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Poupoutch
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Tartuffe une tragi comédie ? - Page 3 Empty Re: Tartuffe une tragi comédie ?

par Poupoutch Lun 21 Fév 2022 - 12:06


Iphigénie a écrit:+1
Une tragi-comédie, c’est le Cid: une tragédie mais qui ne se termine pas par la mort du héros.
C'est, plus précisément, un poème dramatique sérieux dont le mouvement va du malheur vers le bonheur (tandis que la tragédie est un retournement du bonheur vers le malheur). C'est du moins ainsi que les théoriciens de la fin du XVIème et du début du XVIIème la théorisent (cf. Ogier, préface de Tyr et Sidon).
Mais d'Aubignac déjà pointe que la tragicomédie n'a pas lieu d'exister si on s'en refère à Aristote, qui définit la tragédie comme un retournement de fortune, qui peut aussi bien aller du bonheur au malheur que du malheur au bonheur.
En ce cas, la défintion de la tragicomédie sera plutôt une pièce sérieuse mettant en scène des personnages ordinaires (ce qui n'est par exemple pas le cas du Cid).


trompettemarine a écrit:La correction de la dissertation permettra à Erotokritos de bien expliquer ces  genres au XVIIe siècle.
Je n'arrête pas de penser à la réplique de Mozart dans Amadeus, certes au XVIIIe siècle, en l'adaptant à la tragédie : '"Ils chient du marbre !"
Ceci dit, j'adore Corneille et Racine.
Un autre exemple célèbre de tragi-comédie est "L'illusion comique" de Corneille.
Pour le mélange du comique et du tragique, il faut changer de siècle et de pays : le modèle par excellence est Shakespeare.

De mémoire à nouveau,  la tragi-comédie française est liée au genre romanesque de l'époque avec des aventures et  rebondissements auxquels le spectateur d'aujourd'hui est peu habitué.
C'est effectivement le cas de certains auteurs (Hardy par exemple), mais il existe aussi, brièvement, des tenants d'une tragi-comédie "régulière"... Bref, c'est très compliqué. Dans Règles classiques, passions tragiques, Forestier consacre une partie de son ouvrage au rapide déclin de la tragi-comédie, qui permet de comprendre un certain nombre de nuances dans cette appellation.
D'ailleurs, les "labellisations" de certaines pièces ont changé au cours de la vie de leur auteur sans qu'aucun changement majeur n'ait été apporté au texte, preuve que les frontières entre ces genres sont très fluctuantes. (Le Cid, tragi-comédie, devient une tragédie ; Tyr et Sidon, tragédie, devient tragi-comédie...)
Quant à Shakespeare, c'est encore un autre problème, d'autant que chez lui aussi, il existe une distinction entre les pièces tragiques, les chroniques historiques et les comédies.

Pour revenir à la question intiale, que les élèves aient compris la dimension sérieuse du Tartuffe me pousserait à être indulgente avec l'utilisation du terme tragi-comédie. Certes, le Tartuffe est revendiqué par son auteur comme une comédie, mais il fait partie des comédies "sérieuses", et une première version s'arrêtait sur la victoire de l'hypocrite, ce qui oriente de fait la pièce vers une dimension plus tragique (version actuellement jouée à la Comédie Française, avec un succès plutôt mitigé si j'en crois les critiques, mais je n'ai pas encore eu l'occasion de la voir ; le metteur en scène s'était déjà attaqué à l'Avare, en déplaçant le monologue de la cassette à la fin de la pièce, et en lui conférant une dimension tragique).
La question intéressante est effectivement de se demander si le Tartuffe prête autant à rire que l'appellation "comédie" le suppose.
Mais il faut aussi prendre en compte que le terme de "comédie" au XVIIème siècle ne recouvre pas tout à fait la même chose que le terme de "farce". L'illusion comique, par exemple, n'est pas franchement comique, et se réfère en réalité plus à l'illusion théâtrale. Une comédie ne sera donc pas nécessairement comique au sens où on l'entend à présent : elle ne nous fera pas forcément nous rouler par terre de rire. En revanche, Tartuffe est comique au sens où sa fonction se situe plutôt du côté de la correction des moeurs par le ridicule que du côté d'une catharsis tragique (on n'éprouve ni crainte ni pitié).
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Tartuffe une tragi comédie ? - Page 3 Empty Re: Tartuffe une tragi comédie ?

par Iphigénie Lun 21 Fév 2022 - 12:13
bon dites, avec ma défiition, je n'ai pas proposé une thèse, Wink  mais un raccourci scolaire, pour éviter que les élèves ne pensent que dans tragi-comédie il y a comédie, hein....  

