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E. Kant : Qu'est-ce que les Lumières ? (synthèse) Empty E. Kant : Qu'est-ce que les Lumières ? (synthèse)

par Robin Sam 26 Oct 2013 - 9:08
E. Kant : Qu'est-ce que les Lumières ? (synthèse) Le_Salon_de_Madame_Geoffrin_en_1755
Le salon de Madame Geoffrin, à Paris.
 
 
"Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable, puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (Ose penser) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.

La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les a affranchi depuis longtemps d’une (de toute) direction étrangère, reste cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit facile à d’autres de se poser en tuteur des premiers. Il est si aisé d’être mineur ! Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n’ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c’est une chose pénible, c’est ce à quoi s’emploient fort bien les tuteurs qui très aimablement (par bonté) ont pris sur eux d’exercer une haute direction sur l’humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n’aient pas la permission d’oser faire le moindre pas, hors du parc ou ils les ont enfermé. Ils leur montrent les dangers qui les menace, si elles essayent de s’aventurer seules au dehors. Or, ce danger n’est vraiment pas si grand, car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher ; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte, détourne ordinairement d’en refaire l’essai.
 
Il est donc difficile pour chaque individu séparément de sortir de la minorité qui est presque devenue pour lui, nature. Il s’y est si bien complu, et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu’on ne l’a jamais laissé en faire l’essai. Institutions (préceptes) et formules, ces instruments mécaniques de l’usage de la parole ou plutôt d’un mauvais usage des dons naturels, voilà les grelots que l’on a attachés au pied d’une minorité qui persiste. Quiconque même les rejetterait, ne pourrait faire qu’un saut mal assuré par-dessus les fossés les plus étroits, parce qu’il n’est pas habitué à remuer ses jambes en liberté. Aussi sont-ils peu nombreux, ceux qui sont arrivés par leur propre travail de leur esprit à s’arracher à la minorité et à pouvoir marcher d’un pas assuré.

Mais qu’un public s’éclaire lui-même, rentre davantage dans le domaine du possible, c’est même pour peu qu’on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car on rencontrera toujours quelques hommes qui pensent de leur propre chef, parmi les tuteurs patentés (attitrés) de la masse et qui, après avoir eux-mêmes secoué le joug de la (leur) minorité, répandront l’esprit d’une estimation raisonnable de sa valeur propre et de la vocation de chaque homme à penser par soi-même. Notons en particulier que le public qui avait été mis auparavant par eux sous ce joug, les force ensuite lui-même à se placer dessous, une fois qu’il a été incité à l’insurrection par quelques-uns de ses tuteurs incapables eux-mêmes de toute lumière : tant il est préjudiciable d’inculquer des préjugés parce qu’en fin de compte ils se vengent eux-mêmes de ceux qui en furent les auteurs ou de leurs devanciers. Aussi un public ne peut-il parvenir que lentement aux lumières. Une révolution peut bien entraîner une chute du despotisme personnel et de l’oppression intéressée ou ambitieuse, (cupide et autoritaire) mais jamais une vraie réforme de la méthode de penser ; tout au contraire, de nouveaux préjugés surgiront qui serviront, aussi bien que les anciens de lisière à la grande masse privée de pensée..."

 
E. Kant : Qu'est-ce que les Lumières ? (synthèse) Kant-stamp
 
 
Le mouvement des Lumières est né en Europe au XVIII ème siècle. Il a reçu le nom d'Enlightement en Angleterre et d'Aufklärung en Allemagne. Ses représentants les plus célèbres sont, outre Emmanuel Kant, Montesquieu, Voltaire, Denis Diderot, Jean Le Rond d'Alembert, Jean-Jacques Rousseau et David Hume.
 
Cette période que l'on appelle "le siècle des Lumières" se caractérise par un désir de progrès dans tous les domaines : politique : remise en question de la monarchie absolue de droit divin, religieuse : critique de la superstition et du fanatisme, culturelle : intérêt renouvelé pour les sciences et les techniques et social : déclin de l'aristocratie, essor de la bourgeoisie.
 
Le "programme" des Lumières pourrait se résumer ainsi : Lutter contre l'ignorance en diffusant largement le savoir ; augmenter les richesses en développant l'agriculture, l'industrie et les arts ; substituer la raison à la superstition ; assurer l'autonomie de l'éthique par rapport à la religion ; rendre l'idée de Dieu indépendante de toute religion particulière ; refuser de se résigner aux prétendus décrets de la Providence (cf. Candide de Voltaire).
 
