ROMAN- 1997 : Daniel Pennac, Monsieur Malaussène, Incipit

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ROMAN- 1997 : Daniel Pennac, Monsieur Malaussène, Incipit

Message par Invité le Mer 15 Avr 2009 - 16:58

Il manque une rubrique dans la Bibliothèque, je trouve : les textes qu'on aime, tout simplement, même s'ils ne sont pas littéraires. Ceux qui nous font rire ou nous touchent.
Si cet espace existait, j'y mettrais volontiers ce texte de Pennac, que j'aime énormément quand il raconte juste des histoires sans se poser mine de rien comme THE Superprof oh Humanity.... En attendant que la rubrique soit créée, vous m'excuserez si j'élève Pennac au rang d'auteur incontournable d'un point de vue littéraire.


"L'enfant était cloué à la porte comme un oiseau de malheur. Ses yeux pleine lune étaient ceux d'une chouette.
Eux, ils étaient sept, et montaient les escaliers quatre à quatre. Bien entendu, ils ignoraient que cette fois-ci on leur avait cloué un gosse sur la porte. Ils croyaient avoir tout vu et couraient donc vers la surprise. Deux paliers encore et un petit Jésus de six ou sept ans leur barrerait le passage. Un bébé-dieu cloué vif à une porte. Qui peut imaginer une chose pareille?
Belleville leur avait déjà tout fait, que pouvait-on leur faire encore? Ils avaient été acueillis à coups de viande morte et d'épluchures, des hordes de femmes leur avaient griffé le visage en poussant des youyous, un jour ils avaient eu à déblayer un troupeau de moutons sur six étages, quelques centaines de brebis énamourées flanquées de béliers jalousement polygames, une autre fois ils avaient trouvé l'immeuble désert, abandonné à reculons par une marée humaine qui, vidée pour vidée, s'était soulagé de son être sur chaque marche. Ce tapis de gloire les avait changé des petits matins où la merde tombait directement du ciel sur leurs têtes bien rangées d'officiers ministériels.
Tout, Belleville leur avait tout fait, mais il n'était jamais arrivé - pas une seule fois - qu'ils abandonnassent les lieux sans avoir ouvert la porte qu'ils étaient venus ouvrir, saisi les meubles qu'ils étaient venus saisir, expulsé les indésirables qu'ils avaient charge d'expulser. Il étaient sept et n'échouaient jamais. Ils avaient le Droit pour eux. Mieux, ils étaient le Droit, les pseudopodes de la Loi, les chevaliers de la préemption, les gardiens sacrés du seuil de tolérance. Ils avaient fait de longues études pour cela, cultivé leur esprit et appris à maîtriser leurs émotions. Peu leur importaient les barouds d'honneur, cette imagination du désespoir. Ils avaient une âme pourtant. et de bons muscles autour de l'âme. Ils distribuaient des coups ou des paroles de consolation, c'était selon le désir de la clientèle, mais ils rfaisaient ce qu'ils avaient à faire, toujours. Ils étaient humains, en somme, de splendides animaux sociaux.
Ils avaient même des noms. L'huissier s'appelait La Herse, maître La Herse de la rue Saint-Maur, son étudiant stagiaire se prénommait Clément, les quatre déménageurs aussi portaient des noms, et le serrurier surtout, un surnom qu'on ne prononçait qu'en crachant sur le sol de Belleville : Cissou la Neige, le sésame de la saisie, le rossignol de l'expulsion, le passe-partout favori du cabinet La Herse.
La question de savoir comment Cissou pouvait continuer à habiter Belleville en oeuvrant à toutes les expulsions traversait parfois l'esprit de maître La Herse mais ne s'y arrêtait jamais. On trouverait toujours des flics pour se faire huer, des profs pour se faire chahuter, des ténors pour se faire siffler et des huissiers pour jouir de la haine qu'ils inspirent. Pourquoi pas un serrurier-videur sur le trottoirs des sans-abris? Cissou devait y trouver son comptant d'émotions fortes. Ainsi concluait maître La Herse en son réalisme sage.
Ils montaient donc vers le petit crucifié, l'âme en paix et l'esprit en éveil. Le silence aurait dû les inquiéter, mais tout, dans ces immeubles de Belleville, commençait toujours par le silence. Ils avaient l'habitude de faire équipe, ils se fiaient à leurs réflexes. Ils montaient en courant, c'était leur marque de fabrique. Ils travaillaient vite et sans hésitation. L'étudiant Clément courait devant, suivi de son patron et des quatre déménageurs. Derrière, Cissou courait aussi, qui pesait pourtant soixante bonnes années d'infamie.
Maître La Herse ne découvrit pas l'enfant d'abord, mais le visage de l'étudiant stagiaire Clément.
Qui s'était figé sur le palier du quatrième.
Qui s'était retourné d'un bloc, cassé en deux comme un boxeur cueilli au foie.
Dont les yeux avaient chaviré aux antipodes.
Dont la bouche avait eu soudain des profondeurs de cratère.
D'où avait jailli un flot puissant, arqué, brou de noix d'une prodigieuse acidité et d'une remarquable qualité nutritionnelle.
Pas plus que le jeune homme n'avait eu le temps d'endiguer la cataracte, maître La Herse n'eut l'idée de se protéger. Son propre croissant beurre refit surface, suivi des huit cafés-calvas que les quatre déménageurs s'étaient envoyés en attendant l'heure légale de l'expulsion.
