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Robin
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Faire le lien entre le Français en Première et la Philo en Terminale : Amboise Paré, des monstres et des prodiges Empty Faire le lien entre le Français en Première et la Philo en Terminale : Amboise Paré, des monstres et des prodiges

par Robin le Mer 22 Aoû 2012 - 9:01
Ambroise Paré, né vers 1510 au Bourg-Hersent, près de Laval, et mort le 20 décembre 1590 à Paris, est un chirurgien et anatomiste français. Ambroise Paré est le chirurgien des champs de bataille, le père de la chirurgie moderne. Il est l'inventeur de nombreux instruments. La généralisation alors relativement récente de l’usage des armes à feu rend les chirurgiens familiers avec des plaies d'une sorte nouvelle, que l’on cautérise au fer rouge ou à l’huile bouillante au risque de tuer le blessé. Paré met au point la ligature des artères, qu'il substitue à la cautérisation, dans les amputations.

« Je le pansay, Dieu le guarist. »

On cite volontiers cette phrase modeste de Paré pour résumer sa philosophie (citation en moyen français signifiant : « Je le pansai et Dieu le guérit. »).

Dans Des monstres et prodiges (1573), le médecin Ambroise Paré étudie le phénomène des monstres. Dans l'extrait suivant, il s'attache à expliquer pourquoi les enfants monstrueux viennent au monde.

Chapitre III - "De l'ire (1) de Dieu"

"Il y a d'autres créatures qui nous étonnent doublement, parce qu'elles ne procèdent pas des causes susdites (2), mais d'une confusion d'étranges espèces qui rendent la créature non seulement monstrueuse, mais prodigieuse : c'est-à-dire, qui est tout à fait abhorrente (3) et contre nature, comme pourquoi (4) sont faits ceux qui ont la figure d'un chien et la tête d'une volaille, un autre ayant quatre cornes à la tête, un autre ayant quatre pieds de bœufs et les cuisses déchiquetées, un autre ayant la tête d'un perroquet, et deux panaches sur la tête, et quatre griffes, et autres formes que tu pourras voir par plusieurs et diverses figures ci après dépeintes à leur ressemblance.

Il est certain que le plus souvent ces créatures monstrueuses et prodigieuses procèdent du jugement de Dieu, lequel permet que les pères et les mères produisent de telles abominations au désordre qu'ils font en la copulation comme bêtes brutes (5), où leur appétit les guide, sans respecter le temps ou autres lois ordonnées de Dieu et de Nature, comme il est écrit dans le livre d'Esdras le Prophère (6), que les femmes souillées de sang menstruel engendreront des monstres (...). Les anciens estimaient tels prodiges venir souvent de la pure volonté de Dieu, pour nous avertir des malheurs dont nous sommes menacés de quelque grand désordre; ainsi que le cours ordinaire de nature semblait être perverti en une si malheureuse engeance. (7) (...)

Du temps que le pape Jules Second suscita tant de malheurs en Italie et qu'il eut la guerre contre le roi Louis XII (1512), laquelle fut suivie d'une sanglante bataille donnée près de Ravenne, peu de temps après on vit naître en la même ville un monstre ayant une corme à la tête, deux ailes et un seul pied semblable à celui d'un oiseau de proie, à la jointure du genou un œil, et participant de la nature du mâle et de femelle comme tu vois par ce portrait."

Ambroise Paré, Des monstres et des prodiges, 1573

1.- Colère

2.- Causes exposées dans le chapitre I

3.- Repoussante

4.- Comme la raison pour laquelle...

5.- Dieu permet que des parents accomplissent un acte si monstrueux lorsqu'ils copulent comme des bêtes brutes (coït a tergo)

6.- Livre historique de la Bible

7.- Race

8.- Le pape Jules II a surtout mené une activité militaire : il a cherché tout au long de son pontificat à annexer de nouveaux territoires.


Ambroise Paré donne ici trois explications de l'origine des monstres :

a) Les monstres sont causés par la pratique du "coït a tergo" ("le désordre que les hommes font en la copulation en bêtes brutes", l.12-13-14)

b) Ils sont également causés par le fait d'avoir des rapports sexuels au moment des règles ("Les femmes souillées de sang menstruel engendreront des monstres", l. 16-17)

c) Ils annoncent les malheurs publics comme la guerre ou leur succèdent.