Le texte de Kant reprend une partie de ce programme : lutter contre l'ignorance en diffusant largement le savoir, substituer la raison à la superstition, assurer l'autonomie de l'éthique par rapport à la religion, rendre l'idée de Dieu indépendante de toute religion particulière. Ses concepts-clés sont : "oser", "humanité", liberté", "préjugés", "révolution", "despotisme", "réforme", "liberté", raison, "usage privé de la raison", "usage public de la raison", "savant", "progrès", "droits sacrés de l'humanité", "volonté générale", "despotisme clérical", "critique".
 
Emmanuel Kant définit les Lumières comme "la sortie de l'homme de sa minorité" et donc son accession à la majorité. Emmanuel Kant compare l'humanité à un enfant que l'on empêche de grandir ou qui s'empêche lui-même de grandir.
 
La plupart des hommes sont dotés de la "capacité de penser". René Descartes, que l'on peut considérer avec Spinoza comme un précurseur des Lumières, affirme dans Le Discours de la Méthode que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. Pour Kant, ce n'est pas la capacité de penser qui est en cause (l'infirmité de la raison), mais le courage de s'en servir.
 
Il est plus aisé de se conduire comme un mineur que comme un majeur car cet état n'exige pas d'efforts particuliers : je n'ai qu'à me laisser guider par les autres (nous dirions aujourd'hui par les "experts") qui savent mieux que moi ce que je dois penser et ce que je dois faire.
 
Kant a recours dans le deuxième paragraphe à un procédé que l'on trouve souvent dans les écrits des penseurs des Lumières : l'ironie :""Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier), tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c'est une chose pénible, c'est ce à quoi s'emploient fort bien les tuteurs qui très aimablement (par bonté) ont pris sur eux d'exercer une haute direction de l'humanité." L'ironie, ou "antiphrase" est une figure (procédé) rhétorique qui consiste à dire le contraire de ce que l'on pense en laissant entendre que l'on ne pense pas ce que l'on dit.
 
Contrairement au mensonge qui sert à dissimuler la vérité, l'antiphrase sert à mieux la révéler en établissant une connivence avec le lecteur "éclairé" qui sait bien que ce n'est nullement "par bonté" que les tuteurs de l'humanité s'emploient à la décharger de l'effort de penser, mais, comme dirait (dira) Nietzsche par "esprit de ressentiment" et pour exercer leur "volonté de puissance".
 
On peut aussi l'interpréter d'une façon positive la remarque "y compris le sexe faible tout entier", comme une critique de la tutelle que les hommes exercent sur les femmes. C'est le genre humain tout entier et pas seulement les hommes qui doit accéder à la majorité.
 
C'est ce que pensait et disait Olympe de Gouges qui fut la première à revendiquer un "Droit des femmes".
 
On peut voir sur le tableau représentant le salon de Madame Geoffrin quelques femmes (quatre en tout, ce qui n'est pas beaucoup, mais ce n'est pas rien) parmi les représentants des Lumières. 
 
Kant, comme Étienne de la Boétie, montre que la servitude n'est pas seulement subie par les hommes (au sens générique du terme), mais qu'elle est volontaire et qu'elle ne durerait pas si longtemps si les hommes n'y consentaient point.
 
Après avoir comparé les hommes aux enfants (mineurs), Kant introduit dans le second paragraphe une deuxième comparaison : entre les hommes et les animaux domestiques. Ce passage contient lui aussi des marques d'ironie : "Après avoir rendu bien sot leur bétail (domestique) et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n'aient pas la permission d'oser faire le moindre pas, hors du parc où ils les ont enfermés, ils leur montrent les dangers qui les menacent si elles essayent de s'aventurer seules au dehors..."
 
Kant reprend ici la thèse qu'il a exposée au début du texte : ce n'est pas à cause de l'infirmité de leur entendement que les hommes n'osent pas s'en servir, mais par peur. Leurs tuteurs s'emploient à renforcer cette peur. Kant montre que les hommes exagèrent les dangers auxquels ils s'exposent en "sortant de leur enclos". Les enfants eux-mêmes , quand ils apprennent à marcher font souvent des chutes qui n'ont pas de conséquences graves.
 
Kant insiste ici sur l'importance de l'expérience personnelle : personne ne peut ni penser, ni marcher à notre place. La liberté a un prix et personne ne peut en exonérer autrui. Nous devons donc surmonter la peur de penser par nous-mêmes et ne pas nous laisser décourager par les "chutes". La frayeur qui en résulte ne doit pas nous détourner d'en refaire l'essai.
 
