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Gilles Deleuze, Michel Tournier et le monde sans autrui Empty Gilles Deleuze, Michel Tournier et le monde sans autrui

par Robin le Mar 13 Nov - 20:06
Logique du sens est un ouvrage du philosophe français Gilles Deleuze paru aux Éditions de Minuit en 1969. Composé de 34 « séries » de paradoxes, cet essai tente de développer une philosophie de l'événement et du devenir à partir d'une variation sur Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, le stoïcisme ou encore la psychanalyse. Puis sa réflexion se poursuit à travers une exégèse des œuvres de Pierre Klossowski, Michel Tournier, F. Scott Fitzgerald et Émile Zola.

Gilles Deleuze est un philosophe français né à Paris le 18 janvier 1925 et mort à Paris le 4 novembre 1995. Des années 1960 jusqu'à sa mort, Deleuze a écrit de nombreuses œuvres philosophiques très influentes, sur la philosophie, la littérature, le cinéma et la peinture notamment.

D'abord perçu comme un historien de la philosophie, Deleuze se révèle vite un créateur en philosophie : il s'intéresse tout particulièrement aux rapports entre sens, non-sens et événement (à partir de l'œuvre de Carroll et du stoïcisme grec). Il développe une métaphysique et une philosophie de l'art originales. Avec Félix Guattari, il crée le concept de déterritorialisation, menant une critique conjointe de la psychanalyse et du capitalisme.

Ses œuvres principales, Différence et répétition (1968), Logique du sens (1969), L'Anti-Oedipe (1972) et Mille Plateaux (1980) (ces deux dernières écrites avec Félix Guattari), eurent un retentissement certain dans les milieux universitaires occidentaux et furent très à la mode des années 1970 aux années 1980. La pensée deleuzienne est parfois associée au post-structuralisme. Bien qu'il ait déclaré s'être toujours vu comme un métaphysicien. (source : encyclopédie en ligne wikipedia)

Rappel du cours sur la notion d'autrui :

Le mot "autrui" n'appartient pas au vocabulaire courant mais au registre soutenu. Il s'agit d'un mot savant, relevant du vocabulaire de la psychologie, du Droit, de la morale ("Ne fais pas à autrui...") ou de la Philosophie, formé sur le datif du mot latin "alter" (autre).

Le problème de l'existence d'autrui et de la communication avec autrui, en un mot la question d'autrui n'a pas toujours été un problème philosophique majeur.

Dans les Méditations métaphysiques, la question d'autrui n'est ni centrale, ni première. Descartes cherche une certitude originelle, une vérité dont il n'est pas possible de douter et découvre le cogito : je suis certain de l'existence de ma propre pensée (res cogitans), puis de mon existence en tant que corps (res extensa) ; autrui est perçu comme un étant, un objet du monde, jamais comme une conscience semblable à la mienne et encore moins comme une structure constitutive de la conscience : je vois passer sous ma fenêtre des êtres portant des vêtements et des chapeaux et j'en déduis que ce sont des hommes. L'existence d'autrui est une vérité qui passe par l'existence de Dieu, elle-même déduite du cogito à travers la "preuve ontologique". Elle n'est pas une évidence et elle n'est pas première.

Robinson Crusoé, le héros du célèbre roman de Daniel Defoe (XVIIIème siècle) est confronté à de nombreux problèmes matériels, mais jamais à la question d'autrui. Vendredi n'est défini ni comme un autre lui-même, un "autre moi" (Il en fait un esclave et le traite avec condescendance), ni comme une "structure" (Defoe ne songe pas que Robinson pourrait avoir besoin de Vendredi pour exister en tant que conscience et rester un être humain)

Ce n'est qu'à partir de Hegel (XIX ème siècle) qu'autrui devient un objet d'interrogation philosophique et littéraire (par exemple dans Huis Clos de J.-P. Sartre, plus récemment dans Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier) et auparavant avec "la dialectique du maître et de l'esclave" de Hegel dans La Phénoménologie de l'Esprit :

Avec Hegel, "autrui" devient une structure constitutive de la conscience de soi à travers le conflit des consciences et la lutte pour la reconnaissance : deux personnes (« deux consciences » dit Hegel) s’affrontent dans une lutte de pur prestige. Chacun cherche la reconnaissance, c’est-à-dire veut que l’autre s’incline devant lui, admette sa valeur, renonce à la contester.