Seul le serrurier échappa à ce tir de barrage.
- Qu'est-ce que c'est encore que ce bordel?
Ce fut tout ce que lui inspira son sens inné de la compassion. Loin de songer à fuir, Cissou la Neige se fraya un passage parmi les convulsions. Sur le palier du quatrième, l'huissier stagiaire, ratatiné au pied du mur, procédait maintenant par rafales brèves, destinées essentiellement aux chaussures de son employeur.
Alors, Cissou découvrit l'enfant.
- Nom de Dieu!
Il se retourna et, le désignant :
- Vous avez vu ça?
Mais il comprit, à la qualité de son regard, que maître La Herse ne voyait que CA. C'était le visage même de la révélation. Les déménageurs aussi arboraient des mines séraphiques. Des anges médiévaux, horrifiés par l'envers des choses.
Tous maintenant regardait l'enfant. Or, même à travers les doigts poisseux du jeune stagiaire, l'enfant n'était pas beau à voir. Les gros clous à tête pyramidale - matériel authentiquement biblique selon l'imagerie hollywoodienne - avaient dû pulvériser les os, et la chair avait éclaté alentour. L'enfant ne semblait pas cloué, mais écrasé devant eux, précipité contre cette porte avec une force d'un autre âge.
- Il y en a partout.
Ainsi parle-t-on des morts, dont notre vie nous dit qu'ils ne sont plus que matière. Grumeleuse et sanglante, ladite matière tapissait le palier bien au-delà du chambranle de la porte.
- Ils ne lui ont même pas oté ses lunettes.
Oui, et comme souvent, ce détail anodin ajoutait immensément à l'horreur.
Le regard dilaté de l'enfant fixait la petite troupe à travers le double cercle de ses lunettes roses. Regard de chouette sacrifiée.
- Comment ont-ils pu... comment?
Maître La Herse se découvrait soudain hostile à toute forme de violence.
- Regardez, il respire encore.
Si l'on pouvait appeler respiration ce chuintement de poumons éparpillés. Si l'on pouvait appeler respiration cette mousse rosâtre qui perlait aux lèvres de l'enfant.
- Les mains... les pieds...
Ni mains ni pieds... probablement broyés par les clous monstrueux à l'intérieur de la djellaba. Et c'était pire que tout, cette djellaba quatre fois amputée, qui avait été blanche.
- La police, appelez immédiatement la police!
Maître La Herse avait lancé l'ordre à la cantonade, sans pouvoir détacher son regard de l'enfant supplicié.
- Pas de police!
C'était un point sur lequel Cissou la Neige ne transigeait pas :
- Depuis quand, la police?
Un de leurs principes, en effet : ne jamais faire appel aux forces de l'ordre. Depuis quand, pour remplir sa charge, un officier ministériel compétent, dûment assermenté et parfaitement secondé, avait-il besoin du concours de la force publique?
Sur quoi, le vieux serrurier scruta tranquillement le visage du petit martyr.
Alors, l'enfant parla. Clairement, mais comme une âme qui déjà s'envole.
L'enfant dit :
- Vous n'entrerez pas.
Cissou haussa le front.
- On peut savoir pourquoi?
L'enfant dit :
- C'est bien pire à l'intérieur.
Difficile d'imaginer réponse plus dissuasive. Elle n'émut pas le serrurier. Promenant un regard tranquille sur la masse sanglante, il se contenta de demander :
-Je peux goûter?
Sans attendre l'autorisation, il plongea profondément son index dans la plaie qui déchirait la djellaba sur le flanc droit de l'enfant, le lécha avec soin, émit un claquement de langue et conclut :
- Harissa.
Ses yeus levés au ciel cherchaient des nuances.
- Harissa... Ketchup...
Il clappait du bec en vrai connaisseur.
- Une pointe de confiture de framboise...
A croire qu'il avait passé sa vie à manger du martyr.
- Mais pourquoi les oignons?
- C'est pour faire la peau, répondit spontanément le petit, les morceaux de peau sur la porte, ça imite bien...
Cissou le regardait maintenant avec tendresse.
- Petit con, va...
Puis sa voix se replia au fond de ses entrailles :
- Tu vas avoir droit à une belle descente de croix, c'est moi qui te le dis.
Il ne souriait plus, maintenant, il grondait, il tonnait, même. Nom de Dieu, il alalit vous déclouer cette petite merde en moins de temps qu'il n'en faut pour se convertir à la vraie foi! Il tonnait et leva tout à coup deux mains crochues comme la vengeance.
C'est alors que le miracle se produisit.
Les mains du serrurier s'abattirent sur une djellaba qui venait de lâcher son âme.
L'enfant n'y était plus.
Le reste de la troupe ne sut pas, d'abord, pourquoi Cissou s'effondrait, comprimant le bas de son ventre, pas plus qu'elle ne parvint à identifier un enfant tout nu en cette chose rose et luisante qui bondissait en hurlant par-dessus le corps de l'étudiant stagiaire Clément et dévalait l'escalier sans glisser sur les restes de leurs collations matinales. Quand ils comprirent enfin que cette âme était chaussée de baskets, quand ils associèrent cet abricot dansant au petit cul d'un enfant plus que vif, il était trop tard : les portes des paliers inférieurs s'étaient ouvertes sur une clameur de gosses multicolores qui faisaient escorte au petit dieu ressuscité.

