Homère et Shakespeare en banlieue

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Homère et Shakespeare en banlieue

Message par John le 5/10/2009, 23:42

Un professeur raconte son expérience. Comment, dans un lycée à la dérive, il a su donner à ses élèves le goût du grec. La culture classique, instrument de promotion sociale.

C'est une histoire vraie, qui commence mal et finit bien, comme les contes de fées. Pour certains de ses protagonistes, elle tient d'ailleurs du conte de fées. L'histoire, c'est Augustin d'Humières qui la raconte. Issu d'un milieu bourgeois, ce jeune agrégé de lettres classiques, diplômé d'un institut d'études politiques et d'une école d'art dramatique, est nommé dans un lycée des confins de l'Ile-de-France. L'établissement, coincé entre deux axes routiers, une usine et deux cités, accueille une population cosmopolite et défavorisée : les meilleurs élèves fuient ce lycée.

Les premiers chapitres sont tout simplement désespérants. L'auteur décrit un univers scolaire transformé en machine à perdre. Les enseignants, purs produits des IUFM et de la pensée unique, «inventifs et solidaires», semblent s'être donné le mot pour «bâtir le plus mauvais lycée de France». Dans cet établissement expérimental, l'objectif est que l'élève «se sente bien ». A cette fin, il importe de «dialoguer avec lui», de lui faire connaître «ses droits», de «le rendre acteur de son propre savoir». De recul en recul, le corps professoral se donne pour but, non de faire travailler les élèves, mais d'«éviter le conflit» avec eux.

A la suite d'on ne sait quel déclic, le professeur de lettres finit par se rebeller : il décide de prendre le contrepied du discours pédagogique dominant, bien qu'il reconnaisse, en souriant de lui-même, que rien ne le prédisposait à «une carrière de résistant». Augustin d'Humières ne tolère plus les retards en cours (pourtant permis par le règlement), fait apprendre des textes par cœur, et recopier vingt-cinq fois les fautes relevées dans les copies. Résultat : sa classe de première obtient la meilleure moyenne au bac de français, moyenne qui a doublé par rapport à l'année précédente. Les élèves, dès lors, lui marquent de la sympathie. «Finalement, souligne-t-il, pour qu'ils se "sentent bien" au lycée, le mieux était peut-être qu'ils y travaillent.»

L'année suivante, l'enseignant persiste, ce qui lui vaut des ennuis avec l'Inspection académique et ses collègues, qui incriminent des «méthodes pédagogiques d'un autre âge». Au nom de l'intérêt des élèves, d'Humières s'accroche. Et passe à une deuxième phase : l'opération « Mêtis ». Rien à voir avec le métissage, mais avec la mythologie : Mêtis, première épouse de Zeus et mère d'Athéna, est la déesse de la ruse...

Au bac, le grec est une matière à option. Tous les parents savent que les options permettent aux élèves les moins brillants de grignoter quelques points qui leur permettront d'obtenir l'examen. Alors, Augustin d'Humières, lors des journées d'inscription, joue les rabatteurs : il part à la chasse de volontaires pour le grec. «Le jour où je me suis retrouvé devant une classe de quatre-vingts élèves, s'amuse-t-il, j'ai commencé à considérer mon métier d'enseignant d'une façon un peu différente.»

L'expérience est vite concluante. Des élèves qui n'avaient jamais fait de grec, enfants de parents n'en ayant pas même entendu parler, y prennent goût. La langue ancienne, devenue nouvelle, prouve sa capacité à passionner. Pour les plus accrochés, elle constitue une gymnastique de l'esprit, qui les contraint à reprendre les bases du français pour comprendre la grammaire hellénique.

Inès, dont la mère vient du Zaïre et le père du Congo, confie à la journaliste Marion Van Renterghem ce que lui a apporté le grec et le latin appris dans les classes d'Augustin d'Humières : «Quand j'utilise ces mots-là, je vois bien que j'ai un truc en plus. Même moi, je m'en étonne. Je me sens intelligente. Le latin et le grec ont enrichi mon vocabulaire. Pour la culture générale, pour le français, c'est vraiment bien.»

Car le projet Mêtis repose sur l'appui donné au professeur par ses anciens élèves. Certains acceptent d'aller témoigner dans les collèges et les lycées de l'utilité d'apprendre les langues dites mortes, redevenues source de vie.

«Dans l'étrange mélange de familles, de pays, poursuit d'Humières, qui faisait se côtoyer chaque jour la famille polygame, la famille tamoule, la famille salafiste, la famille éclatée, la famille fatiguée, de toute cette diversité qui produisait un mélange absolument détonant, je me disais qu'il y avait peut-être autre chose à tirer qu'une équipe de foot.» Et pourquoi pas une compagnie théâtrale ? Ce sera le dernier axe de Mêtis.

Avec une vingtaine de lycéens, le professeur monte Le Songe d'une nuit d'été. Après Homère, c'est Shakespeare en banlieue. Les débuts sont difficiles, mais les élèves se prennent au jeu. La représentation, donnée devant 450 personnes, au théâtre municipal, sidère professeurs, élèves, parents et proviseurs qui ne reconnaissent pas, sur scène, les jeunes qu'ils côtoient tous les jours. «Le théâtre a changé tous ceux qui y ont participé, certains se sont métamorphosés», observe un comédien qui a aidé Augustin d'Humières.