Il est difficile pour chaque individu pris séparément de sortir de la minorité pour deux raisons :
 
a) l'état de mineur tend à devenir une habitude, une "seconde nature", si bien qu'il est devenu incapable de se servir de son propre entendement.
 
b) personne ne l'a laissé en faire l'essai. Kant souligne le fait que les institutions humaines, les formules et les préceptes qui en émanent, tendent à s'opposer par une sorte de pesanteur naturelle à l'usage de la liberté individuelle. Ces institutions et ces formules procèdent d'un mauvais usage de la raison. On peut rapprocher le troisième paragraphe du texte de l'allégorie de la Caverne de Platon, dans République, Livre VII : les hommes sont prisonniers des chaînes de l'opinion et doivent faire des efforts douloureux pour s'en libérer.
 
Platon explique, comme le fait Kant qu'ils sont satisfaits de leur état parce qu'ils y sont habitués et que tout changement est source d'inconfort. Les hommes qui se sont arrachés à l'état de mineurs (qui se sont émancipés) sont donc aussi peu nombreux pour Kant que ceux qui, dans le mythe de la caverne, se sont détournés de l'opinion (la doxa) pour se tourner vers les Idées. Les causes internes de la servitude : la peur, l'habitude, le conformisme... se conjuguent pour Kant, comme pour Platon, avec des causes externes les institutions et les préceptes, les causes externes de la servitude humaine renforçant les causes internes (on parlerait aujourd'hui de processus de "feed back").
 
Les institutions et les préceptes sont "des instruments mécaniques de l'usage de la parole". Le mot "mécanique" signifie le contraire de "réfléchi", de libre, de personnel. Agir de façon mécanique, c'est imiter les autres (ne pas chercher à se connaître soi-même), c'est être asservi aux institutions et aux préceptes (Freud parlera de la rigidité du "surmoi"), c'est répéter comme un perroquet (psittacisme) des préceptes, sans prendre la peine de les examiner (étymologiquement de les passer au crible de la raison).
 
Les hommes qui se sont arrachés à l'état de mineurs sont peu nombreux, mais doivent être, selon Kant, les véritables guides de l'humanité : "Car on rencontrera toujours quelques hommes qui pensent de leur propre chef parmi les tuteurs patentés (attitrés) de la masse et qui, après avoir eux-mêmes secoué le joug de la (leur) minorité, répandront l'esprit d'une estimation raisonnable de sa valeur propre et de la vocation de chaque homme à penser par soi-même" (§ 4).
 
De même qu'on doit apprendre à un enfant à marcher, Il n'est pas possible penser tout seuls par nous-mêmes ; il faut y être aidés, non par des tuteurs qui cherchent à nous asservir, mais par des guides qui désirent nous éclairer. Ces tuteurs ont logiquement été éclairés par d'autres et Kant pense sans doute à la longue lignée de penseurs qui ont jalonné l'histoire de la pensée depuis ses débuts dans la Grèce antique : les philosophes comme Platon, mais aussi les mathématiciens et les géomètres comme Euclide ou Pythagore qu'il évoquera dans la Préface à la deuxième édition de la Critique de la Raison Pure.
 
Les penseurs, les philosophes, les hommes de science ont donc une responsabilité au sein de la société et même une mission qui consiste à combattre les superstitions et les préjugés, à éclairer les autres hommes et à les aider à échapper à la servitude.
 
Mais Kant prend bien soin de préciser que le progrès des Lumières ne se fait pas en un jour, qu'il est le fruit d'une longue histoire et d'efforts constamment renouvelés : "aussi un public ne peut-il parvenir que lentement aux Lumières." Contemporain de la Révolution française, Kant pressent sans doute que des événements historiques importants sont en marche, mais estime qu'une révolution politique ne conduit pas nécessairement à une évolution intellectuelle et morale (à "une vraie réforme de la méthode de penser").
 
Le § 5 introduit un nouveau concept : celui de liberté : "Or, pour ces Lumières, il n'est rien requis d'autre que la liberté ; et à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines." Il va distinguer plus loin deux usages de la raison : "l'usage privé" et "l'usage public".
 
"Il n'y qu'un seul maître au monde qui dise : "raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez !" : Kant fait allusion au "despotisme éclairé de Frédéric II de Prusse et va jusqu'à appeler le siècle des Lumières "le siècle de Frédéric". Il explicitera cette allusion sur laquelle nous reviendrons, à la fin du texte.
 
Kant fait une distinction très importante au sein du concept de liberté définie comme usage de la raison, entre "usage privé" et "usage public" : "J'entends par usage public de notre propre raison celui que l'on en fait comme savant devant l'ensemble du public qui lit (instruit)... J'appelle usage privé celui qu'on a le droit de faire de sa raison dans un poste civil ou une fonction déterminée qui vous sont confiés."
 