Cela dit depuis Musset et sa "mâle gaieté" la mode est plutôt à la comédie tragique: Molière écrit des comédies, pourquoi vouloir à tout prix les transformer en tragédie? pas vraiment totalement d'accord avec Poupoutch, malgré ses nuances (en dehors de l'indulgence pour les élèves qui ne peuvent maîtriser ces aléas du genre) Je me souviens d'avoir vu il y a fort longtemps la version avec R.Hirsch et Françoise Seigner: elle était vraiment comique! par contre la version donnée par le film de Depardieu, c'est vraiment Tartuffe à Saint-Anne.
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par Poupoutch Lun 21 Fév 2022 - 12:38
Je n'ai pas dit qu'il fallait les transformer en tragédies (même si de fait, j'ai bien évoqué un metteur en scène qui donnait une dimension tragique au personnage d'Harpagon).
Mais un de mes axes de travail universitaire concernait précisément la question générique en théâtre, et même, encore plus précisément, la contamination du comique par le tragique (et inversement). Or, les appellations reflètent la conception d' une époque, et ne peuvent, à elles seules, résoudre la question de la réception/de l'interprétation de la pièce.
C'est, à mon sens, l'objet même de la question posée par Erotikritos à ses élèves et des variations proposées autour de cette question : qu'est-ce qui, dans la pièce, relève de la comédie, et qu'est-ce qui pourrait nous conduire à nous interroger sur sa dimension comique ?

Après, il va de soi que je réponds là à l'usage des membres du forum, et que je n'explique pas les choses de cette façon là aux lycéens.

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par Iphigénie Lun 21 Fév 2022 - 12:41
Mais un de mes axes de travail universitaire concernait précisément la question générique en théâtre, et même, encore plus précisément, la contamination du comique par le tragique (et inversement). Or, les appellations reflètent la conception d' une époque, et ne peuvent, à elles seules, résoudre la question de la réception/de l'interprétation de la pièce.
bien sûr! on peut toujours interpréter comme on veut. C'est juste une humeur! Wink
Astolphe33
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Tartuffe une tragi comédie ? - Page 3 Empty Re: Tartuffe une tragi comédie ?

par Astolphe33 Mar 22 Fév 2022 - 23:41
Concernant la tragi-comédie comme genre, le caractère romanesque de l'action à péripéties, avec fréquemment des déguisements ou changements d'identité (incluant personnage féminin travesti en homme, jamais l'inverse), est en effet capital. Le déguisement est d'ailleurs au croisement du roman et de la comédie. Ce qui n'empêche nullement qu'il y ait des morts dans une tragi-comédie (duel, assassinat). L'abondance des événements à rebondissement entraîne un rapport disons distant avec l'unité de lieu ou de temps, qui ne sont pas vraiment opérantes.

L'autre parenté avec la comédie n'est pas exactement que "ça finit bien" mais que comme dit la Poétique d'Aristote puis Corneille il s'agit de "rendre amis ceux qui étaient ennemis". Et en particulier le dénouement comporte volontiers un mariage : la fin du Cid est une fin de "comédie", structurellement parlant. Mais Le Cid était aisément transformable en tragédie parce que dès l'origine il y a bien péril (et de mort) pesant sur le protagoniste. Le coup de génie de Corneille, c'est d'avoir conçu une tragi-comédie (avec la dimension échevelée, "romanesque", afférente) qui penche vers la tragédie (péril de mort, schéma du surgissement de la violence entre proches qui définit le caractère tragique de l'action théâtrale depuis Aristote).

C'est sur ce point qu'il faut insister à mon avis, et ne pas s'obnubiler sur la "fatalité" qui n'a jamais été à l'époque un critère de définition du caractère tragique d'une action théâtrale. Où est la fatalité dans Bajazet, par exemple, ou dans Britannicus ? Le point, c'est le péril de mort, que cette mort soit effective ou symbolique (mort politique, perte du pouvoir). Dans une comédie, il n'y a pas de péril de mort, Corneille le souligne en disant que l'enjeu se borne aux "déplaisirs". Et c'est la catégorie du péril qui définit l'unité d'action, Corneille est très clair sur cet aspect aussi. En conséquence, on peut dire comme Voltaire que Bérénice n'est pas une vraie tragédie (action trop centrée sur l'amour, élégie maquillée en tragédie) mais on peut aussi constater que le texte de Racine implique la possibilité que Bérénice se tue de désespoir. Racine a essayé de jouer sur les deux tableaux, si on peut dire.

Et donc, pour revenir à Tartuffe, on est d'accord, c'est bien une comédie, avec le couple habituel du trompeur et de sa dupe (invariant du genre comique). Sauf qu'entre l'acte IV et le début de l'acte V, l'action pourrait basculer : les papiers compromettants d'Orgon saisis, lui-même emprisonné (ou pire ?), la famille à la rue sans paterfamilias. Sur cette base, on frôle une forme de mort sociale. De mon point de vue, si le péril n'est pas structurant à l'échelle de toute la pièce (ce qui est indispensable pour une tragédie), l'acte V ouvre in extremis une voie qui pourrait être, virtuellement, celle d'une tragédie, ou d'une "tragédie domestique et bourgeoise" comme on dira au XVIIIe siècle, avant que cette virtualité soit anéantie par le deus ex machina bien connu.
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