Le combattant qui a été jusqu’au bout de son désir, sans faiblir devant la peur de la mort, devient le « maître » de celui qui n’a pas su faire la même preuve de sa liberté. Mais du coup, le maître est doublement lié à son esclave ; par le désir de se faire durablement reconnaître comme libre, et par la nécessité d’interposer, entre lui et le monde, son serviteur dont le travail lui assure les moyens de se maintenir au-dessus des contingences de la vie :

" Le maître est la conscience qui est pour soi, et non plus seulement le concept de cette conscience. Mais c’est une conscience étant pour soi, qui est maintenant en relation avec soi-même par la médiation d’une autre conscience, d’une conscience à l’essence de laquelle il appartient d’être synthétisée avec l’être indépendant ou la choséité en général.

Le maître se rapporte à ces deux moments, à une chose comme telle, l’objet du désir, et à une conscience à laquelle la choséité est l’essentiel. Le maître est : 1) comme concept de la conscience de soi, rapport immédiat de l’être-pour-soi, mais en même temps il est : 2) comme médiation ou comme être-pour-soi, qui est pour soi seulement par l’intermédiaire d’un Autre et qui, ainsi, se rapporte : a) immédiatement aux deux moments, b) médiatement à l’esclave par l’intermédiaire de l’être indépendant ; car c’est là ce qui lie l’esclave, c’est là sa chaîne dont celui-ci ne peut s’abstraire dans le combat ; et c’est pourquoi il se montra dépendant, ayant son indépendance dans la choséité.

Mais le maître est la puissance qui domine cet être, car il montra dans le combat que cet être valait seulement pour lui comme une chose négative ; le maître étant cette puissance qui domine cet être. Pareillement, le maître se rapporte médiatement à la chose par l’intermédiaire de l’esclave ; l’esclave comme conscience de soi en général, se comporte négativement à l’égard de la chose et la supprime ; mais elle est en même temps indépendante pour lui, il ne peut donc par son acte de nier venir à bout de la chose et l’anéantir ; l’esclave la transforme donc par son travail.

Inversement, par cette médiation le rapport immédiat devient pour le maître la pure négation de cette même chose ou la jouissance ; ce qui n’est pas exécuté par le désir est exécuté par la jouissance du maître ; en finir avec la chose ; mais le maître, qui a interposé l’esclave entre la chose et lui, se relie ainsi à la dépendance de la chose, et purement en jouit. Il abandonne le côté de l’indépendance de la chose à l’esclave, qui l’élabore.

G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l’esprit (1806-1807), t.1, trad. J. Hyppolite, éd. Aubier Montaigne, 1941, pp. 161-162.

Pour Maurice Merleau-Ponty, la figure d'autrui commande la conscience de soi. La conscience est "médiatisée" par la structure d'autrui : "autrui est le médiateur indispensable entre moi-même et moi-même." "Pour apprendre quelque chose sur moi-même, je dois passer par autrui", affirme de son côté Jean-Paul Sartre.

La relation à autrui (l'intersubjectivité) n'est pas dérivée de la relation à moi-même, elle lui préexiste et la conditionne. L'intersubjectivité, que Martin Heidegger appelle le "Mitsein" (être avec) est la condition d'accès du Dasein (le "là" de l’Être, la conscience humaine) à un monde commun.

Dans la postface du roman de Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, Gilles Deleuze montre que le problème fondamental de Robinson est de survivre à la disparition de la figure d'autrui. En l'absence de cette figure structurante, c'est la conscience même de Robinson, son existence en tant qu'être pensant et parlant qui menace à tout instant de s'effondrer.