Depuis longtemps, Jacqueline de Romilly mène croisade pour la sauvegarde des langues anciennes dans l'Education nationale. Elle a félicité les instigateurs de l'opération Mêtis : «J'ai toujours pensé qu'il fallait faire ce que vous faites: donner accès, par les racines mêmes, à notre culture.»

Grâce à Homère et à Shakespeare, Kévin, Salimata, Youssef, Fatima et quelques dizaines d'autres ne sont plus des déracinés : ils sont des héritiers. Gagner un tel pari est donc possible, en banlieue, dans les années 2000. Il n'y faut que la volonté. Et le courage.

Homère et Shakespeare en banlieue, d’Augustin d’Humières et Marion Van Renterghem, Grasset, 198 p., 18 €.

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John
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Re: Homère et Shakespeare en banlieue

Message par Audrey le 5/10/2009, 23:51

Merci John...j'avais déjà lu des articles sur ce collègue...le bouquin est tentant.

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Irae Laudatrix pour les cérémonies en son honneur,
Divinité Tarpéienne dont le culte subsiste en Bresse.
Elle protège les orateurs et les sophistes pro-Bayrou.
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Identifiée à Boudicca, elle est représentée sur un char Clio orné de noeuds rouges en tulle.

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Audrey
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Re: Homère et Shakespeare en banlieue

Message par Thalie le 5/10/2009, 23:55

Pfft...Il était invité dans le Répliques avec D. Sallenave du 12 septembre sur Aimer la littérature que je n'arrive pas du tout à lire.

Thalie
Grand sage


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Re: Homère et Shakespeare en banlieue

Message par Violet le 6/10/2009, 07:13

pompom Chapeau bas...
Cela n'a pas dû être aussi rose tous les jours pour parvenir à de tels résultats.
Je suis admirative.(Il m'impressionne beaucoup plus que l'autre bouffon télévisuel dont j'ai oublié le nom...vous savez, l'autre, celui qui se filmait, qui faisait faire du rap...)

Violet
Bon génie


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Re: Homère et Shakespeare en banlieue

Message par Leil le 6/10/2009, 08:56

Sinon Ladjali dans Mauvaise langue parle aussi de l'expérience, semblable sur pas mal de points, qu'elle a menée.
(Si jamais mon billet vous intéresse ... http://leiloona.canalblog.com/archives/2008/08/26/10352011.html )
Son livre me paraît être moins dans le spectaculaire / surfe moins sur la vague.
A vous de barrer ce qui vous convient le mieux.

Mais je retiens ce titre, John. Je le lirai pour m'en faire une idée !

_________________
http://www.bricabook.fr/

Leil
Sage


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Re: Homère et Shakespeare en banlieue

Message par Passerose le 6/10/2009, 13:02

Je me dis qu'il faut envisager l'enseignement comme un sacerdoce pour être capable de remuer ces montagnes... Et moi, je me sens toute petite !
Mais c'est un livre que j'aurais envie de lire !

Passerose
Expert


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Re: Homère et Shakespeare en banlieue

Message par kensington le 20/10/2009, 19:30

Sur canal + maintenant!

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"A trop privilégier la langue du quotidien et des faits, à trop vouloir faire parler avant d’avoir fait comprendre, le professeur risque de laisser l’élève en situation de handicap linguistique et cognitif; il risque de faillir dans sa mission d’émancipation du sujet."
A. Lhérété, "Cultiver le plaisir du texte: une compétence presque oubliée en Langue 2", NewStanpoints déc. 2014


kensington
Esprit éclairé


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Re: Homère et Shakespeare en banlieue

Message par Leil le 20/10/2009, 20:25

Zut !

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http://www.bricabook.fr/

Leil
Sage


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Re: Homère et Shakespeare en banlieue

Message par kensington le 27/10/2009, 16:18


kensington
Esprit éclairé


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Re: Homère et Shakespeare en banlieue

Message par zabou le 27/10/2009, 17:50

C'est sûr que l'expérience et le témoignage sont aux antipodes des fameuses méthodes pédagogiques dont on nous rabat les oreilles. Un livre sur l'enseignement que je lirais bien.

zabou
Neoprof expérimenté


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Re: Homère et Shakespeare en banlieue

Message par Abraxas le 27/10/2009, 18:51

J'ai raconté (dans À bonne école, disponible en Poche !) l'histoire d'une prof d'anglais nommée en ZEP vers Bordeaux, il y a quatre ou cinq ans — elle est à présent en Martinique. Plutôt que de suivre les programmes, elle a fait travailler ses loulous de Troisième sur Roméo et Juliette, in english in the text. Elle a dû affronter les IPR, son administration et la plupart de ses collègues, mais ça a marché : non seulement les mômes ont joué la pièce (enfin, de gros fragments) à la fin de l'année, ce qui a attiré Ouest-France (du coup, l'administration a eu pour elle toutes les attentions que méritent les créatures médiatiques…), mais ils se sont si bien pris au jeu qu'au lieu de se traiter de "fils de pute" et de "nadim bebek", ils se lançaient des "God damn yours bloody eyes" — comme je l'écrivais à l'époque, elle avait même relevé le niveau de la récré.
Il ne faut jamais hésiter. Dans l'intérêt des élèves, et dans le nôtre.

Abraxas
Doyen


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Re: Homère et Shakespeare en banlieue

Message par Cath le 27/10/2009, 19:19

Chapeau. Il n'a pas donné dans la démagogie.

Cath
Esprit sacré


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