L'usage public de notre raison doit être libre et cette liberté est avantageuse car "lui seul peut amener les Lumières parmi les hommes". L'usage privé de la raison est nécessairement limité par les nécessités liées au fonctionnement de la société (le maintien de l'ordre social). "Là, il n'est (donc) pas permis de raisonner, il s'agit d'obéir." Les hommes ne doivent pas, selon Kant, remettre en question l'ordre social en refusant d'obéir car la société fonctionne comme une machine dont chaque membre est un rouage. Le fonctionnement de la société requiert une "unanimité artificielle" et une passivité de ses membres (ou du moins d'une partie d'entre eux) dans l'usage privé de leur raison.
 
Toutefois la même personne, à condition de le faire de façon pertinente et mesurée, peut faire des remarques publiques sur les dysfonctionnements de la société. Kant prend l'exemple d'un citoyen qui pense qu'un impôt est injuste. En tant que personne privée, il n'a pas le droit de ne pas payer l'impôt, mais il peut critiquer publiquement "la maladresse ou même l'injustice de telles impositions." Il évoque aussi le cas d'un officier qui doit, dans l'exercice de sa fonction, obéir aux ordres qui lui sont donnés, mais qui peut, en tant qu'expert, critiquer publiquement, dans un écrit ou de toute autre manière, une erreur de commandement.
 
Henri David Thoreau reprendra cette problématique un siècle plus tard, dans son Traité sur la désobéissance civile dans lequel il refuse (sans nommer Kant) la distinction kantienne entre usage public et usage privé de la raison : un citoyen a le droit et même le devoir de ne pas payer l'impôt tant que son pays n'a pas aboli une pratique avec laquelle il est en profond désaccord (en l'occurrence l'esclavage).
 
Il prend également l'exemple d'un prêtre qui, en tant que personne privée, est tenu d'enseigner les vérités de l’Église dans laquelle il a été admis, mais qui, en tant que savant, "a la pleine liberté, et même plus (...) la mission de communiquer au public toutes ses pensées soigneusement pesées et bien intentionnées sur ce qu'il y a d'incorrect dans ce symbole et de lui soumettre ses projets en vue d'une meilleure organisation de la chose religieuse et ecclésiastique".
 
Kant emploie le mot "symbole" et non le mot "vérité" pour évoquer les vérités religieuses. Dans la religion catholique, le credo est appelé "symbole des apôtres". On voit à quel point il est éloigné de l'idée d'une croyance aveugle ou même de l'idée que la philosophie (la raison) doit se faire l'auxiliaire ou la servante de la théologie. Il exposera dans un autre opuscule : La religion des les limites de la raison, la thèse selon laquelle on ne peut forcer personne à croire en des "vérités" contraires à la raison. 
 
"Une société ecclésiastique" (une Église) n'est pas fondée en droit à faire prêter serment sur un symbole immuable car il n'y a pas, pour Kant de "vérités éternelles". ce serait, ajoute Kant "un crime contre la nature humaine" dont la destination originelle consiste dans le progrès de Lumières, c'est-à-dire dans la possibilité de découvrir que ce que l'on tient pour une vérité dans le présent peut être tenu plus tard pour une erreur.
La "pierre de touche" de tout ce qui peut être décidé pour un peuple sous forme de loi tient dans la question suivante : "Un peuple accepterait-il de se donner lui-même pareille loi ?" Autrement dit un peuple accepterait-il de se donner librement une loi qui lui impose de croire en une vérité immuable ? Kant répond par la négative, sinon "pour une durée déterminée et courte, dans l'attente d'une loi meilleure, en vue d'introduire un certain ordre." On retrouve ici le souci de Kant de concilier la liberté et l'ordre, mais c'est la liberté qui doit prévaloir. 
 
L'autorité législative du monarque ne procède pas de Dieu (monarchie de droit divin), mais du fait que "le monarque rassemble la volonté générale du peuple dans la sienne propre". Le "despotisme éclairé" tient le milieu entre la monarchie de droit divin théorisée par Bossuet et le régime républicain (ou démocratique) dans lequel la souveraineté est détenue par le peuple théorisée par Rousseau dans Le Contrat social
 
Le monarque n'a pas à se mêler des affaires religieuses : "Pourvu qu'il veille à ce que toute amélioration réelle ou supposée se concilie avec l'ordre civil, il peut pour le reste laisser ses sujets faire de leur propre chef ce qu'ils trouvent nécessaire d'accomplir pour le salut de leur âme ; ce n'est pas son affaire, mais il a celle de bien veiller à ce que certains n'empêchent point par la force les autres de travailler à réaliser et à hâter ce salut de toutes leurs forces en leur pouvoir." Kant pose ici les bases de ce que nous appelons aujourd'hui la "laïcité", c'est-à-dire le principe de la séparation de l’Église et de l’État.
 