Le thème du roman de Michel Tournier n'est pas, comme celui de Daniel Defoe, la combat de Robinson pour sa survie matérielle, mais pour son intégrité psychique ; Robinson ne sait plus sourire, perd la conscience du temps, ne parvient plus à organiser sa pensée, côtoie la folie...

Mélanie Klein, élève de Freud, a montré le rôle fondamental de la figure de la mère dans la maturation de la psyché humaine.

"Autrui est un médiateur indispensable entre moi-même et moi-même" : c'est par et dans la relation à autrui que l'homme apprend à parler (et donc à penser), à s'orienter dans le monde... Il faut des regards extérieurs, des paroles extérieures pour que se forme petit à petit ce que nous appelons "le monde intérieur".

René Girard a montré, de son côté, le rôle de l'imitation d'autrui dans la constitution du désir humain ; l'homme ne désire pas spontanément les objets, ce sont les autres, en désirant les mêmes objets que nous qui nous les désignent comme "désirables" ; le désir n'est pas une relation "spontanée" entre soi-même et un objet, mais entre soi-même et autrui. Le désir, explique René Girard, est "médiatisé" par autrui ; il se porte d'abord sur un objet désiré par autrui (mimesis d'appropriation), puis se retourne contre celui qui désire le même objet que nous (mimesis de rivalité).

Selon René Girard, c'est le rôle essentiel que joue l'imitation dans la constitution de la psyché humaine et l'absence de régulation instinctive de la violence qui expliquent les rituels religieux, notamment le sacrifice, l'instauration du Droit qui proscrit la vengeance et transfère à l'Etat le monopole de la violence, ainsi que les institutions politiques et les normes morales.

La relation à autrui est constamment minée par la lutte pour la reconnaissance (Hegel) et le conflit des consciences (Jean-Paul Sartre). Emmanuel Lévinas propose de remettre l'éthique et la question d'autrui au centre de la pensée philosophique, en privilégiant le "Tu ne tueras pas !"

Par son aspect vulnérable, sa nudité désarmée, le visage humain est une invitation à la violence. Il est le lieu où s'inscrit le commandement "venu d'ailleurs" de décliner cette invitation, la trace de l'infini dans le fini, ce par quoi "Dieu vient à l'idée". (Emmanuel Lévinas)

Vendredi ou les limbes du pacifique

Michel Tournier de l'académie Goncourt, Vendredi ou les limbes du Pacifique/Vendredi ou un autre jour, éditions Gallimard, collection Folio, 1972, éditions de Minuit, 1969 pour la postface de Gilles Deleuze.

Logique du sens, Appendices II - "Michel Tournier et le monde sans autrui", Les Editions de Minuit, collection "Critique", 1969, p. 350- 372

"Quand on se plaint de la méchanceté d'autrui, on oublie cette autre méchanceté plus redoutable encore, celle qu'auraient les choses s'il n'y avait pas autrui."

Gilles Deleuze introduit sa réflexion par une citation d'un extrait du roman de Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, Gallimard, 1967, p. 161. Il s'agit du passage dans lequel Vendredi affronte le grand bouc, dont il fait "un instrument de musique cosmique" après l'avoir tué et dépecé et qui est en réalité un symbole de ce que deviendra Robinson.

"Le héros du roman, c'est l'île autant que Robinson, autant que Vendredi. L'île change autant que Robinson, autant que Vendredi. L'île change de figure au cours d'une série de dédoublements, non moins que Robinson change lui-même de forme au cours d'une série de métamorphoses. La série subjective de Robinson est inséparable de la série des états de l'île. Le terme final, c'est Robinson devenu élémentaire dans son île rendue elle-même aux éléments : un Robinson de soleil dans l'île devenue solaire, uranien dans Uranus." (p. 351)

Comparant le roman de Tournier à celui de son devancier et inspirateur du XVIII ème siècle, Daniel Defoe, Deleuze met en évidence des différences significatives à partir d'une même problématique : "Qu'advient-il à un homme seul, sans Autrui, sur une île déserte ?"

1) Defoe ramène un Robinson à une origine qui reproduit un monde économique analogue au nôtre, Tournier fait porter Robinson à des fins tout à fait différentes et divergentes des nôtres. La fin, le but final de Robinson, c'est la "déshumanisation".