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Re: ROMAN- 1997 : Daniel Pennac, Monsieur Malaussène, Incipit

Message par Saraswati le Mer 15 Avr 2009 - 18:02

il est la seule "personnalité" à qui j'aie jamais écrit (je l'ai rencontré lors d'une lecture dans une librairie pour la promotion de "Le Dictateur et le hamac").
J'ai eu une belle dédicace et un dessin original, et il m'a même renvoyé par la suite une carte (il fait des dessins pour des cartes sur le thème de l'écriture).
Malheureusement j'ai été tellement intimidée que je ne lui ai jamais re-répondu Embarassed ça aurait pu être le début d'une correspondance !
Par contre cette rencontre a eu lieu 10 jours avant mes oraux du Capes, je m'en souviendrai toujours, ça m'a porté chance ! trefle
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Re: ROMAN- 1997 : Daniel Pennac, Monsieur Malaussène, Incipit

Message par roxanne le Mer 15 Avr 2009 - 18:45

Je me rappelle avoir proposé ce livre sur une liste de romans contemporains pour des BTS Hôtellerie ..et une jeune fille que je n'avais même jamais vu sourire m'a dit qu'elle ne savait pas qu'on pouvait rire en lisant un livre ....Alors je sais bien qu'il est souvent mal vu de lire ce genre de romans mais pour moi ça vaut beaucoup ce genre de remarques ...Et moi quand j'étais petite , (enfin enfant ) je dévorais les Patrick Cauvin , je les connaissais par coeur ...
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