Kant rejette donc le concept de monarchie absolue de droit divin telle qu'elle fut incarnée en France, au XVIIème siècle par le roi Louis XIV. "César n'est pas au-dessus des grammairiens." : le roi doit faire confiance aux croyants, aux hommes de science, aux philosophes et aux artistes et se garder d'intervenir dans ces domaines dans lesquels, bien que détenteur du pouvoir suprême, il n'est pas plus compétent qu'eux. 
 
La liberté religieuse qui constitue pour Kant un souci fondamental est compatible, selon lui, avec la "durée publique" et "l'unité de la chose commune", autrement dit on ne doit pas fonder l'ordre social sur la religion ; il ne doit pas y avoir de "religion d’État".
 
Outre la religion, les autres domaines dans lesquels les hommes peuvent et doivent exercer leur liberté de jugement sont les arts et les sciences. Le monarque doit encore moins intervenir dans ces deux domaines que dans celui de la religion, sous peine de se "déshonorer". La liberté de jugement peut même s'étendre au domaine de la législation de l’État.
 
"Seul celui qui, éclairé lui-même, ne redoute par l'ombre (les fantômes), tout en ayant sous la main une armée nombreuses et disciplinée pour garantir la tranquillité publique, peut dire ce qu'un État libre ne peut oser : "Raisonnez tant que vous voudrez et sur tous les sujets qu'il vous plaira, mais obéissez !" L'allusion à "l'armée nombreuse et disciplinée" permet de comprendre qu'il s'agit évidemment de Frédéric II de Prusse, le type accompli du "despote éclairé".
 
"Presque tout est paradoxal dans l'ordre social considéré dans son ensemble : un degré supérieur de liberté civile paraît avantageux à la liberté d'esprit du peuple et lui impose néanmoins des limites infranchissables." "Raisonnez tant que vous voudrez et sur tous les sujets qu'il vous plaira, mais obéissez !" : la liberté d'esprit du peuple a pour limite le devoir d'obéir aux lois.
 
"Despotisme éclairé" : le paradoxe est condensé dans cet oxymore, puisque c'est le despotisme : la limitation de la liberté extérieure, le devoir d'obéir aux lois raisonnables promulgués par le monarque "rassemblant la volonté générale du peuple dans la sienne propre" qui permet la liberté de pensée en préservant l'ordre social.
 
La possibilité de penser librement développe le germe de la pensée libre et agit peu à peu sur l'aptitude du peuple à se comporter librement. A partir de ce moment, l'homme devient un peu plus qu'un rouage de la machine sociale et le gouvernement trouve plus profitable de le traiter selon la dignité qu'il mérite.
 
Aristote distinguait l'être en puissance (ou en germe) de l'être en acte. Le gland, par exemple est un chêne "en puissance" (ou "entéléchie"). La nature (et non Dieu) a libéré en l'homme le germe de la libre pensée. ce germe a vocation de transcender la mécanique des instincts, puis la mécanique sociale qui tend à maintenir l'homme dans l'état d'enfance et d'animalité. "Vivons-nous actuellement dans un siècle éclairé ?" demande Kant. Et il répond : "non, mais bien dans un siècle en marche vers les Lumières."
 
Cette idée d'une destination naturelle de l'homme se retrouve dans un autre écrit de 1784, L'histoire universelle au point de vue cosmopolitique : "La nature a voulu que l'homme tire entièrement de lui-même tout ce qui dépasse l'agencement mécanique de son existence animale et qu'il ne participe à aucun autre bonheur et à aucune autre perfection que ceux qu'il s'est crées lui-même, libre de l'instinct, par sa propre raison." (troisième proposition)

Kant définit les Lumières comme "sortie" (Ausgang) de l'homme de sa minorité et comme libre exercice de la raison. Les conditions de cet exercice feront l'objet des trois critiques (critique de la raison pure, critique de la raison pratique, critique du jugement) qui répondent aux trois questions fondamentales (questions qui se ramènent, selon Kant, à une seule : "Qu'est-ce que l'homme ?") : Que puis-je savoir ? (les limites de la raison et les conditions légitimes de son usage), que dois-je faire ? Que m'est-il permis d'espérer ?
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