2) Contrairement au Robinson de Defoe, celui de Tournier est sexué, "ces fins reproduisent une déviation fantastique de notre monde, sous l'influence d'une sexualité transformée, au lieu d'une reproduction économique de notre monde sous l'action d'un travail continué."

Gilles Deleuze explique que Vendredi ou les Limbes du Pacifique est un "roman cosmique d'avatars" : "Au lieu d'une thèse sur la perversion, c'est un roman qui développe la thèse même du Robinson Crusoé de Defoe : l'homme sans autrui sur son île. Mais la thèse trouve d'autant plus de sens que, au lieu de se rapporter à une origine supposée (comme chez Defoe), elle annonce des aventures : que va-t-il arriver dans le monde insulaire sans autrui ? On cherchera donc les effets de l'absence d'autrui sur l'île, on induira les effets de la présence d'autrui dans le monde habituel, on conclura ce qu'est autrui, et en quoi consiste son absence. Les effets de l'absence d'autrui sont donc les vraies aventures de l'esprit : un roman expérimental inductif. Alors, la réflexion philosophique peut recueillir ce que le roman montre avec tant de force et de vie." (p. 354)

Deleuze entreprend de répondre à la problématique du "roman expérimental" de Michel Tournier : quels sont les effets de la présence/absence d'autrui, et d'abord sur la perception du monde ?

Note aux élèves : la lecture en profondeur (lire = "travailler sur", crayon en main, "se casser la tête", se confronter à...) du texte de Deleuze (et du roman de Tournier) ne dispense pas de lire également Husserl et Merleau-Ponty.

Vous avez probablement lu ou/et étudié en classe Vendredi ou la vie sauvage, adaptation de Vendredi ou les limbes du Pacifique pour des lecteurs plus jeunes.

Dans Vendredi ou la vie sauvage, Tournier met l'accent sur la question du "conflit des consciences" (et sur la question de l'ethnocentrisme et du colonialisme), en se référant implicitement à la "dialectique du maître et de l'esclave" dans la Phénoménologie de l'Esprit de Hegel.

Dans Vendredi ou les limbes du Pacifique, Tournier développe des problématiques plus complexes (et aussi plus récentes, "phénoménologiques" non plus au sens de Hegel, mais de Husserl), en particulier la question de la fonction de la "structure" d'autrui dans la perception.

Michel Tournier, à travers une fiction littéraire et Gilles Deleuze, à travers une analyse philosophique montrent l'un et l'autre le rôle d'autrui en tant que "structure" dans la perception du monde :

"Le premier effet d'autrui, c'est, autour de chaque objet que je perçois ou de chaque idée que je pense, l'organisation d'un monde marginal, d'un manchon, d'un fond, où d'autres objets, d'autres idées peuvent sortir suivant des lois de transition qui règlent le passage des uns aux autres..." (p. 354)

... "La partie de l'objet que je ne vois pas, je la pose en même temps comme visible pour autrui, si bien que, lorsque j'aurai fait le tour pour rejoindre cette partie cachée, j'aurai rejoint autrui derrière l'objet pour en faire une totalisation prévisible."

"Quand on se plaint de la méchanceté d'autrui, remarque Gilles Deleuze, on oublie cette autre méchanceté plus redoutable encore, celle qu'auraient les choses s'il n'y avait pas autrui."

"Autrui assure les marges et les transitions dans le monde. Il règle les transformations de la forme et du fond, les variations de profondeur. Il empêche les assauts par derrière. Il peuple le monde d'une rumeur bienveillante. Il fait que les choses se penchent les unes vers les autres, et de l'une à l'autre trouvent des compléments naturels." (p. 355)

Autrui relativise, explique par ailleurs Deleuze le non-su dans ce que je perçois, car il introduit le signe du non-perçu dans ce que je perçois, me déterminant à percevoir ce que je ne perçois pas comme perceptible par autrui.