Ces explications nous étonnent car elles relèvent d'une vision différente de notre conception "scientifique" de la causalité des phénomènes.

Elles font intervenir l'idée d'avertissement, voire de punition divine. La science ne se préoccupe pas des "causes premières" des phénomènes (Dieu), mais uniquement des causes secondes.

Dans un texte traitant du même sujet (Essais, Livre II, chap. 30), contrairement à Ambroise Paré, Michel de Montaigne n'établit aucun rapport entre l'existence des monstres et le comportement des hommes.

Le "Dieu de Montaigne" ne considère pas les choses de la même manière que les hommes : "Les êtres que nous appelons monstres ne le sont pas pour Dieu, qui voit dans l'immensité de son ouvrage l'infinité des formes qu'il y a englobées ; et il est à croire que cette forme qui nous frappe d'étonnement, se rapporte et se rattache à quelque forme d'un même genre, inconnu de l'homme. de sa parfaite sagesse il ne vient rien que de bon et d'ordinaire et de régulier ; mais nous n'en voyons pas l'arrangement et les rapports." (l.12-17)

Ambroise Paré fait appel :

a) à l'évidence ("Il est certain" que le plus souvent ces créatures monstrueuses et prodigieuses procèdent du jugement de Dieu", l. 10)

b) à l'autorité ("Les anciens estimaient tels prodiges venir souvent de la pure volonté de Dieu...", l.18-19)

Montaigne, de son côté, prouve que le "monstre" qu'il a vu (et non dont il a seulement entendu parler comme Ambroise Paré) est un être humain en insistant sur le fait qu'il présente un aspect ordinaire, qu'il se tient debout, qu'il marche et qu'il "gazouille" "à peu près comme les autres enfants du même âge." (l. 4-5)

Pour Montaigne, Nous appelons aberrations de la nature ce qui sort de la coutume. Nous ne remarquons plus les nombreux prodiges qui nous entourent car nous y sommes habitués.

Pour Montaigne, les "monstres" sont des phénomènes naturels, pour Ambroise Paré, ce sont des phénomènes surnaturels.

La conception de Montaigne est une conception "humaniste", par son affirmation de la primauté des lois naturelles sur les explications surnaturelles et religieuses et son refus du recours au surnaturel, sans évidence vérifiable.

Nous sommes en présence ici d'un exemple de ce que Michel Foucault appelle une "configuration du savoir". Cette configuration explique comment le plus grand chirurgien de son temps a pu aussi également croire en l'existence des "prodiges" et aux vertus de la pierre philosophale.

Michel Foucault (1926-1984)

Michel Foucault développe dans Les Mots et les Choses, une archéologie des science humaines (Gallimard, 1966) la thèse selon laquelle toutes les périodes de l'Histoire sont caractérisées par l'existence d'un certain nombre de conditions de vérité qui encadrent ce qui est possible et acceptable, à l'instar par exemple du discours scientifique. Les « conditions » du discours changent au cours du temps de façon plus ou moins progressive.

Il désigne ces « conditions du discours » par le terme d'« épistémè », étymologiquement proche de celui d'épistémologie. Foucault analyse ici diverses transformations des sciences. Celles du langage : la grammaire générale se transforme en linguistique. Celles de la vie : l'histoire naturelle se transforme en biologie. La science des richesses correspond à une mutation de l'« épistémé » qui donne naissance à l'économie moderne. La notion d'épistémè ne doit pas être confondue avec celle de Weltanschauung (conception du monde), prônée par Dilthey et à laquelle Foucault s'oppose explicitement .

« Ce sont tous ces phénomènes de rapport entre les sciences ou entre les différents discours dans les divers secteurs scientifiques qui constituent ce que j’appelle épistémè d’une époque »

Michel Foucault mentionne trois épistémè :

1) L’épistémè de la Renaissance du XVIe siècle qui sera l’âge de la ressemblance et de la similitude.

2) L’épistémè classique, qui sera l’âge de la représentation, de l'ordre de l'identité et de la différence, que l’on peut repérer par l’écart justement qui nous en sépare.

3) L’épistémè moderne à laquelle nous appartenons, et dont il s’agit pour Foucault de rendre compte en cherchant ses limites, ses seuils.
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