgariser un savoir positif. Socrate, par exemple, mettait la philosophie à la portée de ses concitoyens, mais il ne se trouvait pas dans la position de vulgariser un savoir. Vulgarisait-il la pratique de la philosophie ? Peut-être, mais que dit-on d'autre alors que "ses interlocuteurs étaient parfois le vulgum pecus ?" il ne s'y prenait pas différemment avec les plus savants. Peut-être faut-il alors dire que l'on ne vulgarise l'histoire de la philosophie face aux élèves que pour leur donner l'occasion de faire de la philosophie.

J'ai bien conscience de répondre un peu à côté et de modifier la problématique initiale. Le problème de savoir comment vulgariser l'histoire de la philosophie ou la pensée des auteurs reste entier une fois que l'on a dit cela.

:blague:

Mais en ce qui concerne les classes, on fait néanmoins un pas de plus, et essentiel me semble-t-il, en faisant cette distinction. En effet si, en classe de philosophie, transmettre des connaissances exactes et manipulables est essentiel, ce n'est néanmoins pas l'essentiel. Le savoir-faire face aux problèmes est prioritaire. 

Et nous ne sommes d'ailleurs pas les seuls dans ce cas :

Peut-on dire que les collègues d'artpla - lorsqu'ils font peindre les élèves - vulgarisent l'art en un même sens que lorsqu'ils leur enseignent (trop) rapidement l'histoire de l'art ? Là aussi le savoir-faire de l'élève face aux "incitations" qui déterminent chaque exercice particulier est prioritaire sur la connaissance des réponses antérieures des grands artistes de la tradition.

Tout ceci m'amène à une question. Ce livre de Gabriel Markus vulgarise-t'il bien le problème qu'il prend en charge ? Donne-t-il à penser ? Et n'est-ce pas là l'essentiel de ce qu'il faudrait en attendre ?

Il est par ailleurs certain que récuser trop rapidement certaines positions, ce qui n'est pas la même chose que les exclure légitimement de sa problématique, est pour le moins cavalier...
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