La seconde fonction d'autrui en tant que structure concerne le désir. "C'est toujours par autrui que passe mon désir, et que mon désir reçoit un objet. Je ne désire rien qui ne soit vu, pensé, possédé par un autrui possible. C'est là le fondement de mon désir. C'est toujours autrui qui rabat mon désir sur l'objet." (p. 355)

Gilles Deleuze tire de ces analyses une première conclusion : en comparant les premiers effets de sa présence et ceux de son absence, nous pouvons dire ce qu'est autrui. Le tort des théories philosophiques, c'est de le réduire tantôt à un objet particulier, tantôt à un autre sujet (...) Mais autrui n'est ni un objet dans le champ de ma perception, ni un sujet qui me perçoit : c'est d'abord une structure du champ perceptif, sans laquelle ce champ dans son ensemble ne fonctionnerait pas comme il le fait..."

Faisant allusion à l'évocation d'Albertine dans La recherche du temps perdu, Deleuze définit la structure d'autrui comme "l'expression d'un monde possible" : "Nous avons essayé de montrer en ce sens comment autrui conditionnait l'ensemble du champ perceptif, l'application à ce champ des catégories de l'objet perçu et des dimensions de l'objet percevant, enfin la distribution des "autruis" dans chaque champ. En effet, les lois de la perception pour la constitution d'objets (forme-fond, etc), pour la détermination temporelle du sujet, pour le développement successif des mondes, nous ont paru dépendre du possible comme structure. Même le désir, qu'il soit désir d'objet ou désir d'autrui, dépend de la structure. Je ne désire d'objet que comme exprimé par autrui sur le mode du possible ; je ne désire en autrui que les mondes possibles qu'il exprime. Autrui apparaît comme ce qui organise les Eléments en Terre, la terre en corps, les corps en objets, et qui règle et mesure à la fois l'objet, la perception et le désir." (p. 370)

"Quel est le sens de la fiction "Robinson" ? demande pour finir Gilles Deleuze, Qu'est-ce qu'une robinsonnade ? Un monde sans autrui. Tournier suppose qu'à travers beaucoup de souffrances Robinson découvre et conquiert la grande Santé, dans la mesure où les choses finissent par s'organiser tout autrement qu'avec autrui, parce qu'elles libèrent une image sans ressemblance, un double d'elles-mêmes, ordinairement refoulé, et que ce double à son tour libère de purs éléments ordinairement prisonniers. Ce n'est pas le monde qui est troublé par l'absence d'autrui, au contraire c'est le double glorieux du monde qui se trouve caché par sa présence. Voilà la découverte de Robinson : découverte de la surface, de l'au-delà élémentaire, de l'Autre qu'Autrui.

Alors pourquoi l'impression que cette grande Santé est perverse, que cette "rectification" du monde et du désir est aussi bien déviation, perversion ? Robinson pourtant n'a aucun comportement pervers. Mais toute étude de la perversion, tout roman de la perversion s'efforce de manifester l'existence d'une "structure perverse" comme principe dont les comportements pervers découlent éventuellement. En ce sens la structure perverse peut être considérée comme celle qui s'oppose à la structure Autrui et se substitue à elle. Et de même que les autruis concrets sont des termes actuels et variables effectuant cette structure-autrui, les comportements du pervers, toujours présupposant une absence fondamentale d'autrui, sont seulement des termes variables effectuant une structure perverse." (p. 370-371)

"Toute perversion est un autruicide, un altrucide, donc un meurtre des possibles. Mais l'altrucide n'est pas commis par le comportement pervers, il est supposé dans la structure perverse. ce qui n'empêche que le pervers est pervers non pas constitutionnellement, mais à l'issue d'une aventure qui a sûrement passé par la névrose et frôlé la psychose. C'est ce que suggère Tournier dans ce roman extraordinaire : il faut imaginer Robinson pervers ; la seule robinsonnade est la perversion même."

Michel Tournier (Michel-Marie-Édouard Tournier), né le 19 décembre 1924 à Paris, est un écrivain français. Auteur de plusieurs romans remarqués dont Le Roi des aulnes, couronné par le Prix Goncourt en 1970, il est aussi un conteur et un romancier pour la jeunesse avec des œuvres comme Vendredi ou la Vie sauvage (1971), réécriture de son premier roman Vendredi ou les Limbes du Pacifique. Il est par ailleurs le créateur du néologisme « journal extime ».

Germaniste accompli et philosophe de formation, Michel Tournier renonce à l'enseignement et s'occupe de traductions et d'émissions à la radio puis à la télévision avant de publier à 42 ans son premier roman Vendredi ou les Limbes du Pacifique en 1967 qui ouvre trois décennies consacrées à la littérature. Il a bâti en neuf romans publiés de 1967 à 1996 et en quelques recueils de nouvelles une œuvre originale qui fait de lui un des écrivains français marquants du dernier tiers du XXème siècle.

Dans un style acéré et avec un sens du drame et du sacré qui n'empêche pas l'ironie subversive, Michel Tournier crée un univers personnel animé par des personnages complexes — essentiellement masculins — en réinterprétant les mythes comme Robinson Crusoé dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique (1967), Castor et Pollux dans Les Météores (1975), les rois mages dans Gaspard, Melchior et Balthazar (1980), Barbe-Bleue et Gilles de Rais dans Gilles et Jeanne, la bulla aura romaine dans La Goutte d'Or (1985), Moïse et la Terre promise dans Eléazar ou la Source et le Buisson (1996). Il en fait la trame de récits où le réalisme minutieux s'associe à la création imaginaire de mondes différents (l'île du naufragé du XVIII ème siècle, le parcours des rois orientaux de l'Antiquité, le contexte du guerrier et de la sainte au XVème siècle, la Prusse-Orientale du Roi des aulnes et la napola où l'ogre dévoreur se change en saint Christophe sauveur d'enfant durant la Seconde Guerre mondiale et le nazisme...).

Il interroge ainsi les parcours humains, soulevant des questions comme celle de la civilisation et de la nature, de la détermination du bien et du mal et de la chute ou du rapport à l'autre et à soi-même à travers le thème du double et de l'androgyne. Faisant intervenir le jugement moral, on a pu lui reprocher certains aspects troubles de ses œuvres qui présentent parfois « une polysexualité étonnante, troublante, qui participe de la nature cosmique, sans craindre l'immoral ». Il a publié en 1978, Le Vent Paraclet, où, mêlant autobiographie et réflexion littéraire et philosophique, il éclaire son œuvre.

Maintenant âgé (il aura 88 ans en décembre 2012), Michel Tournier n'écrit plus mais donne encore des entrevues pour évoquer son parcours et ses textes. La Bibliothèque Universitaire d'Angers est dépositaire des papiers de l'écrivain et a créé un fonds Tournier. (extrait de l'encyclopédie en ligne wikipedia)

Notes personnelles :

1) "monde réel", "monde possible", autrui comme expression d'un "monde possible" : Deleuze montre que ce que nous appelons "le monde réel" est un point de vue sur le monde, un monde possible.

C'est parce qu'il y a d'autres points de vue possibles sur le monde (à vrai dire une infinité de points de vues possibles), qu'il y a, pour nous "de la réalité". Nous prenons le monde possible pour le monde réel. "Monde possible" ne veut pas dire monde "virtuel" ou monde imaginaire.

Deleuze donne deux exemples tirés de la littérature (qui est constituée, elle aussi, d'une infinité de mondes possibles), l'un de La recherche du temps perdu et l'autre d'un passage d'un roman de Tournier :

"D'Albertine aperçue, Proust dit qu'elle enveloppe ou exprime la plage et le déferlement des flots : "Si elle m'avait vu, qu'avais-je pu lui représenter ? Du sein de quel univers me distinguait-elle ?" L'amour, la jalousie seront la tentative de développer, de déplier ce monde possible nommé Albertine. Bref, autrui comme structure, c'est l'expression d'un monde possible, c'est l'exprimé saisi comme n'existant pas encore hors de ce qui l'exprime."Tournier : "Chacun de ces hommes (le capitaine et les marins du Whitebird) était un monde possible, assez cohérent, avec ses valeurs, ses foyers d'attraction et de répulsion, son centre de gravité. Pour différents qu'ils fussent les uns des autres, ces possibles avaient actuellement en commun une petite image de l'île - combien sommaire et superficielle ! - autour de laquelle ils s'organisaient, et dans un coin de laquelle se trouvaient un naufragé nommé Robinson et son serviteur métis. Mais, pour centrale que fût cette image, elle était chez chacun marquée du signe du provisoire, de l'éphémère, condamnée à retrourner à bref délai dans le néant d'où l'avait tiré le déroutage accidentel du Whitebird. Et chacun de ces mondes possibles proclamait naïvement sa réalité. C'était cela autrui : un possible qui s'acharne à passer pour réel." (p. 82)

Le danger, me semble-t-il, ne vient pas tant du fait que nous nous acharnons à transformer un point de vue possible en point de vue "réel" qu'en point de vue unique.

2) Le rôle de Vendredi : le titre du roman est Vendredi (et non Robinson) ou les limbes du Pacifique. Tournier a sous-titré ultérieurement son roman : Vendredi ou un autre jour. Selon Deleuze, Vendredi arrive "trop tard" pour pouvoir véritablement jouer le rôle d'autrui dans le roman, car Robinson a déjà perdu la structure qui pourrait rendre Vendredi "opérant".

Cette appréciation n'est pas applicable à la "version jeunesse", Vendredi ou la vie sauvage dans laquelle Robinson récupère son humanité après l'arrivée de Vendredi. Vendredi "convertit" Robinson à une "autre vie", plus libre, plus ludique, etc., mais il ne contribue pas à sa "déshumanisation" et elle "colle" assez mal avec l'arrivée de Jeudi, le jeune mousse échappé du Whitebird que Tournier présente comme un alter ego "européen" de Vendredi qui prend la place de Jeudi sur le Whitebird, si bien que le lecteur se met à rêver à une "robinsonade" à deux, Jeudi venant combler la "solitude" de Robinson.

Dans Vendredi ou les limbes du Pacifique, le rôle de Vendredi est de favoriser le processus de "métamorphose solaire" de Robinson par une subversion innocente des repères et des points de vue qu'il s'efforce de mettre en place pour lutter contre la "déshumanisation".

Car on peut effectivement dire qu'il est trop tard et que la structure d'autrui est déjà en voie de disparition avant même l'arrivée de Vendredi sur l'île (Deleuze explique que la construction du radeau intransportable est déjà le signe des atteintes de la psychose). Du coup, l'arrivée de Jeudi ne peut pas constituer une "compagnie" pour Robinson et un "opérateur de remplacement", un "point de vue possible".

On sent bien que Deleuze oscille entre l'enthousiasme de l'anti-Oedipe pour la "déterritorialisation" et la sortie de "l'aliénation culturelle" et le recul devant la psychose que recèle la "bonne santé solaire" de Robinson qu'il définit comme "perte ou absence de la structure d'autrui". Il note la similitude entre le "devenir solaire" de Robinson et l'imaginaire du pervers : "Pourquoi le pervers a-t-il tendance à s'imaginer comme un ange radieux, d'helium et de feu ? Pourquoi a-t-il à la fois contre la terre, contre la fécondation et les objets de désir, cette haine qu'on trouve systématisée chez Sade ? Le roman de Tournier ne se propose pas d'expliquer, mais montre. Par là il rejoint, avec de tout autres moyens, les études psychanalytiques récentes qui semblent devoir renouveler le statut du concept de perversion, et d'abord le sortir de cette incertitude moralisante où il était maintenu par la psychiatrie et le Droit réunis..." (p. 371)

La question qui n'est pas abordée est de savoir ce que vaut l'échange de cette structure contre cette prétendue "bonne santé" et ce que Robinson y aura gagné. Ce problème n'a pas concerné Tournier qui n'a (heureusement pas pour le lecteur) les mêmes "reponsabilités" par rapport au réel que peut/doit avoir un philosophe.







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